Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Un Petit Chaperon Rouge politiquement correct

Le petit Chaperon Rouge. Illustration de Jessie Willcox Smith, 1911.

Le petit Chaperon Rouge. Illustration de Jessie Willcox Smith, 1911.

Une relecture par James Finn Garner de nos classiques et une histoire à dormir – debout – pour grands enfants coincés dans le vertige du politiquement correct.

Il était une fois une jeune personne appelée petit Chaperon Rouge, qui vivait avec sa mère à la lisière d’une grande forêt. Un jour, sa mère lui demanda d’apporter à la maison de sa grand’mère un panier de fruits frais et d’eau minérale – non que ce soit une tâche pour les femmes, attention !, mais parce que c’était un acte généreux, qui aiderait à établir un sentiment de communauté. De plus, sa grand’mère n’était pas malade, elle était même en pleine santé physique et mentale, parfaitement capable de prendre soin d’elle-même, comme il sied à une adulte dans la force de sa maturité.

Et voilà petit Chaperon Rouge partie avec son panier à travers les bois. Beaucoup de gens croient que la forêt est un endroit inquiétant et dangereux et ils n’y mettent jamais les pieds. Petit Chaperon Rouge, toutefois, avait suffisamment confiance en sa sexualité bourgeonnante pour n’être point intimidée par une image freudienne aussi flagrante.

En chemin vers la maison de Grand’Mère, petit Chaperon Rouge fut accostée par un loup qui lui demanda ce qu’il y avait dans son panier. Elle répondit : « Quelques en-cas salubres pour ma grand’mère, qui est certainement capable de prendre soin d’elle-même, comme il sied à une adulte dans la force de sa maturité. »

Le loup lui dit : « Tu sais, ma chérie, qu’il n’est pas prudent pour une petite fille de se promener seule dans ces bois !? »

Petit Chaperon Rouge répliqua : « Je trouve votre remarque sexiste offensante au dernier degré, néanmoins je m’en veux l’ignorer, eu égard à votre traditionnel statut de réprouvé social, lequel induit le stress qui vous amène à développer votre propre conception du monde – au demeurant parfaitement valide. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois poursuivre ma route. »

Petit Chaperon Rouge continua sur le grand chemin. Mais son statut de réprouvé social l’ayant libéré d’une adhésion servile à une pensée linéaire et occidentalisée, le loup connaissait un chemin plus rapide pour atteindre la maison de Grand’Mère. Il fit irruption dans la demeure et dévora Grand’Mère – une ligne de conduite en parfaite cohérence avec le carnivore qu’il était. Puis, sans s’embarrasser de ces notions rigides et traditionalistes qui définissent le masculin et le féminin, il passa les vêtements de nuit de Grand’Mère et se coula dans son lit.

Petit Chaperon Rouge entra dans le cottage et dit : « Grand’Mère, je t’ai apporté des en-cas sans matières grasses ni sodium pour saluer ton rôle de matriarche aussi sage qu’éducatrice. »

Depuis le lit, le loup dit doucement : « Approche-toi, mon enfant, que je puisse mieux te voir ! »

Petit Chaperon Rouge dit alors : « Oh, j’oubliais que tu es comme les chauves-souris, en situation de handicap optique… Grand’Mère, comme tu as de grands yeux ! »

« Ils ont beaucoup vu, et beaucoup pardonné, ma chérie ! »

« Grand’Mère, comme tu as un grand nez – même si tout est évidemment relatif et qu’il n’est pas dépourvu de son propre charme… »

« Il a beaucoup senti, et beaucoup pardonné, ma chérie ! »

« Grand’Mère, comme tu as de grandes dents ! »

Le loup répliqua : « Je suis heureux d’être qui je suis et comme je suis », et bondit hors du lit. Ses mâchoires se saisirent du petit Chaperon Rouge, afin de la dévorer. Petit Chaperon Rouge hurla, non point du fait des tendances du loup au travestissement mais parce qu’il envahissait délibérément son espace personnel.

Ses hurlements furent entendus par un coupeur de morceaux de bois qui passait par là – il préférait qu’on l’appelle pourvoyeur technique de bois de cheminée. Se précipitant dans la maisonnette, il vit la mêlée et tenta d’intervenir. Mais, alors qu’il levait sa hache, petit Chaperon Rouge et le loup s’interrompirent tout net.

« On peut savoir ce que vous faites ? » demanda petit Chaperon Rouge.

Le coupeur de morceaux de bois cligna des yeux et tenta de répondre, mais aucun mot ne lui vint à l’esprit.

« Vous déboulez ici comme un Néandertal, en comptant sur votre arme pour penser à votre place, s’exclama-t-elle. Sexiste ! Spéciste ! Comment osez-vous prétendre que les femmes et les loups ne peuvent résoudre leurs problèmes sans l’aide d’un homme !? »

Entendant le discours passionné du petit Chaperon Rouge, Grand’Mère sortit d’un bond de la bouche du loup, s’empara de la hache du coupeur de morceaux de bois et lui trancha la tête. Á la suite de cette pénible scène, petit Chaperon Rouge, Grand’Mère et le loup ressentirent une certaine communauté de pensée. Ils décidèrent de fonder un foyer de vie alternatif, basé sur une coopération et un respect mutuels et vécurent dans les bois, heureux ensemble jusqu’à la fin des temps.

Paru dans Politically Correct Bedtime Stories: Modern Tales for Our Life and Times (avril 1994), de James Finn GarnerNew Jersey: John Wiley & Sons Inc. ISBN 0-02-542730-X. Traduction Pierre Janin pour Arts-chipels.

Gravure d'Antoine Clouzier - 1697

Gravure d'Antoine Clouzier - 1697

NOTE

Dans le même registre, et antérieur aux Politically Correct Bedtime Stories, on retiendra le recueil de contes de Pierre Gripari, Patrouille du conte (L’Âge d’homme, 1982, en poche chez Pocket). Voici la présentation, reprise de la notice du livre. Une patrouille composée de huit enfants, conduite par un lieutenant et manipulée par un capitaine, reçoit pour mission d'aller faire la police dans le Royaume du Conte. Car il se passe, dans ce royaume, pas mal de choses que le folklore tolère, mais que la morale réprouve : les loups y mangent les petites filles, ce qui est cruel ; les ogres y mangent les petits garçons, ce qui est vicieux ; on peut y rencontrer le diable, ce qui n'est pas laïque, ou encore épouser un prince ou une princesse, ce qui n'est pas démocratique... La patrouille remettra tout cela en ordre. Elle ira jusqu'à renverser le Roi pour transformer le Royaume du Conte en république. Mais n'y a-t-il pas quelque danger à censurer de cette manière ce qui vient des profondeurs de l'histoire et du subconscient collectif ? La démocratisation n'est-elle pas une forme du refoulement ? Et l'égalitarisme une forme de la bigoterie ? Le mal, extirpé ici, ne va-t-il pas renaître là ? Et tout ce grand effort d'humanisation ne risque-t-il pas d'aboutir à une spectaculaire explosion de violence ? Dans l'imaginaire comme dans la nature, n'est-il pas plus sage de laisser les espèces se dévorer entre elles, ainsi que l'enseignent les écologistes ?

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article