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Arts-chipels.fr

Wendy. Réinventer le mythe de Peter Pan.

Wendy. Réinventer le mythe de Peter Pan.

Behn et Eliza Zeitlin proposent du mythe de l’enfant qui ne veut pas grandir une fable philosophique où le merveilleux cède la place à un imaginaire issu du réel. Un beau film attachant sur la magie de l’enfance et l’amour filial.

Sur le comptoir d’une dinner-house américaine, quelque part en Louisiane, une petite fille rampe à quatre pattes en contemplant les clients attablés. Deux garçons jouent dans le bar, dans le brouhaha des conversations. La tenancière, active, élève seule ses trois enfants, une fille et deux jumeaux. Plans de mains dans la farine, pétrissant la pâte, chansons fredonnées, histoires du soir la tête calée dans un oreiller… Une évocation d’un quotidien qui pourrait être celui de millions d’enfants n’était ce décor si identifiable, les murs et la vaisselle qui tremblent chaque fois que passe un train de marchandises, les commandes qui fusent, les assiettes où le bacon fume encore, les enfants déjà grandis qui aident aux tâches ménagères. Un futur sans perspective, engoncé dans la poussière des jours, enfermé dans la routine d’un parcours sans échappatoire. Ne reste alors que l’évasion, matérialisée par ces cortèges de wagons de marchandises qui roulent sans relâche, conduisant vers l’ailleurs, l’inconnu matérialisé par ces petits êtres vêtus de peau d’ours qu’on croit voir courir sur le toit des wagons. Monter dans le train en marche, partir, c’est ce que font les trois enfants un beau soir. Pour suivre les traces de l’enfant qui a refusé de grandir : Peter. En guise d’envol, une aventure qui commence dans le cœur du réel.

© DR – Condor Distribution

© DR – Condor Distribution

Une histoire de Peter Pan qui se démarque des modèles

Nous voici déjà loin du dessin animé de Disney. Loin aussi de l’œuvre originelle de James Matthew Barrie, d’abord pièce de théâtre avant de devenir un roman sans cesse remanié et qui est comme le reflet, double et douloureux, de l’aventure de son auteur – un enfant qui, pour consoler sa mère de la disparition de son enfant préféré, endosse le costume du disparu, et reste d’une certaine manière un enfant à jamais, jusqu’à cesser de grandir à l’âge où son frère mourut… De la réalité à la fiction la frontière est poreuse. Pas de fée Clochette jalouse de la place que prend Wendy dans la communauté des enfants, pas de vilain crocodile tique-taquant pour la plus grande terreur du capitaine Hook, pas de magie avec baguettes et pluie d’étoiles, pas d’enfants qui volent. Les pirates sont vieux et fatigués, leur bateau est une épave à demi immergée dans l’eau tandis qu’ils errent en haillons dans un monde en ruines. Peter Pan, Wendy et ses frères ont quitté l’univers aristocratique et policé de la bonne société anglaise pour le monde moins flambant d'une famille qui joint les deux bouts avec peine. Peter s’est métamorphosé en enfant des rues, vagabond noir au regard intense, flottant dans des habits effilochés trop grands pour lui et en souliers percés, abandonné par sa mère qu’il retrouve sous une forme fantasmée dans un monstre des profondeurs, seule entorse au réalisme, qui le préserve de vieillir. Un chef de bande impérieux que sa seule volonté préserve de la décomposition et de la mort qui guettent les adultes.

© DR – Condor Distribution

© DR – Condor Distribution

Un imaginaire qui naît du réel

L’Île des Enfants perdus dans laquelle Peter entraîne ses nouveaux compagnons n’est pas une île magique. Seulement un îlot volcanique, potentiellement dangereux, sur lequel le volcan fume et crache. Un paysage façonné au gré des éruptions, d’où s’échappent encore des fumeroles et où le désert de lave et les étendues de cendre grise côtoient une végétation luxuriante. Un pays à deux visages, l’un souriant, l’autre sombre et désolé, le terrain de jeu idéal pour y déployer l’imaginaire. C’est là que réside la magie. Dans la manière qu’ont les enfants de s’approprier le réel. Pour éviter les catastrophes, ils feignent d’en être les organisateurs… Les éruptions, il suffit de faire semblant de les provoquer pour se trouver invincible. Et il n’y a personne pour les empêcher de glisser dans la boue ou de se mettre en garde, version kung-fu, pour un combat fictif. Ici la nature est grande et les jeunes rebelles y pataugent dans leur élément. Ils ont l’authenticité de l’enfance dans une nature préservée qui leur sert de terrain de jeu et Peter Pan, en référence au dieu grec de la nature dont le nom englobe le Tout, règne sur ce monde où la sauvagerie des paysages a repris ses droits. Il y a quelque chose d’une cérémonie barbare dans la manière dont il assoit son empire, une sauvagerie qui nous ramène à un temps d’avant la « civilisation », d’avant les hommes peut-être. Le fantastique naît de cette manière de se laisser imprégner par cette force brute qui se déverse, de se l’approprier en séparant le réel du cycle des causes et des effets.

© DR – Condor Distribution

© DR – Condor Distribution

Un monde en raccourci

Mais la réalité se niche dans les infractuosités rocheuses et l’impact des hommes ne se laisse pas oublier. Sur l’île, cohabitent les enfants menés par Peter, qui refusent de grandir et ceux que la vie a marqués de son sceau de douleurs. Ceux-là ont été atteints par le vieillissement, ils se sont laissé envahir par les difficultés de l’âge adulte, par les peines, les soucis. Vieillards précoces, prématurément usés, faméliques ou malades, ils traînent leur mal-être dans un décor de fin du monde : des maisons à demi ensevelies dans la lave, des charpentes dépourvues de toit, un bric-à-brac d’objets de récupération sans âge où les détritus de tous ordres, vieux bidons et cadavres de bouteilles vestiges de notre société industrielle, jonchent le sol. Ils représentent l’autre versant du monde, celui où l’enthousiasme est devenu fatigue, où l’insouciance de l’enfance a cédé la place à la désillusion et à la tristesse. Et si les enfants qui refusent de grandir jouent dans l’épave à demi-immergée du bateau pirate mangé par la rouille, ceux de l’autre monde en feront le navire à flot de leurs tentatives maléfiques. Au pays où les enfants éternels vivent au jour le jour, dans un présent incessant, le navire qui s’attaque à eux a pour nom « Mañana », c’est-à-dire « Demain ». Le futur, avec le vieillissement, sont source d’anxiété dans le paradis d’une vie qui se rit du temps.

© DR – Condor Distribution

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De la tribu au monde

Les personnifications de la Mère planent comme une présence obsédante tout au long du film. Mère aimante mais débordée, elle veille sur sa progéniture, s’inquiète d’elle, cherche à la préserver des vicissitudes de la vie, lui chante des chansons, lui conte des histoires et cherche à lui conserver, autant qu’il est possible, le droit à l’errance et au rêve. Elle est celle qui sommeille au fond de chacun et dont le souvenir est synonyme d’amour. Mais pour Peter, l’enfant abandonné, elle est sur l’île Dame Nature, la force qui gît au fond des océans, au cœur de la Terre, et qui dispense à chacun ses bienfaits. Le regard s’ensoleille chaque fois que les Mères apparaissent, dans la douceur des plans du Darling Dinner, le bien nommé – en clin d’œil à Barrie – ou dans l’aura chaude et bienfaisante que dispensent les rayons de ce monstre lumineux aux allures préhistoriques, tapi au fond des eaux, surgi des profondeurs originelles dans lequel Peter reconnaît sa mère protectrice. Qu’elle réside au fond d’une grotte, cachée à ceux qui ne peuvent voir, à ceux qui ne savent pas, n’est pas innocent. Elle est l’allégorie d’une puissance première appartenant aux temps immémoriaux, composante indispensable de l’être-là du monde.

© DR – Condor Distribution

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Wendy contre Peter Pan

Si Peter Pan séduit par son refus obstiné de passer à l’âge adulte et sa volonté farouche de maintenir l’imagination au pouvoir, le personnage de Wendy acquiert ici un relief particulier. Elle n’est pas comme chez Barrie ou chez Walt Disney, une mère de substitution que Peter choisit pour lui-même et les enfants de l’île, elle existe en tant que telle, petite personne volontaire portant sur le monde un regard curieux et sans complaisance. Campée sur ses positions, elle croit ce qu’il lui convient de croire et se révolte contre l’absence de perspective que lui offre Peter. Elle ne renie pas son affection pour ses frères, alors que l’un d’entre eux, moitié de jumeau passé du côté de la souffrance et du vieillissement, est devenu Captain Hook, elle continue de les associer comme partie d’elle-même. Egarée au milieu de ces enfants devenus vieillards, elle réinvente l’ambiance chaleureuse du Darling Dinner familial, servant cocktails imaginaires et amuse-gueule de rigueur. Là où Peter reste bloqué dans un refus de prendre la vie à bras-le-corps, elle sait qu’être vieux, c’est perdre l’espoir et qu’il suffit de réenchanter le monde pour transcender le passage à l’âge adulte.

© DR – Condor Distribution

© DR – Condor Distribution

La magie des plans et des couleurs

Caméra à l’épaule, l’image regarde le monde à hauteur d’enfant. Un pied en chaussette qui se pose au sol, un bras qui nettoie ou replie la pâte, des trains qu’on contemple d’en bas modifient notre approche du réel. Les très gros plans traquent les expressions des enfants : sérieux, opiniâtres, sourcil froncé et air buté. L’imaginaire est une affaire grave et s’ils crient, courent et rient, ils n’en regardent pas moins le monde comme une grande affaire. Ces très jeunes acteurs, non professionnels, ont une présence et une intensité que les cadrages serrés renforcent. Des regards qui parlent, des manières de jouer avec leur corps, infiniment expressives. La nature environnante, elle, n’est pas qu’un décor. Elle est beauté sauvage, saisie par moments pour elle-même, immersion dans un univers où l’immensité de l’océan, l’étendue grise d’une mer de cendres ou le flou d’un vol d’oiseaux dans le ciel valent autant pour eux-mêmes que pour ce qu’ils symbolisent.

Déroutant dans ses partis pris éloignés de nos références sur Peter Pan, aux antipodes du film d’action truffé de péripéties, le film, avec son aspect contemplatif par endroits, apparaît comme une méditation. La caméra s’y promène, souvent sans hâte, et dégage une poésie entêtante.

© DR – Condor Distribution

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Wendy. Sortie en France : 23 juin 2021

Réalisation : Behn Zeitlin

Scénario : Behn et Eliza Zeitlin

Production : Becky Glupczynski, Dan Janvey, Paul Mezey, Josh Penn. Prod. déléguée : Michael Gottwald, Nathan Harrison.

Image : Sturla Brandth Grøvlen. Montage : Affonso Gonçalves. Dff. Décors : Eliza Zeitlin. Musique : Dan Romer & Benh Zeitlin. Costumes : Stacy Jansen

Avec : Devin France (Wendy), Yashua Mack (Peter), Gage Naquin (Douglas), Gavin Naquin (James), Ahmad Cage (Sweat Heavy), Krzysztof Meyn (Thomas), Romyri Ross (Cudjoe Head).

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