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Arts-chipels.fr

Zoo. Les Animaux dénaturés. Être ou ne pas être humain…

Zoo. Les Animaux dénaturés. Être ou ne pas être humain…

Peut-on tracer une frontière entre l’homme et l’animal ? À l’heure où l’on a cessé de dire que l’intelligence était l’apanage de l’homme, cette pièce de Vercors écrite en 1952 nous interroge avec acuité sur ce qui fait la spécificité humaine et sur la manière d’en user.

 Douglas Templemore a assassiné son fils en injectant de la strychnine au bébé. Il l’a fait consciemment et a lui-même prévenu la police de son assassinat. Il a fait constater le décès par un médecin, fort étonné lorsqu’il découvre le bébé car celui-ci a tout du singe… D’une banale affaire de meurtre, on glisse vers plus impalpable. Car la mère du bébé n’est pas la fiancée humaine de Templemore mais une étrange primate découverte en Nouvelle-Guinée et rapportée au zoo. Baptisée Paranthropus erectus – un nom inventé par Vercors – elle se situe entre le singe et l’homme, quelque part comme un chaînon manquant dans l’évolution vers l’Homo sapiens. La classer sur l’échelle reliant l’animal à l’humain a son importance parce que – c’est incontestable – elle a des aptitudes particulières qui la rendent capable d’accomplir certaines tâches…

© Sophie Crépy

© Sophie Crépy

Croisement d’espèces

Des expériences ont été réalisées pour tenter de déterminer de quel côté classer cette créature familièrement surnommée « Tropi ». Comme l’on sait la reproduction possible entre mâles et femelles seulement sein d’une même espèce, les scientifiques ont tenté une insémination artificielle. Le sperme, c’est celui d’un journaliste, Templemore, et, contre toute attente – il est aujourd’hui attesté que l’homme moderne, arrivé en Europe sous le nom de Cro-Magnon, s’est croisé avec « Néandertal », quoique les espèces fussent différentes, mais cette thèse n’avait pas de réalité quand le texte fut écrit – la femelle s’est retrouvée enceinte et a accouché d’un bébé. Cependant celui-ci a les bras trop longs, une face simiesque et toutes les caractéristiques animales. Pour faire planner l’incertitude – Templemore a déclaré le bébé à l’état-civil comme son fils tout en affirmant avoir tué un animal – la loi, avec l’aide de la science, devront répondre à la question : Qu’est-ce que l’Homme ? Templemore est-il un meurtrier ou simplement le tueur d’un animal ?

© Sophie Crépy

© Sophie Crépy

Un procès et des témoignages

Lorsque le spectacle commence, un comédien est sur le devant de la scène. Il dit quelque chose mais nous ne pouvons percevoir ses paroles et si son langage a un sens. Tout autour, des cris d’animaux nous environnent. Les comédiens apparaîtront de chaque côté de la salle. Ils sont au milieu de nous. Ils sont nous. Nous sommes leurs semblables. Ils nous parlent de l’apparition de l’homme, depuis l’australopithèque Lucy jusqu’à sapiens en passant par Neandertal, erectus, ergaster. Ils vont avancer un à un les arguments en faveur ou contre la nature humaine de Tropi, en mettant en présence le juge, les avocats de la défense et de l’accusation, la présidente du jury mais aussi les ethnologues et les proches de Templemore. Quant à celui-ci, joueur, il apparaît coiffé d’un masque de singe, comme pour matérialiser l’ambiguïté. Ils sont d’abord comme des ombres chinoises, des abstractions porteuses de concepts tandis que sont projetées diverses images, renvoyant à ce qui caractérise l’apparence simiesque comme à la visualisation des connexions qui s’établissent au niveau du cerveau. On les verra peu à peu leurs traits émerger de l’ombre, à mesure qu’ils prendront épaisseur humaine.

© Sophie Crépy

© Sophie Crépy

Qu’est-ce que l’homme ?

Il y a autant de réponses qu’il y a de répondants à la question de la nature humaine. Si l'on se base sur l’apparence, un basset et un saint-bernard sont très dissemblables, mais leurs dissemblances ne leur interdisent pas d’être tous deux des chiens. Avoir les bras trop longs ou la face prognathe n'est pas un critère pertinent. Sur notre faculté à faire du feu, à cuire et fumer les aliments, nous ne sommes pas seuls. Sur la question du langage, nous savons aujourd’hui que de nombreuses espèces communiquent au moyen de sons articulés. L’homme est le seul animal à avoir des grigris, à se créer des symboles. Il est capable d’abstraction. Mais les macaques, capables de classer des objets, ne font-ils pas eux aussi preuve de conceptualisation ? Alors, peut-on mesurer l’humanité à l’aune de la faculté que possède l’homme de créer des mythes, d’inventer des fictions qui n’existent pas et d’arriver à convaincre les autres d’y croire, même si ces fictions sont des mensonges ?

© Sophie Crépy

© Sophie Crépy

L’amnésie civilisatrice

Sur le thème de la définition de l’homme, la loi fait silence. Si les hommes ne savent pas ce qu’ils sont, comment peuvent-ils se mettre d’accord ? Et comment exercer une justice à partir de rien ? L’homme, dit-on, formalise des lois, mais son esprit se définirait plutôt en rébellion. L’« intelligence » est cependant généralement pensée comme une adaptation à l’environnement. Les exemples abondent dans la nature que les animaux manifestent cette aptitude… Mais peut-on en dire autant de l’espèce humaine alors qu’elle passe son temps à aller contre ? La « civilisation » réside justement dans le divorce de l’homme avec son environnement. Là où les animaux font un avec la nature, les hommes font deux. Ils sont des animaux dénaturés… Ainsi, utilisant la science et le progrès comme justification, bien des crimes ont été perpétrés pour de prétendues « bonnes » raisons. Les hommes se sont livrés à des expérimentations immondes – et en 1952, l’ombre des camps plane encore sur le paysage.

© Sophie Crépy

© Sophie Crépy

La raison de toute chose

En jouant sur l’ambiguïté entre le statut d’homme et d’animal, Templemore pose une question qui déborde le seul plan philosophique. En ayant déclaré le bébé à l’état-civil, il en a fait un homme, sur lequel il a commis un homicide volontaire, même si, dans le même temps, en le tuant, il ne lui a reconnu que le statut d’animal. Cette contradiction, on la retrouve dans les conséquences de son acte. En lui reconnaissant le statut d’homme, il lui a accordé les droits qui sont ceux d’un homme et que dénient à ses semblables les barons d’industrie qui voient en ces non-hommes une main d’œuvre bon marché taillable et corvéable à merci. Devenant hommes, les Tropis bénéficient d’une protection dont ils ne disposeraient pas autrement. On retrouve les termes de la Controverse de Valladolid qui se tint en 1527 et opposait le dominicain Bartolomé de Las Casa et le théologien Juan Ginès de Sepúlveda. En question : savoir si les Indiens, non chrétiens, avaient une âme et étaient de « véritables êtres humains ». Dans la négative, on pouvait les réduire en esclavage, comme bêtes de somme. Dans l’affirmative, ils disposaient de la liberté « naturelle » des humains…

Ainsi, menée à son terme avec maestria dans un espace qui évoque tour à tour la forêt guinéenne, les tribunes du prétoire et l’enfermement carcéral de l’accusé et celui de ces transplantés par la contrainte, en même temps que l'exploration de notre morphologie et de notre cerveau, la passionnante « controverse » de Templemore dans laquelle le public est plongé nous met en demeure de mesurer quelle responsabilité nous incombe. Car « l’homme n’est pas dans l’homme, il faut l’y faire éclore »…

Zoo. Les animaux dénaturés. D’après Zoo ou l'assassin philanthrope & Les Animaux dénaturés de Vercors

S Mise en espace & conception Emmanuel Demarcy-Mota S Collaboration artistique Christophe Lemaire, Julie Peigné, François Regnault S Conseillers scientifiques Carine Karachi, Jean Audouze S Scénographie Yves Collet S Lumières Christophe Lemaire, Yves Collet S Son Flavien Gaudon S Musique Arman Méliès S Création vidéo Renaud Rubiano S Avec la troupe du Théâtre de la Ville : Marie-France Alvarez, Nicolas Avinée, Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Anne Duverneuil, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jakee Toto S Coproduction Théâtre de la Ville-Paris – Musée d’Orsay.

Les 8 et 9 juillet 2021 à 20h, le 10 à 15h et 20h à l’Auditorium du musée d’Orsay, 1, rue de la Légion d’honneur, 75007 Paris), en miroir de l’exposition les Origines du monde. L’invention de la nature au xixe siècle.

Reprise du 15 mars au 15 avril 2022

au Théâtre de la Ville – Espace Cardin, 1, avenue Gabriel – 75008 Paris

Tél. 01 42 74 22 77 ou sur www.theatredelaville-paris.com

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