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Arts-chipels.fr

Helmut Newton l’effronté. Un rebelle en terres de dictature de l’apparence.

© The Helmut Newton Estate / Maconochie Photography

© The Helmut Newton Estate / Maconochie Photography

Les beautés glacées et triomphantes des mannequins d’Helmut Newton sont universellement connues, les polémiques autour de son travail photographique aussi. Gero von Boehm donne à voir la complexité de son œuvre et de son parcours et les ambiguïtés qu’ils comportent. Il livre un portrait tout en oscillations parfois contraires qui laisse place à la multiplicité des interprétations.

Si l’on voulait définir Helmut Newton, on pourrait, d’un trait de plume, le qualifier d’« homme qui aimait les femmes ». Il appartient en effet à cette espèce de photographes monomaniaques ou presque dans le choix de leurs sujets. Ses longues créatures effilées, toutes en jambes sans que la poitrine soit réduite à néant – Grace Jones sera un temps écartée pour cette raison – sont dans toutes les mémoires. Provocantes le plus souvent, souveraines, elles se déplient et se déploient dans un monde où l’homme est absent ou réduit à la fonction de faire-valoir. Elles forcent tous les tabous, apparaissent habillées de manière masculine auprès parfois même d’une autre femme qui, elle, se présente nue ou empruntent les accessoires de l’autorité masculine – un costume de policier – qu’elles arborent sur le haut du corps tandis que sexe et jambes se présentent nus. Clin d’œil à la bimbo des magazines, elles ont un air de dire : « Pensez ce que vous voulez, je m’en fiche ! ». Dès l’abord, le questionnement s’impose. Que veut dire le photographe quand il se saisit de ses sujets – mannequins, actrices ou stars – et les place dans une situation où elles-mêmes peuvent se sentir en danger ? En quoi sacrifie-t-il aux obsessions machistes qui forment le tout-venant d’une certaine masculinité ou au contraire les rend-il si manifestes qu’ils révèlent leur vraie nature ? Là se tient l’une des clés de questionnement de l’œuvre, quel que soit le thème abordé.

Charlotte Rampling © Pierre Nativel, Lupa Films

Charlotte Rampling © Pierre Nativel, Lupa Films

Claudia Schiffer © Alexander Hein, Lupa Films

Claudia Schiffer © Alexander Hein, Lupa Films

Un homme croqué par ses femmes

Par un juste retournement des choses, Gero von Boehm choisit de révéler le « bourreau » au travers du regard de ses « victimes ». Son portrait, il le devra à toutes celles qui ont posé pour lui. Elles se nomment Charlotte Rampling, Sylvia Gobbel, Isabella Rossellini, Phyllis Posnick – l’une des rédactrices de mode les plus provocatrices de Vogue –, Carla Sozzani, Anna Wintour, Claudia Schiffer, mais aussi Marianne Faithfull ou Hanna Schygulla, l’ex-égérie de Rainer Werner Fassbinder, dont le côté plébéien le séduit. Elles ont accepté de se montrer nues ou dans des attitudes qu’elles n’envisageaient pas au départ, de donner d’elles une image inhabituelle, non contrôlée. Consentantes parfois de par leur métier – mannequin – elles ont aussi été convaincues par ce charmeur léger et joyeux mais tyrannique et obstiné qui a réussi à vaincre leurs réticences et à les soumettre, de fait, à son bon vouloir. Même si elles parlent le plus souvent de lui avec affection, elles avouent parfois leur gêne de devoir poser nue, comme Nadja Auermann, enveloppée dans un boa, telle une femme dépouillée de toute individualité « pensante », devenue pur objet de fantasme, « une Barbie qu’on aurait laissée là après que quelqu’un a joué avec elle ». Choquante par ailleurs peut apparaître aussi l’image de cette femme à quatre pattes portant sur le dos une selle, comme attendant qu’on la chevauche… Il n’empêche qu’Helmut Newton traque les femmes « intéressantes » et « fortes ». Peut-être veut-il que le feu qui couve sous la cendre soit perceptible, que l’insoumission transparaisse sous l’obéissance ? Là encore toute réponse catégorique s’avèrerait erronée. S’il montre Isabella Rossellini manipulée comme une marionnette par David Lynch, c’est à Grace Jones, photographiée avec son compagnon, l’acteur et réalisateur Dolph Lundgren, un karatéka de type européen, que revient, malgré la différence de taille et de calibre, la faculté de mener la danse dans un ballet ou le noir prend le pas sur le blanc et la femme sur l’homme devenu objet à son tour, icône d’une masculinité musclée mais neutre et lisse.

Helmut at home, Monte Carlo, 1987 ©  Photo Alice Springs, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

Helmut at home, Monte Carlo, 1987 © Photo Alice Springs, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

Un provocateur sur les terres de la mode

Le parcours d’Helmut Newton ne pourrait être évoqué sans faire la part des audaces du magazine Vogue et de la confiance que la revue lui accorde. Car photographier la mode n’est pas qu’une activité alimentaire. Helmut Newton a beau affirmer « Je ne m’intéresse qu’à l’enveloppe », il y développe un véritable génie. Car il sait rendre la photo intéressante, faire qu’on la regarde. Quand pour une publicité de trench-coats pour hommes, il se photographie, flou, à l’arrière-plan tandis qu’un mannequin nu occupe le devant de la scène et que sa femme June contemple le travail en train de se faire, il crée un doute, une interrogation sur le sujet de la photo. Quand il veut montrer que la mode Saint Laurent est une mode pour les femmes, il place le couturier dans un rapport sensuel au corps du mannequin qui porte l’une de ses tenues, l’une de ses mains caressant presque un sein recouvert de dentelle. Mais cette démarche, poussée à son extrême, ne va pas sans heurts ni grincements de dents. Lorsque pour présenter des bijoux Bulgari, il montre un poulet rôti, tenu ventre ouvert comme un sexe par une femme aux bijoux – Bulgari, bien sûr – dont les mains, salies, sont crispées sur la bête à découper, l’image fait bondir le joailler. D’autant qu’un gigantesque couteau trône à proximité de sa main sur la table…

Crocodile Eating Ballerina, Wuppertal, 1983 © Photo Helmut Newton, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

Crocodile Eating Ballerina, Wuppertal, 1983 © Photo Helmut Newton, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

Un fou de photographie

Ce qui se révèle au fil des séquences, c’est l’extrême exigence de son travail photographique, fait d’apprêt et d’instantanéité. Helmut Newton aime la lumière naturelle, le grain particulier de l’air et le mouvement qu’il imprime à ceux qu’il environne. Comme tous les amoureux de ces atmosphères changeantes au gré des vents et de l’avancée du jour, il aime saisir l’infime moment à nul autre pareil où ombres et lumières vont se distribuer d’une certaine façon, jouer sur le corps ou le visage de l’objet photographié. Il travaille avec les modèles comme il joue avec la lumière, cherchant à capter une expression intérieure, fugace, inexprimée mais néanmoins présente, passant sur le visage, un mouvement soudain, un élan contrarié. On le voit attentif, comme un chien à l’arrêt humant une trace dans le vent, mobile, virevoltant, rapide, l’appareil à la main, prêt à capter le moment unique. Le caractère très « léché » de ses photographies ne résulte pas d’un lent processus de mise en place mais de sa manière de percevoir, dans l’immédiateté, le presque rien qui rend une photo unique. Ses références, ce sont Brassaï, le roi de la nuit et Man Ray, entre autres. Son Crocodile (Wuppertal, 1983) engloutissant une femme nue dont on ne sait si elle ne constitue pas l’autre queue du crocodile est révélatrice de l’empreinte que ce dernier a laissée. Et puis, il y a sa complice, June l’Australienne, de son nom de photographe Alice Springs, sa compagne durant plus d’un demi-siècle qui réalisera en 1995, armée d’une caméra vidéo, le documentaire Helmut by June , avant que la Maison de la Photographie de Lille ne leur organise une exposition commune : Helmut Newton & Alice Springs – Us and Them (2013-2014).

David Lynch et Isabelle Rossellini © Photo Helmut Newton, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

David Lynch et Isabelle Rossellini © Photo Helmut Newton, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

L’homme intime

Derrière l’enfant joueur qui déclare tout de go « L’âme, je ne comprends pas », qui pose pour son épouse, chaussé de talons hauts et chapeauté en montrant des jambes fines et élégantes, derrière son image de beau cygne qui lisse ses plumes, indifférent aux remous du monde se dissimulent d’autres facettes du personnage. Celles-ci révèlent celui qu’il ne voulait pas être, le tâcheron qui, par manque d’argent, était obligé à des compromissions. Il aime le luxe de pouvoir dire « j’aime pas ta gueule, j’aime pas ton style, j’aime pas ton job et je ne le ferai pas. » Et lorsqu’on lui pose la question de son enfance allemande de fils de fabricant de boutons juif, au temps du nazisme, il écarte le sujet d’un revers de manche, fait un peu le bravache en racontant qu’il se baignait dans un endroit « interdit aux juifs et aux chiens » tout en traversant les rues selon la règle pour éviter l’arrestation et le camp. Il a cependant quitté l’Allemagne en 1938, dans des conditions qu’il n’évoque pas, lorsque son professeur, Yva (Else Neuländer Simon), a vu son studio fermé. « J’y ai appris, dira-t-il, absolument tout ». Lorsqu’on lui demande s’il n’y a pas dans ses photos une influence de l’esthétique nationale-socialiste et de sa grande-prêtresse, Leni Riefenstahl, il ne nie pas que ces images de corps beaux et sains, admirablement mis en valeur par la réalisation, aient pu jouer un rôle dans son esthétique. L’homme n’en est plus à une provocation près, même si l’esprit de l’époque, nazi ou pas, valorise ces corps éclatants de santé qui s’ébrouent en liberté dans la nature. Et histoire d’interdire toute vision univoque, lorsqu’il photographie Jean-Marie Le Pen, c’est dans la pose du Führer, au grand dam de l’ex dirigeant du Front national, qui a donné par contrat au photographe la liberté pleine et entière de sa photo.

On comprend, à l’énoncé d’un tel parcours, que les polémiques autour de son œuvre n’aient pas cessé. Helmut Newton est comme un culbuto qu’on placerait comme pièce dans un jeu d’échecs : imprévisible. À notre époque de « politiquement correct », prompte à tirer des jugements au nom de grands principes qui s’avèrent par trop étriqués parce que dépourvus de nuances, mettre à l’index l’œuvre d’Helmut Newton serait sacrifier – à tort – aux sirènes du temps…

Arena, Miami, 1978 © Photo Helmut Newton, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

Arena, Miami, 1978 © Photo Helmut Newton, Helmut Newton Estate, Courtesy Helmut Newton Foundation

Helmut Newton : l’effronté. Un film de Gero von Boehm - 2020 - Documentaire - Allemagne - 89 min

w Avec Helmut et June Newton et Nadja Auermann, Marianne Faithfull, Sylvia Gobbel, Grace Jones, Phyllis Posnick, Charlotte Rampling, Isabella Rossellini, Claudia Schiffer, Hanna Schygulla, Carla Sozzani, Arja Toyryla, Anna Wintour

w Réalisation et scénario Gero von Boehm w Image Pierre Nativel, Marcus Winterbauer, Alexander Hein, Sven Jakobengelmann w Son Elie Aufseesser, Marco Zachalsky, Moritz Springer, Hardy Hergt w Montage Tom Weichenhain w Production Lupa Film, Felix von Boehm w Productrice Christine Rau w Co-production Monarda Arts, ZDF/3Sat w Post-production Digital Images Gmbh w Un rebelle Ventes internationales MK2 Films

Les archives suivantes ont été utilisées dans le film : Gero von Boehm : Helmut Newton - My Life (Arte, 2002) Helmut by June (Cinéma et matériel non publié, 1995) Adrian Maben : Frames from the Edge (BBC, 1989) Helmut Newton et Susan Sontag dans l’émission Apostrophes (France 2, 1979) Photographies personnelles et objets appartenant à Helmut Newton - Fondation Helmut Newton

Sortie nationale le 14 juillet 2021

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