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Arts-chipels.fr

Bartleby. Une descente abyssale dans les gouffres de la résistance passive.

Les personnages de la nouvelle d’Hermann Melville, variation sur le thème du « j’aimerais mieux ne pas » n’ont cessé de fasciner penseurs et artistes. La vision qu’en proposent Rodolphe Dana et Katja Hunsinger restituent à la nouvelle sa dimension farcesque et le caractère ironique qui imprègne le texte en le tirant vers la satire sociale.

Un décor de bureau banal. Terne. Si banal et si terne qu’il n’est plus que l’indication d’une officine. Un homme entre et se présente au public : il est le narrateur d’une curieuse histoire en même temps que le patron du lieu où elle se situe. Un juriste, satisfait de la vie sans anicroche qu’il mène et du succès de son cabinet. Et justement, son cabinet fonctionne si bien qu’il a choisi d’engager un nouveau collaborateur, un gratte-papier, un rond-de-cuir chargé de recopier des écritures. Ce scribe se nomme Bartleby. Un employé modèle qui travaille d’arrache-pied du matin au soir, résiste à toutes les sollicitations de distraction dans son travail et jamais ne prend la moindre pause. Il ne va nulle part et pour toute collation vit de gâteaux au gingembre que lui apporte l’un des employés. Il offre, au quotidien, une éternelle figure neutre, lisse, sans enthousiasme ni allégresse, au point qu’il agace, son employeur le premier. Mais baste ! on ne renvoie pas un garçon qui ne boit pas, ne médit pas et accomplit impeccablement sa tâche ! Le juriste, qui n’est pas mauvais homme, tente d’établir un contact avec lui et lui propose, pour tisser le fil d’une relation, de collationner avec lui les pièces qu’il a recopiées. « Je préfèrerais ne pas », lui rétorque l’employé. Une réponse polie mais ferme et non argumentée qui sonne de fait comme une fin de non-recevoir sans intention bravache ni reproche, et avec un mépris absolu des us hiérarchiques. D’une demande à l’autre, il étend bientôt cette même réponse aux injonctions comme aux propositions qui lui sont faites et déclenche des réactions en chaîne aux conséquences dramatiques, pour le patron comme pour lui-même.

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

Le cabinet n’a rien perdu de son charme ni la langue de son éclat…

Paru en feuilleton en 1855 à New York, Bartleby n’a cessé de fasciner et d’ouvrir la voie aux exégèses les plus diverses. Et pour cause… Si le texte est court – une grosse nouvelle – il offre en condensé un éventail bigarré d'interprétations possibles. L'histoire de ce commis en écriture qui entraîne son employeur dans une spirale de dissolution où tous deux se perdent a de quoi interpeller. Son refus d’obtempérer, présenté au conditionnel, comme une éventualité qui n’en est pas une et qui n’en dynamite pas moins sans bruit l’ordinaire des relations sociales est source de délices. Et l’ironie qui court sous le texte ajoute une pincée d’épice à la mijotée. Est-ce la décomposition du corps social qu’il révèle qui est si réjouissante ? Est-ce la force du « dire non » sans opposition frontale ou cette protestation sans objectif qui interrogent ? Est-ce le rapport complexe entre Bartleby et son employeur, dans ses prolongements psychologiques, voire psychanalytiques qui titille ? Est-ce cette manière avec laquelle on suit la lente décomposition mentale du juriste, solide sur ses appuis de bonne conscience paternaliste et humaniste, dont les certitudes vacillent et se défont face à cette opposition têtue ? Car enfin, bien que chez lui, il ne parvient pas à se débarrasser de l’employé indélicat et se voit contraint de fuir en déménageant ses bureaux, puis se préoccupe malgré tout du devenir de son ex-employé. Quelle culpabilité le gouverne, qui le pousse à poursuivre une relation qui est à la racine de son mal ? Et du côté de Bartleby, son passé d’employé municipal du service des « lettres de rebut », licencié et devenu, d’une certaine manière, le rebut des lettres de rebut permet-il de comprendre son attitude ? La complexité réside en ce que le texte n’éclaircit rien. Énigmatique il demeure, et laisse chacun libre d’en imaginer les tenants et les aboutissants et d’en tirer la vision qui lui convient.

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

En quel temps, en quel lieu et en quelle action…

Melville écrit cette nouvelle au milieu du XIXe siècle, à peu près au moment où Henry David Thoreau en appelle à la « désobéissance civile », au refus de se faire complice en payant l’impôt d’un État (américain) qui pratique une politique de l’esclavage et de la guerre. Melville opte, lui, pour la résistance passive à la bureaucratie. Quant à la mise en scène, elle en déplace la temporalité au siècle suivant, dans un flou quant à la période. Où se situer quand les bureaux de chêne patiné et le décor chargé des boiseries ont laissé la place à de petites tables anonymes, sans âme et sans histoire, et que les murs de la prison sont devenus de simples néons délimitant l’espace ? Les personnages portent des costumes sans âge. Ils errent dans un espace où les cartons d’archives et les dossiers évoquent les années 1950-1960 mais où la bonbonne à eau présente sur scène dit une époque plus récente… Et qui peut trouver vraisemblable en notre siècle ce profil de patron trop plein de compassion, qui éprouve une « mélancolie fraternelle » pour cet autre « fils d’Adam » au point qu’il en craque ? Quant à ce huis-clos aux allures de descente en enfer sous ses éclairages rouges, on l’imaginerait intimiste, enfermé dans l’espace du cabinet juridique. Mais il a l’envergure – trop – large du plateau. Il s’est élargi pour s’ouvrir sur le monde et inclure le spectateur dans l’intimité de la fable qui lui est narrée. L’intemporalité est assumée et le lieu a été vidé de ses caractéristiques propres. On voyage dans le temps et l’espace, hors temps et hors lieu, dans l’abstraction d’une histoire où tout naît de ce qu’il ne devrait rien se passer.

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

Une « farce » sur la bureaucratie

La mise en scène accentue la part farcesque qui traverse la nouvelle. Melville nomme ses employés aux écritures Dindon, Pince-nez et Gingembre, « des noms qui, pensera-t-on, ne figurent pas couramment dans le Bottin », commente-t-il. Des sobriquets, car le premier est toujours affamé, le deuxième, nerveux et intolérant, prompt à la critique. Des sortes de non-êtres, des catégories… Quant au troisième, le gamin à tout faire, coursier et balayeur qui pourvoit les autres en gâteaux et en pommes, il est privé d’histoire et réduit à sa seule fonction. La mise en scène les transforme tous trois en éléments de décor, trois plantes vertes crânement posées sur des tables que les projecteurs viennent mettre en pleine lumière lorsqu’il est question d’eux. Ils n’ont pour expression propre que le bruitage qui les accompagne – de casse, car Dindon est maladroit, et de bruits bizarres et non identifiés car Pince-nez a des ennuis de digestion… Parce que leur travail n’est qu’inanité et vide. Recopier des documents en plusieurs exemplaires et vérifier que les copies sont conformes à l’original semble à la limite de l’absurde lorsqu’on les contemple avec nos yeux contemporains, accoutumés aux documents virtuels du monde informatique. C’est dans cet univers dessiné à gros traits, schématique et caricatural, que surgit Bartleby. Sur le mode clownesque d’abord, avec des apparitions intempestives et à contretemps et des disparitions tout aussi soudaines, comme pour dire que dès le début, même absent, il est déjà là, ou qu’il est clown parmi les clowns, abstraction, fantasme d’un écrivain qui s’amuse…

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

Un duo métaphysique

Bartleby, sur scène, est donc ramené dans le spectacle à ce qui fait le cœur de la nouvelle, le face-à-face des deux personnages, Bartleby et son employeur, dont l’un est comme une absence. Plus le refus de communiquer et l’attitude d’éloignement se confirment chez l’un, plus l’urgence de briser le mur se fait impérative chez l’autre. Plus l’un se mure et plus l’autre frappe des poings contre la barrière ainsi érigée pour l’ébranler. En pure perte. Les rapports se tendent. Au silence répond la violence. Le ton monte. Mais c’est une entreprise difficile que de dépeindre, avec une précision d’orfèvre, la relation énigmatique qui lie les deux personnages, comme le prisonnier à sa chaîne, pour que subsiste l’ambiguïté sur qui est le captif et qui son geôlier, qui est le bourreau et qui est la victime. Dans le bras de fer destructeur qu’ils ont entamé, l’un ne cesse de parler et l’autre de se taire, ce qui crée un déséquilibre qu’il revient au jeu des acteurs de compenser. C’est sans doute là que le bât blesse. L’un en fait trop quand l’autre pas assez. Le narrateur-patron est tout en extériorité, ce qui nuit au dessin du personnage et le dépouille de sa complexité – on lui aurait préféré une violence rentrée, toute intérieure, qui craque par à-coups, signe de la tempête qui agite son crâne car même lorsqu’il fait table rase, nettoyant sans ambages le plateau des signes de son activité pour se débarrasser de Bartleby, la culpabilité lui reste. Devant ce trop-plein, cette surenchère, Bartleby peine à exister avec son silence têtu. Il s’enfonce dans le rôle de victime et l’autre dans celui de son oppresseur, réduisant de ce fait le propos du texte. Quant à la plante verte-employé qui reste suspendue, privée de son support, au milieu du vide de cette tabula rasa, on peut se demander si sa référence farcesque est encore de mise à la fin du spectacle. Rien n’est moins sûr… La tragédie de Bartleby, au sens grec du terme – avec son poids de destin – se mue, dans la mise en scène, en drame qui tire vers le social. Elle s’affadit, se dilue et perd son caractère d’étrange étrangeté. Un subtil rééquilibrage du jeu d’acteurs suffirait pour rendre au texte son impact visionnaire, annonciateur des œuvres de Kafka et Beckett.

Bartleby. Texte d’après la nouvelle d’Herman Melville traduite de l’anglais par Jean-Yves Lacroix (Éd. Allia)

S Création collective dirigée par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana S Avec Rodolphe Dana et Adrien Guiraud S Scénographie Rodolphe Dana avec la collaboration artistique de Karine Litchman S Lumières Valérie Sigward S Son Jefferson Lembeye S Costumes Charlotte Gillard S Construction Éric Raoul S Photo ©Agathe Poupeney S Production Théâtre de Lorient, Centre dramatique national S Coproduction Scène nationale d’Albi ; Théâtre du Champ au Roy, Scène de Territoire – Guingamp

Du 15 au 18 septembre à 20h

Théâtre de Lorient, CDN - Grand Parvis du Théâtre - Lorient (56)

Réservations : billetterie@theatredelorient.fr. Tél 02 97 02 22 70. Site : www.theatredelorient.fr

TOURNÉE 2021-2022

Théâtre de Lorient, CDN 15 18 septembre 2021

Maison de la Culture, Bourges 2 + 3 février 2022

Le Préau, CDN Normandie-Vire 24 & 25 février 2022

Comédie Poitou-Charentes, CDN, Poitiers 8 et 9 mars 2022 (à confirmer)

Théâtre Gérard Philipe, CDN, Saint-Denis (93) 1er 17 avril 2022 (relâche les mardis 5 et 12 avril)

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