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Arts-chipels.fr

La Promesse de l’aube. « Tu seras Victor Hugo, mon fils ! »

La Promesse de l’aube. « Tu seras Victor Hugo, mon fils ! »

Dans ce seul en scène, Franck Desmedt, acteur inspiré dans un texte magnifique, campe avec beaucoup de talent et d’allant la galaxie des personnages qui peuplèrent la jeunesse de Romain Gary.

Romain Gary a cette manière inimitable de parler de lui, avec un détachement doublé d’un humour ravageur. La Promesse de l’aube ne fait pas exception avec son incursion dans l’enfance de l’homme aux multiples peaux, double prix Goncourt sous les pseudonymes de Gary et d’Ajar… L’écrivain y aborde ces débuts de vie où tout se dessine, où se forme ce que seront notre personnalité et nos accomplissements. La sienne, de vie, c’est celle qui commence dans l’envers du décor d’un palace niçois. Pas tout à fait parce qu’avant, il y a ce père fourreur juif dans une ville russe qui deviendra polonaise et prendra le nom de Vilnius. L’itinérance, déjà, parce qu’ils sont juifs. Et le divorce de sa mère, comédienne, dit-il, lancée dans l’agit-prop révolutionnaire, avant l’exil en France. Là, au milieu du luxe, elle gratte les petites sommes qui les font vivre et nourrit des espoirs plus que démesurés concernant l’avenir de son fils.

Roman Kacew à douze ans. Coll. Alexandre Diego Gary.

Roman Kacew à douze ans. Coll. Alexandre Diego Gary.

Une femme haute en couleurs

Entre tendresse et gêne, admiration et honte, le jeune Roman, devenu Romain, fait l’apprentissage d’une vie que sa mère remplit avec panache. Il conte la solennité du bifteck acheté en dépit des difficultés, qu’elle le regarde manger, prétendant être végétarienne et sauçant en cachette. Il écoute cette mère étouffante dévider les rêves de grandeur qu’elle a formés pour lui. « Tu seras un héros, tu seras général » dit-elle à celui qui s’engagera dans les Forces Aériennes Françaises Libres et sera rattaché à Londres au groupe Lorraine avant de mener une carrière de diplomate. Un effroi mêlé de honte le dispute à l’émerveillement devant la superbe de celle qui réclame « justice » – sociale – devant le roi de Suède en plaidant pour son rejeton, forcément futur champion de tennis alors qu’il gagnera à peine un tournoi de ping-pong… Il dit sa vénération mêlée de haine pour cette femme qui se bat pour lui comme une lionne. Il évoque enfin ce souci permanent qui le poursuivra toute sa vie d’être au niveau, de la contenter, de se glisser dans le costume qu’elle lui a taillé, de se hisser là où elle le place.

La femme entre toutes les femmes

Les premiers émois ne sont pas absente. Avec la jeune femme que sa mère engage pour lui éviter les tâches ménagères, d’abord. Sur Mariette la callipyge, le jeune Romain passe des heures à fantasmer, la projetant sur son professeur de mathématiques – une matière où, en dépit de ses efforts, tièdes il est vrai, il ne parviendra pas à briller – jusqu’à ce que, sous l’œil complice de sa mère qui ajoute Don Juan à sa panoplie d’homme en devenir, il ne saute le pas – et Mariette avec. Il dit surtout l’impossible amour car rien n’égalera jamais l’amour exclusif, outrancier, excessif que sa mère lui a porté. « Être aimé si jeune, écrira-t-il avec une pointe d’humour mêlée d’acidité, ça vous donne de mauvaises habitudes. Après, on a l’impression de manger froid. »

© Photo Lot

© Photo Lot

L’écrivain en herbe

Écrire aussi… parce que la littérature est faite « pour ceux qui ne savent où aller ». Romain noircit avec application des pages et des pages, achète trois mille feuilles pour écrire un roman parce que c’est le volume de papier de Guerre et paix, se cherche un pseudonyme. Shakespeare et Goethe sont déjà pris. Alors Hubert de La Vallée ou Romain de Roncevaux, peut-être ? Lorsqu’il monte à Paris pour y faire carrière, il se drape dans une ample robe de chambre comme Balzac et use de subterfuges pour laisser croire à sa mère qu’il est un véritable écrivain, publié et en route vers la célébrité. Alors qu’il tire le diable par la queue, le tour à tour garçon de café, plongeur et livreur s’attribue aux yeux de sa mère les textes des autres jusqu’à ce que la vérité éclate.

Symphonie pour un seul homme

Une valise fatiguée, un fauteuil, un porte-manteau et deux panneaux suggérant des boiseries suffisent à camper le décor. Franck Desmedt fait sien l’accent russe mêlé d’emphase de la mère de Romain Gary, il en exprime la grandiloquence attendrissante et l’excès. Kaléidoscopique, changeant, il incarne avec un plaisir communicatif plein de brio la quinzaine de personnages qui peuplent le récit. Se démultipliant en permanence, il se glisse dans la peau des autres tout autant que dans celle du conteur-Romain Gary qui jette sur eux un regard plein d’humour. De cette « dignité contre soi » qui désamorce la dureté du réel, i 'écrivain fait une arme qu’il applique sans désemparer. Mais dans cette apparente histoire de sa vie, dans cette confession de soi, la fiction n’est jamais loin. Ainsi, les deux cents lettres que sa mère, déjà morte, prend soin de lui faire parvenir par un truchement pour le soutenir appartiennent-elles à ces fables qu’on aime à se raconter. Mais c’est ainsi que les histoires d’amour sont belles…

La Promesse de l’aube de Romain Gary S Adaptation Franck Desmedt S Avec Franck Desmedt S Mise en scène Stéphane Laporte et Dominique Scheer S Lumières Laurent Bea

Du 7 au 31 juillet  à La Condition des soies à 18h25 (Festival d’Avignon off)

À partir du 25 août à 18h30 au Lucernaire (Paris)

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