Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Tropique de la violence. Rouge est ta couleur, Mayotte.

Tropique de la violence. Rouge est ta couleur, Mayotte.

Un lyrisme à fleur de peau et un chant amer caractérisent ce beau spectacle sur un coin de France oublié de la métropole où il ne fait pas vraiment bon vivre…

La nuit. La mer au milieu des ténèbres. Une femme dont l’image, immense, envahit tout l’espace de la scène berce un bébé. Elle est partie des Comores sur une embarcation de fortune, une barque de pêche, pour franchir clandestinement les soixante-dix kilomètres qui la séparent de Mayotte. Une île posée au milieu de l’océan Indien où 48 % des 256 000 habitants sont des étrangers, la moitié sans papiers. Comme les 25 à 30 000 autres qui s’embarquent chaque année sur les kwassa-kwassa, la jeune mère tente d’échapper à la misère, espérant un ailleurs forcément plus riant. Mais pour la majorité d’entre eux, quand ils ont échappé à la mort sur la mer, ne reste au bout du chemin que la reconduite à la frontière. De son séjour à Mayotte, la journaliste et romancière Nathacha Appanah, Mauricienne d’origine vivant en France métropolitaine, tire une fiction inspirée par sa découverte d’une jeunesse à la dérive.

© Jules Beautemps

© Jules Beautemps

L’enfant sauvé des eaux

La femme sur la mer immense donne son enfant pour tenter de le préserver. Marie une infirmière venue de métropole, est stérile. Elle accueille l’enfant pour le faire sien, couleurs de peaux mêlées dans cette famille d'adoption. Elle le nommera Moïse, cet enfant apporté par les eaux qu’elle élèvera seule jusqu’à ce qu’un accident cérébral la terrasse et livre l’enfant, devenu adolescent, à lui-même. Il ne reste plus à Moïse, comme des milliers d’immigrés – 84 % de la population vit à Mayotte sous le seuil de pauvreté – qu’à trouver refuge dans le bidonville de Kaweni, un parmi d’autres, un monde de déchets pour des laissés pour compte, où règne la débrouille, la drogue et la violence des gangs, un horizon sans horizon. Moïse est « adopté » par Bruce – en référence à Batman dans lequel il se projette – le chef de gang qui règne sur « Gaza » ainsi qu’on nomme le bidonville.

© Jules Beautemps

© Jules Beautemps

Noir et blanc

Dans ce petit coin de métropole que la mémoire fait ressurgir comme un paradis tropical où explosent des fleurs aux éclatantes couleurs, baigné dans les essences odorantes de vanille, de cannelier, de giroflier et de muscade, au milieu d’un lagon turquoise et translucide, l’enfer est le quotidien, un univers de tôle sous les cocotiers, encombré de vieux pneus de voiture, de débris de portières et de pare-chocs démantibulés. C’est la France sans la France, un no-man’s land qui s’enfonce peu à peu dans les eaux. Une poubelle pour noirs à la frange du monde, « sans lumière, où les songes et les rêves n’existent plus. » Moïse, l’enfant noir, y cherche ses racines, sa couleur de peau, sa manière de bouger, l’odeur de sueur des siens, la chaleur des familles. Mais élevé comme un blanc, il a le cerveau d’un blanc dans un corps de noir. Entre deux mondes, il ne trouve pas sa place et son amitié pour un humanitaire pacifiste, égaré volontaire dans cette misère pas chic, dans cette destination hors des circuits convenus de l’aide internationale, le conduira au drame.

© Jules Beautemps

© Jules Beautemps

Une histoire à rebours

Comme une série de plans-séquences, l’origine de Moïse une fois posée, l’histoire se construit en une suite de flash-backs qui nous montrent le jeune homme dans sa prison avant de remonter le temps pour apprendre la nature de son crime et les raisons qui l’ont conduit à l’accomplir. On oscille du monde du bidonville, où Bruce étale son statut de roi en fauteuil Voltaire et en velours rouge dans une île qui se fissure, se fragmente et part par morceaux, jusqu’à la cellule de la prison de Moïse où le veille un gardien bienveillant, héritier de la tradition ancienne de l’île et aux rencontres de Moïse avec Stéphane, l’humanitaire qui l'isole de la cruauté du bidonville et cherche à préserver en lui la part de culture et d'humanité héritée de sa mère d’adoption. Les niveaux se superposent, les histoires se croisent, créant comme un bain dans lequel le spectateur est immergé.

© Jules Beautemps

© Jules Beautemps

Entre théâtre, musique, danse et vidéo

A la multiplicité des lieux qui sont autant de localisations mentales répond l’éclatement du genre du théâtre stricto sensu. La relation qui s’instaure entre les séquences vidéo qui occupent tout le devant de la scène avec leurs gros plans et avec lesquelles dialoguent les personnages s’accompagne d’une musique live, qui est comme la pulsation du cœur et des passions qui animent les personnages. La percussionniste et compositrice Yuko Oshima emprunte au slam comme au rock, au rap ou comme au groove pour faire cracher les mots, les extirper de leur gangue sécurisante et en extraire la charge de violence et d’affect. Obsédantes, les percussions escortent l’action comme elles caractérisent l’identité africaine, indissolublement liée au rythme. Elle marque les corps et leurs déplacements, et fait du mouvement une chorégraphie qui imprègne tout le spectacle.

Un oratorio au rythme de l’eau

L’eau y est omniprésente, mer hostile qu’affrontent les immigrants, fange dans laquelle pataugent les habitants du bidonville mais aussi barrière infranchissable qui isole Mayotte du reste du monde, confinant les personnages dans un huis clos sans issue et pluie ininterrompue qui noie sous son rideau de larmes et d’oubli la tragédie qui s’y joue. Y errent des fantômes apportant des paroles oubliées, chansons sans âge, souvenirs de temps heureux ou de mémoires enfouies, réminiscences d’un ailleurs là où tout n’est que ténèbres. Dans cette pulsation intime qu’on ne peut séparer de la musique et de la danse, le texte échappe aux règles du dialogue de théâtre, étrange mélopée, récitatif hypnotique dont le lyrisme versifié saisit le spectateur. Au milieu de ces gens nés au mauvais endroit au mauvais moment, dans cet univers crépusculaire et sanglant de l’exil et du désespoir s’épanouissent aussi des fleurs rouge sang, des baobabs nourriciers et protecteurs, Edouard Glissant et Aimé Césaire : « Il n’est poudre de pigment / ni myrrhe / odeur pensive ni délectation / mais fleur de sang à fleur de peau / carte de sang carte du sang / à vif à sueur de peau / ni arbre coupé à blanc estoc / mais sang qui monte dans l’arbre de chair / à crans de crimes » (Aimé Césaire, Ferrements). « Sometimes I feel like a motherless child », lui répond en voix off le spectacle…

Tropique de la violence, d’après le texte de Nathacha Appanah (éd. Gallimard)

S Adaptation et mise en scène : Alexandre Zeff.

S Avec : Mia Delmaë (Marie), Thomas Durand (Stéphane), Mexianu Medenou (Bruce), Alexis Tieno (Moïse), Assane Timbo (Olivier), Yuko Oshima (musicienne)

S Scénographie et lumière Benjamin Gabrié. S Création vidéo Muriel Habrard, Alexandre Zeff. S Création musique et son Yuko Oshima, Vincent Robert, Guillaume Callier. S Collaboration artistique Claudia Dimier. S Dramaturgie Noémie Regnaut. S Régisseur plateau Damien Rivalland. S Costumes Sylvette Dequest. S Maquillage et effets spéciaux Violette Conti. S Construction décor Suzanne Barbaud, Yohan Chemmoul, Benjamin Gabrié. S Dessins de la scénographie Benjamin Gabrié

Ce spectacle était initialement programmé au Théâtre Romain-Rolland à Villejuif, à l’EMC à Saint-Michel-sur-Orge et au Théâtre de la Cité internationale en novembre et décembre 2020. De nouvelles dates de représentations sont en attente. L’article sera mis à jour quand elles seront connues.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article