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Arts-chipels.fr

Le Souper des cendres. Giordano Bruno et la quête éperdue de la vérité du monde.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La vérité n’est pas toujours bonne à dire. Giordano Bruno finira sur le bûcher pour l’avoir énoncée à la toute fin du XVIe siècle… Le beau spectacle de Laurent Vacher nous éclaire sur l’homme autant que sur la richesse, plurielle, de son œuvre.

17 juillet 1815. Napoléon Ier, de retour au pouvoir, demande le transfert des archives du Vatican concernant l’Inquisition à Paris. Parmi elles se trouvent les minutes du procès du moine dominicain Giordano (né Filippo) Bruno, condamné au bûcher en 1600 pour hérésie. Le retour de l’Empereur est de courte durée et le rapatriement des archives à l’ordre du jour. Mais, devant la masse de documents, le Vatican fait marche arrière. L’instruction concernant Giordano Bruno est brûlée. On retrouve cependant dans les appartements privés de Pie IX un résumé du procès intenté au moine par l’Église. Les circonstances de sa mort sont aussi relatées dans une correspondance allemande publiée en 1621. Quant à Giordano Bruno, il n’en est pas oublié pour autant. De nombreuses mentions sont faites de son œuvre. Il apparaît dans la Vie de Galilée de Brecht, il inspire Leibniz, Diderot, Goethe, Schelling et, plus près de nous, les romanciers Sandor Maraï et Marguerite Yourcenar ou l’essayiste Jacques Attali, entre autres. Vis-à-vis de l’Église catholique, l’homme sent le soufre au point qu’à l’inverse de Galilée, réhabilité sous le pontificat de Jean-Paul II, sa condamnation pour hérésie est maintenue. Il faudra attendre l’an 2000 pour qu’un repentir concernant sa condamnation soit émis, sans que toutefois sa réhabilitation soit à l’ordre du jour… Laurent Vacher, qui a déjà consacré un spectacle à Giordano Bruno en 2002, revient sur le parcours de celui qui postula que la Terre n’était pas au centre du monde et que l’univers, infini, comprenait une infinité d’étoiles, de soleils et de planètes. Il présente les multiples facettes de celui qui fut, comme la majorité des esprits de son temps, à la fois un mathématicien, un esprit scientifique dans un champ qui incluait l’astrologie, les sciences occultes et la magie, mais aussi un philosophe, un penseur et un poète. Il est en ce sens emblématique de son époque en même temps que visionnaire.

© Christophe Raynaud de Lage

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Une histoire qui commence par la fin

En janvier 1600, Giordano Bruno, convaincu d’apostasie, est jugé hérétique par le tribunal de l’Inquisition à Rome et condamné, « sans répandre de sang », au bûcher. C’est le point de départ de la pièce. À l’inverse de Galilée, vingt ans plus tard, il aura refusé de se rétracter. Ce dernier procès clôt un cycle entamé à Venise en 1592 où sont formulées tour à tour de nombreuses accusations que Giordano Bruno démonte. Elles se concentrent d’abord sur sa pensée religieuse antidogmatique : rejet de la transsubstantiation et de la Trinité, blasphème contre le Christ, négation de la virginité de Marie. Sa pratique de l’art divinatoire, sa croyance en la métempsycose et sa vision cosmologique lui sont également reprochées. Au fil des années, l’acte d’accusation ne cesse de s’enrichir. En dépit de cela, Giordano Bruno, au terme de huit années d’emprisonnement, est blanchi. Mais la Curie romaine ne lâche pas son os. Extradé à Rome sur intervention personnelle de Clément VIII, son procès se poursuit. S’il concède de temps en temps un geste de rétractation, Giordano Bruno se reprend toujours. « Je ne recule point devant le trépas et mon cœur ne se soumettra à nul mortel. » Le spectacle remonte le temps pour évoquer la chronologie des longs démêlés du moine avec l’Église en mettant à contribution ses différents écrits. Il se place dans le clair-obscur de sa cellule que viennent parfois frapper les rayons du soleil, mais nous transporte aussi ailleurs au fil du récit. Plutôt que le signe de l’enfermement du moine, l’alternance de l’ombre et de la lumière symbolise le voyage intérieur de celui qui fait retour sur lui-même en même temps qu’il répond à ses détracteurs.

© Christophe Raynaud de Lage

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Vingt années d’errance

Au fil de cette plongée à rebours, on voit se dessiner la figure d’un rebelle qui, s’il explore sans interdit ni idée préconçue les connaissances de son temps, ne se reniera pas. Le petit garçon d’origine modeste entré chez les Frères prêcheurs mêle la culture humaniste à l’apport théologique dont il rejette le carcan. Érasme, Nicolas de Cues ou Aristarque de Samos sont ses compagnons de pensée. Sa curiosité le porte vers tous les savoirs que son temps défriche. Il enfourche la thèse de Copernic qui montre que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse, prend le contrepied du système de Ptolémée défendu par le dogme catholique. Lorsqu’il est exclu de l’ordre des dominicains et accusé d’hérésie, il n’a pas trente ans. Commence une longue errance qui le mène à Naples, alors espagnole, puis dans différentes villes d’Italie avant de rejoindre le comté de Savoie, la Genève calviniste qui l’excommunie, la France, où il bénéficie du soutien d’Henri III. À Londres et à Oxford, il malmène l’Église anglicane, regagne Paris où ses positions religieuses radicales indisposent. En Allemagne, il n’est pas mieux accueilli. Excommunié par l’église luthérienne, il gagne Venise où il est finalement emprisonné.

© Christophe Raynaud de Lage

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Une conception du monde révolutionnaire

Il faut dire que, à côté des méthodes de mémorisation – innocentes – qu’il développe, sa pensée a de quoi déranger. En s’attaquant à Ptolémée, qui place la Terre au centre du monde, et à Aristote qui la décrète immobile, c’est la doctrine de l’Église qu’il prend de front. Pour lui, Dieu est infini, et ne saurait se contenter de créer un monde fini. Il y a, affirme-t-il, d’innombrables soleils et autour de nous, d’innombrables planètes. L’espace acquiert, dans toutes ses dimensions, une homogénéité qui inclut microcosme et macrocosme dans un même ensemble. Ce qui l’entraîne à dire qu’il peut exister d’autres formes de vie, semblables à la nôtre ou différentes, ailleurs dans l’univers. Une thèse difficilement acceptable quand on énonce que Dieu a fait l’homme à son image… Dieu est partout. Il réside dans l’âme, dans toutes les parties du corps, mais aussi dans tout ce qui existe, animé ou inanimé. Dans ces unités minimales indivisibles qu’il nomme « monades », impérissables, aussi bien spirituelles que matérielles. Dieu est la monade d’où s’échappe une infinité de monades inférieures… Mais en étant partout, il n’est nulle part…

© Christophe Raynaud de Lage

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Un être de chair et de sang

Giordano Bruno n’est pas que ce philosophe révolutionnaire qui s’applique à repenser le monde, il est aussi un être vivant, pétri de convictions et de désirs, qui entre en révolte ouverte contre l’ignorance où on laisse les hommes. L’amour n’est pas que mariage avec Dieu. La pièce de Laurent Vacher nous montre un aspect plus intime du personnage. L’amour est toucher de l’être aimé et ivresse des sens, et qu’importe qu’il soit fille ou garçon, l’amour, dit-il, « m’a fait mourir de vie et de mort ». Il est ce décollement de l’être auquel tout homme aspire, et en aucun cas un interdit. Emporté, sans concession, Giordano Bruno s’insurge contre la bêtise, fustige avec violence et sans relâche les aveugles et les ânes, attaque tout ce qui pourrait faire obstacle à la connaissance et à la raison et s’oppose avec virulence au jugement des autorités ecclésiastiques qui ne sont pour lui que composées d’hommes. Il n’épargne rien ni personne, étale son mépris, fait montre d’un orgueil qui lui vaut des inimitiés toujours plus nombreuses. Il montre aussi une intelligence redoutable face aux pièges que dressent devant lui ses inquisiteurs. On est frappé par la passion qui court sous chaque geste, chaque attitude, chaque jugement et que Benoit Di Marco incarne avec fougue et impétuosité. Giordano Bruno clame aux oreilles du monde sa certitude d’avoir raison et la pièce adopte ce rythme qui va crescendo. Ses affirmations se renforcent jusqu’à devenir forcenées.

© Christophe Raynaud de Lage

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La musique des sphères

Ce vibrant plaidoyer s’effectue sur un plateau nu, avec pour tout accessoire un billot, un merlin, mi-hache mi-masse, et une chaise. Ici c’est la complémentarité entre la parole et la musique qui est mise en avant. Benoit Di Marco a pour comparse, sur scène, une contrebasse. L’un de ces instruments dont la vibration rappelle les cordes vocales mais aussi le son émis par les masses gazeuses. Sa gravité renvoie par ailleurs à celle de la situation et à la profondeur du débat. Philippe Thibault crée sur cet instrument une musique inclassable où chaque ville de l’exil de Giordano Bruno est une note, où les cordes sont des planètes et où l’instrument, frotté, joué, utilisé comme caisse de résonnance fait entendre la petite musique des sphères, ce fil ténu qui relie l’homme à l’au-delà dans l’espace de silence qu’est le cosmos. Complices, le comédien et le musicien communiquent et se répondent, parfois avec humour, dans ce parcours où le haut et le bas, le trivial et l’éthéré ont leur place.

Lorsque le 17 février 1600, sur le Campo de’ Fiori, Giordano Bruno est livré aux flammes, on lui aura, pour le réduire au silence, cloué la langue sur un mors de bois. Sa pensée toutefois aura traversé les siècles, lui accordant cette voix dont on a voulu le priver.

© Christophe Raynaud de Lage

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Le Souper des cendres. À partir des textes de Giordano Bruno

S Adaptation, mise en scène Laurent Vacher S Musique Philippe Thibault et Clément Landais S Avec Benoit Di Marco et Philippe Thibault en alternance avec Clément Landais (contrebasse) S Production Compagnie du Bredin - Laurent Vacher S Co-production : Château Rouge - Annemasse S Soutien et résidence de création La Machinerie 54 S Action financée par la Région Ile-de-France S La Compagnie du Bredin est subventionnée par le Ministère de la Culture - DRAC Grand Est - et la Région Grand Est

Du 20 novembre 2021 au 15 janvier 2022, les mar., jeu. et sam. à 19h

au théâtre La Reine Blanche – 2 bis passage Ruelle – 75018

www.reineblanche.com

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