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Arts-chipels.fr

Je ne suis pas de moi. Deux clowns métaphysiques dans le journal d’un fou de génie.

Je ne suis pas de moi. Deux clowns métaphysiques dans le journal d’un fou de génie.

Un demi-siècle d’écriture pour soi fournit la trame des Carnets en marge, ces notes et contrenotes tantôt poétiques, tantôt burlesques rédigées par Roland Dubillard, un auteur, poète et comédien qui flirte avec Ionesco, Beckett et la littérature de l’absurde.

Déjà dix ans que Roland Dubillard s’est éteint et quelques années de plus que cet empêcheur de faire tourner les mots en rond a cessé de faire entendre sa voix. Celui qui écrivait « On croit parler de quelque chose et c’est toujours d’autre chose qu’on parle » a, un demi-siècle durant, confié à des carnets intimes ses réflexions, poèmes, saynètes, jeux de mots, aphorismes et autres fragments, ses proximités littéraires, ses amours, ses emmerdes... Maria Machado, actrice et metteuse en scène qui fut sa dernière compagne, et l’écrivaine Charlotte Escamez qui fut sa secrétaire littéraire livrent de ces Carnets un portrait éclaté où l’autobiographie s’accompagne de littérature et où l’humour noir le dispute au tragique.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Qu’on me laisse seul tous les deux

Avec pour tous accessoires, une chaise de travail à roulette, un plateau de table et ses tréteaux et un frigo qui fournit à satiété de la boisson – champagne, maestro ! – deux comédiens jouent à se renvoyer la balle. Ils sont les deux faces d’un même personnage, l’un jeune, l’autre vieux. Ils trinquent à la santé de l’absent, Roland Dubillard. Ils évoqueront au fil du temps et dans le désordre différents moments des Carnets qui se renvoient l’un à l’autre, se répondent pour évoquer aussi bien les grands artistes emblématiques d’une perfection à atteindre que l’histoire personnelle d’un homme qui se confronte à la folie de l’autre qui lui renvoie la sienne propre. Sur un écran en fond de scène, un enfant trop vite grandi passe silencieusement dans un no man’s land désolé, avec un fusil comme un enfant combattant qui ne fera pas usage de balles. Il jouera plus tard à se travestir, enfilant des défroques qui renvoient aux multiples facettes d’un auteur qui s’échappe chaque fois qu’on cherche à le saisir et se cache derrière ses multiples apparences.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Écrire, dit-il

Il a plein de choses à nous raconter, Roland Dubillard, et ses paroles résonnent étrangement à nos oreilles. Insolent, il convoque Jésus-Christ, en peignoir de bain, qui fait venir à lui les petits enfants comme les vieillards. Il manie le paradoxe et le non-sens avec un plaisir manifeste en évoquant la surdité de Beethoven. Comment composer de la musique quand on n’entend pas… sinon en écrivant. Alors, si être sourd n’empêchait pas Beethoven d’écrire de la musique, l’écrivain Dubillard éprouve le besoin de se boucher les oreilles et de devenir sourd pour parler… Le langage est au cœur de celui qui cite Victor Hugo comme un exemple inatteignable. Mais est-il une serrure pour l’œil ou pour l’oreille ? Il a au moins de bon qu’il comprend les « mauvais mots », ce langage inventé pour parler tout seul à haute voix afin qu’on l’entende. En même temps, il faut y renoncer pour expérimenter le monde. Et de se gaver de verbes d’attitude, d’un savoir qui débouche sur le jeu.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Un funambule à la limite de la chute

Denis Lavant et Samuel Mercer jouent avec les objets comme ils se jouent des objets avec une sorte de rage jubilatoire. Ils se métamorphosent en nains, chacun en équilibre instable sur son rail entre Nation et Étoile. Ils évoluent dans un entre-deux qui croise le flirt avec la folie – de Nicole, coupée en deux comme son compagnon, belle ainsi qu’un « spectre de l’été » qui s’est précipité sous un métro, faisant de sa mort « un crime sans criminel » – et rencontre l’amour aux ailes noires. Ils se font papillons voletant dans la lumière de la porte du frigo, préfèrent la musique dos à dos plutôt que de face. Ils évoquent ce monde où « mes meubles et moi vivons en étrangers. Sans mots, sans yeux, sans pensée », où la table « quitte la table », et où les petites filles jouent à des jeux cruels de contes libertins qui mêlent vivants et morts, innocence et perversion. Doubles d’un auteur qui ne cesse de se dédoubler, ils se penchent sur le mensonge qui est au cœur du théâtre. Assis sur le bord de la scène, ils évoquent le théâtre qui est en nous et la théâtralité de la société. Noir c’est noir, colère et désespoir affleurent sous l’humour. Dépossession de soi de celui qui écrit qu’il a décidé de ne plus écrire, qui a mal à son fauteuil roulant suite à son AVC, qui est à la fois hérisson comme une boule de colère et cri perdu dans les échos, invisible à force d’usure… Clowns décalés dansant sur le fil des mots, Denis Lavant et Samuel Mercer nous entraînent dans un pays où la noirceur fait escorte à la drôlerie et où le désespoir prend des teintes surréalistes : l’univers de Roland Dubillard.

Je ne suis pas de moi. Texte : Roland Dubillard
S Adaptation et mise en scène : Maria Machado, Charlotte Escamez S Avec : Denis Lavant, Samuel Mercer S Design sonore : Guillaume Tiger S Lumière : Jean Ridereau S Vidéo : Maya Mercer S Chorégraphie : Julie Shanahan (Tanztheater Wuppertal Pina Bausch) S Décor : Didier Naert S Costumes : Agnès b S Stagiaire mise en scène : Eugénie Divry S Coordinatrice de production : Danièle Ridereau S Régie : Christian Lapaillote S Production La compagnie tangente, Marie-Cécile Renauld Prod, accompagnement Hélène Icart (Prima Donna), coréalisation Théâtre du Rond-Point.

 

Théâtre du Rond-Point – 2 bis av. Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 10 au 23 juin 2021, 21h

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