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Arts-chipels.fr

Lawrence. Un pari théâtral réussi pour évoquer Lawrence d’Arabie.

Lawrence. Un pari théâtral réussi pour évoquer Lawrence d’Arabie.

S’attaquer avec les moyens du théâtre à la somptueuse fresque hollywoodienne de David Lean relevait de la gageure. Le spectacle trouve sa propre logique en se centrant sur ce qui fait la caractéristique du théâtre : la scène.

L’histoire de Thomas Edward Lawrence fait partie de notre culture, pas nécessairement sous la forme de la relation de son aventure qu’en a faite cet officier anglais dans les Sept piliers de la sagesse, mais par la grande fresque flamboyante de David Lean où Peter O’Toole promenait sa blondeur ensoleillée sous un habit de bédouin. Se risquer en des terres labourées de si prégnante façon par le cinéma était une entreprise à risque car la comparaison s’établirait nécessairement. Un pari périlleux relevé avec brio.

La véritable histoire de Lawrence d’Arabie et ses avatars

Thomas Lawrence connaît en effet un destin peu commun. Ce fils naturel d’un baronnet et d’une gouvernante devenu archéologue par goût pour l’histoire voyage sans grand projet en Europe d’abord avant de gagner le Moyen Orient pour collaborer à des fouilles à Byblos où il apprend l’arabe avant de rejoindre l’équipe de Hogarth et Campbell-Thompson à Karkemish, au sud de l’actuelle Turquie. Mais voici que la Première Guerre mondiale se profile. Les Britanniques ont besoin d’asseoir leur position dans un contexte politique et stratégique où Allemands et Ottomans se sont alliés. Le jeune Lawrence habitué à partager la vie des Arabes et s’habillant comme eux, devient un atout de choix à exploiter. Sous prétexte de fouilles, on le charge d’aller à la pêche aux renseignements, avant d’en faire un agent de liaison avec les forces arabes qui, en ordre dispersé, luttent contre le pouvoir ottoman. Ce jeune homme de vingt-six ans devient une figure phare chargée de convaincre les Arabes de coordonner leurs efforts pour engager la lutte. Dans ce marché de dupes où les Européens font miroiter aux Arabes une indépendance qu’ils savent pertinemment inacceptable pour eux et que les accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France anéantiront, le jeune Lawrence se lance avec fougue dans l’aventure qui aboutit sous les murs de Damas, qui tombe en octobre 1918. Le jeune Lawrence reconnaîtra par la suite que les promesses faites aux Arabes ont été chiffon de papier.

© DR

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Deux civilisations antagonistes, deux logiques qui s’affrontent

La pièce met en évidence les difficultés auxquelles se heurte le jeune Lawrence. Il y a d’un côté des tribus arabes antagonistes les unes avec les autres et que seul réunit leur ennemi commun, les Ottomans. Un groupe qui affiche des valeurs différentes et pour qui l’intérêt premier est la tribu, un communautarisme dont on perçoit encore aujourd’hui les effets délétères. Une logique de nomades pour qui guerre et pillage sont les deux faces d’une même médaille. Un système où le sacrifice des vaincus n’a pas de poids d’humanité. Des intérêts et des positions qui divergent, et une méfiance à l’égard des Européens qui ressurgit en chaque occasion. Mais à l’inverse un monde de la parole donnée, sans nécessairement d’écrit. De l’autre côté les Occidentaux pour qui l’écrit est premier et les paroles, courants d’air que l’opportunité du moment chasse. La grande réussite de Lawrence, et la fragilité qui le terrassera, est de croire que sa mission conciliatrice lui donne un pouvoir faire sur le cours de l’Histoire autre que les actions de guérilla qu’il mène…

Une épopée racontée avec les moyens du théâtre

Le spectacle joue du rire pour mettre à distance le romantisme échevelé de la situation. Un comédien qui remue le bas de son visage à s’en décrocher la mâchoire incarne le chameau, ce véhicule du désert dont Lawrence fera sa monture et dont on vante la capacité de résistance en litres d’eau. L’assistant de Lawrence a tout du serviteur de comédie, Arlequin facétieux dont le bon sens assorti de bonne humeur dédramatise chaque fois la situation sans se départir d’un regard critique sur la situation. Un casque à pointe suffit à catégoriser les Allemands, un fez les Turcs, une djellabah et un chèche les Arabes, une veste d’uniforme les militaires anglais, des hauts de forme les puissances occidentales qui se partagent les dépouilles de l’empire ottoman. Il suffit aux acteurs de se poser une capeline sur les épaules pour passer d'homme à femme et les passages, à vue, d'un personnage à l'autre dans un dialogue parfois porté par le même comédien, s'effectuent dans l'immédiateté, sans temps mort. Un tapis qu’on déroule nous entraîne sous la tente des nomades. Des parapluies qui se déploient esthétiquement deviennent mouvement plastique pour nous plonger dans l'atmosphère humide d'un crachin londonien et des malles frappées en cadence suffisent à marquer le balancement des roues du train sur les rails. On retrouve là l’essence du théâtre de tréteaux, même si l’éclairage, très élaboré, dément quelque peu le caractère « bricolé » traditionnel du théâtre de rues et contribue à créer cette illusion, composante de la magie de la représentation, qui nous fait accepter les vessies en guise de lanternes et transforme la course effrénée d’un groupe de nomades dans le vent en une chorégraphie accélérée de déplacement sur l'espace limité d'un petit tapis à longs poils beiges qui dit le sable du désert. 

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De la musique avant toute chose

Le spectacle est rythmé, tout au long, par deux musiciens et une chanteuse. Sans sacrifier au folklore, ils accompagnent l’action et la ponctuent tout en recréant un univers musical qui renvoie selon la situation à l’univers oriental ou au monde occidental. On est pris par la beauté de la voix, par l’authenticité du discours musical qui passe au large des poncifs et évite les clichés. Le violon chante ou pleure, il entre dans la danse. L’accordéon exhale sa plainte, les percussions donnent le tempo. Le voyage théâtral s’accompagne d’un voyage musical dans des contrées où l’imaginaire s’enracine dans une perception de la réalité passée au filtre du fantasme.

Une mise en images qui nous parle d’aujourd’hui

La pièce est jouée exclusivement par des hommes, à l’exception d'une chanteuse qui se fait mousmé le temps d’une danse du ventre. Faut-il y voir une référence au théâtre ancien d’où les femmes étaient exclues ? ou à l’Orient qui bannit les femmes de la sphère du politique et de l’histoire ? Lorsqu’on sait l’impossibilité qu’ont les femmes iraniennes aujourd’hui à se produire seules sur scène, sans parrainage masculin, on peut voir dans le spectacle le reflet d’un monde où les femmes n’existent que pour satisfaire les besoins de l’homme ou pour servir et se faire oublier. Au-delà de l’aventure hors du commun de Thomas Lawrence, et en évoquant l’émergence des velléités d’indépendance arabes, Eric Bouvron et Benjamin Penamaria nous rappellent la responsabilité que les puissances occidentales portent dans la mise sous le boisseau colonial qu’elles ont imposé au Moyen Orient et ses conséquences aujourd'hui. Mais ils racontent aussi les difficultés des populations arabes à se projeter au-delà de leur propre communauté, à s’inventer un futur affranchi du poids du passé, qui pèsent d'un poids tout aussi conséquent. Les exemples libyen, libanais et syrien, entre autres, sont là pour témoigner de ces querelles indépassables entre communautés. Ils nous rappellent qu'il faut aujourd'hui, d'une certaine manière, du passé faire table rase pour que la situation ait une chance d'évoluer et que se construise un nouvel avenir...

Lawrence librement inspiré de la vie de T. E. Lawrence.

Texte : Eric Bouvron et Benjamin Penamaria

Mise en scène : Eric Bouvron

Avec : Alexandre Blazy (Auda), Matias Chebel (Youssef, Gasim, le professeur), Kevin Garnichat (Lawrence), Stefan Godin (Général Allenby, Roi Hussein), Slimane Kacioui (Dahoom), Yoann Parize (Will, le cartographe), Julien Saada (Prince Fayçal, Sarah Lawrence), Ludovic Thievon (Officier Charles, le Kaiser) et les musiciens Julien Gonzales, Raphaël Maillet et Cecilia Meltzer.

Assistant mise en scène Jeremy Coffman. Composition musique Julien Gonzales, Raphaël Maillet, Cecilia Meltzer. Création lumière Edwin Garnier. Création costumes Nadège Bulfay.

Théâtre 13, 103A, boulevard Auguste Blanqui – 75013 Paris

Du 20 janvier au 21 février 2021.

Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h.

Tél : 01 45 88 62 22. Site : www.theatre13.com

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