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Arts-chipels.fr

Le Courage de ma mère. Entre Brecht et Beckett, la mémoire de la Shoah

© Karine Letellier

© Karine Letellier

Quand la mémoire récrit l’histoire, s’y croisent de manière complexe des pistes analogues à celles qui forment un message sur une bande magnétique, des enregistrements où la réalité se mêle à la fiction, les témoignages à l’imaginaire.

L’auteur, Georges Tabori, est assis à sa table de travail. Il la quitte pour s’inscrire dans un espace rempli par le son, un monde artificiel délimité par des néons, où le magnétophone, quelques micros et un univers de bruitages créés par des objets constitueront les seuls accessoires de son récit. Il raconte une histoire difficilement vraisemblable, celle de sa mère, une juive hongroise. Un jour de 1944, à Budapest, celle-ci quitte son domicile pour aller jouer au rami chez sa sœur. Arrêtée par la police hongroise, elle est enfermée dans un wagon à bestiaux qui prend la direction d’Auschwitz. Mais un jeune officier allemand, désireux de se différencier des brutes hongroises qui se sont saisies de cette femme, la remet, à la frontière polonaise, dans un train de retour vers la capitale hongroise. Miraculeusement sauvée, elle réchappera des camps.

La Shoah, vue à travers un prisme faussement naïf

Cette femme, sorte de bon sauvage révélateur des iniquités auxquelles elle est confrontée, promène sur son aventure un regard faussement naïf. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive, s’interroge sur ce qui motive son arrestation, cherche impulsivement à s’en extraire. Elle est portée par ce courant qui l’emporte et où passent les multiples exactions que subissent les juifs, les arrestations arbitraires, les dénonciations des « bons » voisins, la manière dont on les dépouille de leur qualité d’hommes, l’incrédulité qui les saisit devant les traitements qu’on leur inflige et la culpabilité des survivants. Une figure de ravie de la crèche, qui réagit, du moins en apparence, au premier degré, au niveau de sa vie de tous les jours, des mille et un petits événements qui ponctuent son quotidien, des parents surpris en train de faire l’amour à un air de piano, avec l’obstination sans égale de celle qui ne doute pas et dont la vie semble toute tracée, sans accident possible. Son regard neutre, sans jugement apparent, souligne l’inanité de la situation.

© Karine Letellier

© Karine Letellier

Le miroir déformant de la mémoire sonore

Cette histoire, elle est racontée par Tabori. Mais dans l’intervalle entre l’aventure de sa mère et son récit il y a un monde. Quand il rapporte cette aventure sinistrement rocambolesque, se fait-il le relais fidèle du récit de sa mère ou le recrée-t-il au gré de la mémoire qu’il fabrique sur la bande magnétique ? à plusieurs reprises, sa mère le corrige en voix off. Pointant les imprécisions, les erreurs, volontaires ou pas. Gentiment, en considérant avec une tendre ironie cette nouvelle version d’une réalité qui devient fiction ou n’a peut-être jamais été qu’une fiction nourrie de réalité. Sur la bande magnétique qui tourne sur le magnétophone se coule cette version d’une histoire tout à la fois imaginaire et réelle. Dans l’espace clos du studio d’enregistrement, où le bruitage produit par une bouteille en plastique peut rythmer l’avancée du train des déportés et où les boucles de sons produites par une pédale loop réverbèrent à l’infini, comme un écho, les paroles prononcées, nous sommes enfermés dans l’univers intérieur de l’auteur. Il y dialogue avec lui-même et avec ses personnages dans un monologue placé sous le signe de la distorsion.

© Karine Letellier

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Entre Brecht et Beckett

Il y a dans cette pièce un peu de la Dernière bande de Beckett où le vieux Krapp, écrivain raté clochardisé, soliloque en réécoutant chaque année une bande magnétique qui constitue une sorte de journal intime de ses moments heureux. Mais aussi une référence évidente à Mère Courage et ses enfants de Bertold Brecht, où la Mère traîne sa charrette sur les champs de bataille et perd son âme – et ses enfants – à faire commerce de la guerre en achetant et vendant ce qu’elle y récupère. Il n’est à cet égard certainement pas indifférent que George Tabori ait été l’introducteur et le traducteur de Brecht sur la scène américaine et ait figuré sur la liste noire du sénateur McCarthy. Dans ces deux versions de « mères courage », héroïnes malgré elles – celle de Brecht et celle de Tabori –, on retrouve la même volonté, la même opiniâtreté mises à survivre dans un univers ravagé par la folie des hommes. S’y exprime le même décentrement du regard destiné à faire percevoir, au-delà de ces histoires de peu, la dimension d’un drame politique et social qui les dépasse.

Texte : George Tabori. Traduction : Maurice Taszman
Mise en scène : David Ajchenbaum
Avec : Roland Timsit et Marion Loran (voix)

Du 2 au 27 mars 2021 à 21h
Au Théâtre la Reine Blanche - 2 bis passage Ruelle - 75018 Paris

Réservation : 01 40 05 06 96,

reservation@scenesblanches.com et www.reineblanche.com

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