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Arts-chipels.fr

Coronavirus an 01, 31e livraison. Où il est question d’art, mais aussi de littérature, d’engagement et de liberté.

Coronavirus an 01, 31e livraison. Où il est question d’art, mais aussi de littérature, d’engagement et de liberté.

La proposition de loi « Sécurité globale » et les recours incessants des Républicains sur la scène américaine sont venus perturber un journal que j’imaginais au départ consacré aux seuls plaisirs de l’art.

Je m’étais cette semaine disposée à quitter le terrain de l’actualité pour celui, moins générateur de stress, de la création, de l’art, et plus particulièrement de la musique et de la littérature. Profiter du confinement pour lire et écouter. Proposer des morceaux à entendre, des extraits pour donner envie de revenir à ce que la lecture propose de jouissances : s’aventurer sur le terrain de la littérature en même temps que de s’évader. Il sera donc ici question, en musique, d’un étonnant pianiste germano-russe, Igor Levit, interprète inspiré de l’ensemble des sonates pour piano de Beethoven, qui, lui aussi, rencontre l’actualité du terrorisme, et en littérature d’Italo Calvino, oulipien trop tôt disparu dont l’humour décalé et les paris littéraires ont créé une œuvre qu’on savoure avec gourmandise. Des extraits seront proposés. Mais il faudra pour cela parcourir le journal et attendre la fin...

Coronavirus an 01, 31e livraison. Où il est question d’art, mais aussi de littérature, d’engagement et de liberté.

Démocratie américaine. La grande menace.

Chaque comptage et recomptage des voix conforte un peu plus la légitimité des démocrates et leur succès dans la course à la Maison Blanche. Mais, contre vents et marées, au mépris total des chiffres, Donald Trump continue de se proclamer gagnant de l’élection. Folie ou infox ? La question pourrait n’être que de peu de poids n’étaient les quelques 31 millions de followers du site Twitter du président en partance – dont la moitié seraient, au dire de Newsweek, des fake. C’est assez dire le pouvoir de nuisance de l’individu. Il ne serait cependant que d’un poids relatif si les institutions américaines elles-mêmes n’ouvraient la voie à des contestations qui pourraient mettre en cause la démocratie dans son fondement. A ce jour, les recours déposés par les Républicains en Pennsylvanie, dans le Nevada, le Michigan et l’Arizona ont été rejetés par les juges et un recomptage manuel des voix a été mis en œuvre en Géorgie. Sur ce plan-là, le trumpisme a perdu. Il existe cependant des dispositions de la Constitution américaine (à l’article II) qui précisent que les assemblées d’Etats ont le droit de désigner la délégation du collège électoral sans tenir compte du suffrage populaire. Or dans certains Etats, si Biden a obtenu la majorité, le pouvoir reste aux mains des Républicains. Si le collège électoral ne parvenait pas à trancher, la décision finale pourrait être prise par la Chambre des représentants début janvier en vertu du 12e amendement. Mais le scrutin se ferait sur la base d’une voix par Etat et Trump serait alors majoritaire. Les Républicains hésitent cependant à recourir à cette manœuvre et c’est tant mieux car autrement, le refus du suffrage populaire refléterait un mépris pour les valeurs démocratiques brandies par le pays. Le scénario est donc peu probable. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les Démocrates n’auront pas la tâche facile et que partout où les Républicains pourront leur mettre des bâtons dans les roues, ils en useront. Mais au-delà de cette situation conjoncturelle, la possible remise en cause des valeurs démocratiques aux Etats-Unis rejoint la cohorte qui s’allonge chaque jour davantage des mesures antidémocratiques prises dans nombre de pays du monde et en particulier en Europe.

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En France, justement…

La proposition de loi « Sécurité globale » proposée par le gouvernement ne laisse pas d’inquiéter. On pourrait sans difficulté se croire dans Orwell et son 1984 avec une réintroduction légale de la censure, qu’elle dise ou non son nom. Les articles 21, 22 et 24 de la loi sont ouvertement liberticides. Les deux premiers autorisent les forces de l’ordre à utiliser des caméras et des drones pour filmer les manifestants, avec transmission immédiate de ces images aux postes de commandement, ouvrant la voie à la reconnaissance faciale et à la surveillance de masse. Quant à l’article 24, il est une atteinte directe au droit d’informer. Il dit textuellement : « Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. » Ceci revient à dire que la seule version authentique d’un événement, quel qu’il soit, est celle que délivreront les autorités, une version univoque qu’il ne sera possible à personne de contester… On comprend que la presse et les médias s’en émeuvent et que la SCAM (Société civile d’auteurs multimédias), comme la Ligue des droits de l’homme et les syndicats de journalistes aient appelé à protester publiquement le 17 novembre – une nouvelle manifestation est prévue le samedi 21 novembre sur l’esplanade du Trocadéro. Le fait que les violences policières se soient multipliées en réponse ou pas à la violence possible de certains manifestants n’est pas admissible. Nous ne vivons pas dans une société qui applique la loi du talion, encore moins dans une société qui supporte la violence gratuite pour une couleur de peau ou une attitude politique. L’exaspération collective qui s’exprime, l’exacerbation des comportements doit être canalisée. Mais pas dans le déni de la démocratie. En renforçant, peut-être, le dispositif juridique, en lui donnant les moyens de gérer des situations d’urgence, peut-être. Mais pas sous la forme d’un blanc-seing accordé aux forces de police. L’Etat doit se montrer exemplaire, même et surtout quand les citoyens ne le sont pas. Défendre les valeurs démocratiques au lieu de les fouler au pied. A transformer l’état d’urgence en lui donnant force de loi, le gouvernement engendre le délitement complet d’une démocratie de droit et crée une situation potentiellement insurrectionnelle.

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Place au divertissement. Soyons légers

C’était mon intention première avant que l’actualité ne nous rattrape. Avec cette Tapestrie de Greux transmise par Pierre, qui ressemble furieusement à une Tèle de la Reine Mathilde ou Tapisserie de Bayeux, cette broderie de 68 mètres de long qui narre le débarquement des Normands en Angleterre de Guillaume le Conquérant. Une merveille à découvrir pour ceux qui ne la connaîtraient pas…

La Geste covide ou Tapestrie de Greux par le Sire du Mesme

Oyez oyez, biaux seigneurs & gentes dames : oncques ne vist si droslatique tapestrie

https://www.facebook.com/media/set/?vanity=yul.louy&set=a.3391364430917496

(cliquez sur la première vignette pour l’afficher, puis sur les flèches de droite. L’ensemble est beaucoup plus lisible sur un écran d’ordinateur que sur celui d’un téléphone…)

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Covid. Une histoire suisse.

Le Covid-19 survit-il dans la fondue? Les Suisses s'interrogent Les amateurs de cette spécialité emblématique se demandent si partager un caquelon de fromage en petit comité ou à la maison est risqué, à cause du partage du fromage. Les internautes ne sont pas en reste. La loufoquerie et l’inventivité se partagent les commentaires pour éviter la transmission. « Chaque convive prend deux fourchettes et un couteau, et c’est réglé. Une fourchette pour tremper dans la fondue, le couteau pour s’aider à enlever le pain et la deuxième fourchette pour manger. » Dans les médias, les experts sont appelés à la rescousse. Un célèbre infectiologue genevois, qui préside la mission d’évaluation de la gestion de la crise du coronavirus en France, est consulté. « Un risque lié à la fondue? Certainement pas ! » Les fromagers suisses, réunis au sein de l’organisation Switzerland Cheese Marketing, se veulent rassurants : « Le risque de contamination par une fondue au fromage est improbable ». « Dans le caquelon, le fromage fondu atteint une température suffisante pour tuer tout virus », affirme le professeur Christian Ruef, spécialiste en maladies infectieuses à Zurich. Qu’il s’agisse de la classique « moitié-moitié » (vacherin et gruyère suisse) ou de toute fondue aux tomates, morilles ou autres variantes, la dégustation ne présente aucun risque. Le professeur invite toutefois, pour la sociabilité, à s’en tenir à de petits groupes, voire à une fondue à deux. Parler fort, rire ou chanter offrent des conditions idéales à la propagation du virus. « Le risque n’est pas dans le caquelon, mais dans le face-à-face », résume Gérald Bongioanni, responsable du célèbre Café du Soleil à Genève, qui sert jusqu’à trois cents fondues par jour en hiver. Face à cette affaire d’Etat, on se serre les coudes. Car il s’agit de la représentation nationale, d’un patrimoine datant du XVIIIe siècle qu’on exhibe dans les Expositions universelles. « Le plat national suisse, ainsi que l’amour que tous les Suisses portent au fromage fondu, sont plus forts que toutes les mesures sanitaires », assure à l’AFP Arnaud Favre, président de l’association Les Compagnons du Caquelon CQFD.

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Joueurs en puissance. Bon anniversaire à l’OuLiPo !

L’Ouvroir de Littérature Potentielle, ou OuLiPo, fêtera le 24 novembre prochain le 60e anniversaire de sa fondation et la Bibliothèque nationale de France lui consacre une conférence (https://www.bnf.fr/fr/agenda/les-60-ans-de-loulipo). L’OuLiPo explore tous les champs du langage et applique des défis mathématiques à l’usage de la langue. Une recherche fondée sur le principe de la contrainte littéraire pour débusquer des solutions originales. Les Oulipiens se définissent comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. » Ni mouvement littéraire, ni séminaire scientifique bien que les mathématiciens y affluent, ni espace de développement d’une littérature aléatoire, l’association est fondée par l’écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. On se souvient, bien sûr, des Cent mille milliards de poèmes avec ses bandes découpées dont les combinaisons forment chaque fois un ensemble différent. L’OuLiPo comptera parmi ses membres Georges Perec, à qui l’on doit le plus long lipogramme connu, la Disparition d’où le « e » est exclu, Italo Calvino à l’imagination toujours débordante dont l’œuvre flirte avec un conte philosophique qui mixe règles de composition, ironie amusée et poésie tendre – nous lui consacrons toute la fin de ce journal avec de longs extraits de textes – ou le poète Jacques Roubaud dont la trilogie d’Hortense s’amuse avec les nombres. Une formidable leçon de littérature dans laquelle la contrainte sert de tremplin sur lequel s’amuse l’imaginaire.

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Click et clique… Petit point de langue française

Signe des temps, il n’est question, pour faire ses courses, que de « click and collect ». Les experts du dispositif d’enrichissement de la langue française rappellent qu’en 2016 déjà, ils avaient préconisé une francisation de cette expression anglaise. Nous disposions donc de plusieurs expressions : le « cliqué-retiré » pour valider sa commande et la retirer dans un magasin, et le « cliqué-livré » lorsqu’on choisit la livraison à domicile ou dans un point relais. Reste seulement à s’en servir !

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Bibliothèque nationale de France : retrouvez les conférences de novembre et décembre en ligne sur https://www.bnf.fr/fr/actualites/confinement-retrouvez-les-conferences-de-novembre-et-decembre-en-ligne

Les conférences qui font l’objet de captation vidéo sont généralement diffusées à la date et à l’horaire où elles étaient initialement programmées. Elles seront diffusées plus largement en cette nouvelle phase de confinement, à partir du site de la BnF.

Voici la liste des conférences diffusées en ligne :

Visites et poésie « à la maison » dans les allées de l’Institut du Monde arabe

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L’Institut du monde arabe vous convie à une visite guidée privative virtuelle de ses collections en compagnie de ses guides conférenciers. Et, à partir de la Nuit européenne des musées le 14 novembre, des Nuits de la poésie, couvre-feu sont disponibles les samedis 14, 21 et 28 novembre, et les 5 et 12 décembre de 22h à minuit. En partenariat avec la Maison de la Poésie et dans le cadre du festival Paris en toutes lettres. Un rendez-vous symbolique et numérique qui garde tout son sens dans le contexte actuel.

https://www.imarabe.org/fr/votre-visite-privee-des-collections-de-l-ima?utm_source=email&utm_campaign=LImaALaMaison_saison_2_!&utm_medium=email et https://www.imarabe.org/fr/evenement-exceptionnel/les-nuits-de-la-poesie-couvre-feu-poetique?utm_source=email&utm_campaign=LImaALaMaison_saison_2_!&utm_medium=email

Bajazet

Bajazet

Théâtre : Bajazet les 18 et 19 novembre en accès libre sur https://vimeo.com/372076485 (durée 3h30)

Frank Castorf, figure emblématique du théâtre allemand, revisite, en français, Bajazet de Jean Racine. Il confronte la pièce à l’essai célèbre d’Antonin Artaud, Le Théâtre et la peste, premier chapitre du Théâtre et son double. Dans ses adaptations magistrales de Dostoïevski, Boulgakov ou Céline notamment, Frank Castorf a défendu un théâtre de l’épreuve de la liberté, qui ne récuse ni les faiblesses, ni les lâchetés humaines, ni ses propres contradictions. En rapprochant Racine et Artaud, qu’il convoque sur scène, il révèle un point commun majeur des deux poètes français, qui n’est pas étranger à son propre théâtre opposé à la mièvrerie asservissante : la parole, l’ancre du théâtre, est le lieu crucial où se joue le cœur ardent de leurs œuvres. Bajazet se joue dans le huis clos du sérail de Constantinople, alors que le Sultan est absent. Pour chaque personnage, favorite, prétendante, frère ou vizir, l’amour véritable contredit les ambitions politiques et la passion librement vécue est synonyme de mort. La tragédie expose l’esprit faillible des hommes et l’impossibilité des sentiments purs. En adaptant Racine, Castorf enjambe les siècles. Dans sa version iconoclaste fouillant jusqu’à l’os les outrances que la passion engendre et les faiblesses de l’espèce humaine, il réveille nos démons… Il parle aussi du théâtre…

Bajazet, textes de Jean Racine et Antonin Artaud, citations additionnelles de Pascal et Dostoïevski

Avec : Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Adama Diop, Mounir Margoum, Claire Sermonne, Andreas Deinert.

Scénographie : Aleksandar Denic. Costumes : Adriana Braga-Peretski. Vidéo : Andreas Deinert. Musique : William Minke. Lumière : Lothar Baumgarte

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CINEMA

La Cinémathèque française chez soi

Leçons de cinéma, mini-sites web, articles, essais, focus sur des objets des collections de la Cinémathèque : chaque semaine des nouveautés. Et sur la plateforme VOD Henri, des films issus des collections ou d’ailleurs. Dans la programmation de films représentatifs du cinéma américain contemporain underground ou indépendant, American Fringe : Rukus, de Brett Hanover, un film hybride, entre documentaire et fiction sur les furries, une communauté secrète obsédée par le travestissement en costumes d’animaux. Une balade dans les rues de Rome et dans ses faubourgs en compagnie de Pier Paolo Pasolini grâce à la carte interactive Pasolini/Roma… Un ouvrage sur le magicien qu’était Georges Méliès, des dessins, des storyboards, une leçon de cinéma… Sur https://www.cinematheque.fr/

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Archives du monde du travail : le chemin de fer sur les rails.

Dans le cadre d’une année centrée sur l’histoire des chemins de fer, les Archives nationales du monde du travail vous dévoileront tout au long de 2020 douze documents inédits extraits de leurs collections, illustrant la thématique du rail, de ses techniques, de ses évolutions mais aussi des gens qui l’incarnent. L’occasion de découvrir la richesse des fonds conservés par les ANMT : tous les secteurs seront concernés, du plus classique au plus insolite. http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/camt/fr/action_culturelle/documents_mois.html. On peut aussi revoir la conférence de Cécile Hochard sur « La résistance des cheminots pendant la Deuxième Guerre mondiale ».

Et les 8 journées d’étude « Bleu de travail » sur https://www.youtube.com/playlist?list=PLTzTB8UujbbzOHqXNJLPtzx_Wei_Kxy0L

https://www.youtube.com/watch?v=gqzFdmMazjE&feature=youtu.be

Les Archives nationales du monde du travail vous invitent aussi à suivre, en distanciel (le joli mot) les journées d’études sur les Images de l’industrie le 27 novembre à partir de 11h. Pour suivre la rencontre et obtenir un lien zoom: https://irhis.univ-lille.fr/detail-event/a-distance-je-les-images-de-lindustrie/

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MUSIQUE

Des concerts en ligne salle Cortot

Les Concerts de Midi & demi en accès gratuit sont donnés par les étudiants des niveaux supérieurs et les diplômés de l’École Normale de Musique de Paris. Stéphane Friédérich en assure la présentation et la direction artistique. Prochains concerts les : mardi 17 novembre, mercredi 18 novembre, jeudi 19 novembre, mardi 24 novembre, mercredi 25 novembre et jeudi 26 novembre à 12h30.
Inscription sur RECITHALL - Accès gratuit

Musique Française le vendredi 20 novembre à 20h30 (Inscription sur RECITHALL- Tarif unique 10 €)
Claude DEBUSSYSonate pour violoncelle et piano - Henri Demarquette, violoncelle, Jean-Bernard Pommier, piano
Lili BOULANGER3 pièces : n°1, 2, Mel BONIS – Mélisande, Germaine TAILLEFERRE – Impromptu - Marie-Catherine Girod, piano
Jeanine RUEFFSonatine pour trompette et piano - Sergueï Nakariakov, trompette, David Lively, piano
Maurice RAVELSonatine pour piano - Jean-Bernard Pommier, piano
Georges ENESCOConcertstück pour alto et piano - Pierre Lenert, alto, Marie-Catherine Girod, piano
Benjamin GODARD4 Études artistiques pour piano - David Lively, piano
Claude DEBUSSYSonate pour flûte, alto et harpe - Jean Ferrandis, flûte, Pierre Lenert, alto,
Nicolas Tulliez, harpe
Masterclass de Jean-Philippe Collard le lundi 23 novembre à 19h (Inscription sur RECITHALL- Tarif unique 10 €). Autour du répertoire de la musique française (Debussy et Ravel) pour piano à des étudiants des classes supérieure de l’Ecole. Jean-Philippe Collard s’est produit sur les plus grandes scènes internationales. Très tôt engagé dans l’interprétation de la musique française, il a réalisé de nombreux enregistrements de ce répertoire, en particulier les intégrales de la musique pour piano de Ravel et de Gabriel Fauré, ainsi que des concertos de Camille Saint-Saëns. Il est également le directeur artistique de l’Académie de Musique Française

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A écouter et à lire

Igor Levit. Quand engagement musical et engagement cheminent ensemble

Igor Levit est un pianiste de talent et son intégrale des Sonates de Beethoven, enregistrée au Festival de Salzbourg 2020 témoigne de la démesure de ce musicien hors pair qui, en temps de confinement en mai dernier, a consacré vingt heures d’affilée à la musique d’Erik Satie. Il est considéré comme le pianiste du moment. Ce jeune Germano-Russe trentenaire bardé de prix (Hamamatsu, Arthur Rubinstein, Beethoven…) offre une palette musicale faite de passion et de sensibilité, de virtuosité et de finesse tout à fait remarquable. Ses doigts transmettent toutes les nuances de ce jeu habité et tout en contrastes qui forme sa personnalité. Mais il n’est pas seulement un musicien hors pair. Il se définit lui-même comme « Être humain. Citoyen. Européen. Pianiste. » et ses prises de position font de lui aujourd’hui un interprète sous haute protection, une cible menacée par l’extrême-droite antisémite allemande. Il s’insurge contre cet état de fait dont il rend la politique allemande en partie responsable dans un texte qui dépasse très largement le seul antisémitisme d’une partie de l’Allemagne et donne à réfléchir, au regard des agressions terroristes aujourd’hui un peu partout dans le monde. Le voici, traduit par Guy Cherqui sur son Blog du Wanderer (https://blogduwanderer.com/un-texte-digor-levit-en-forme-davertissement-contre-le-racisme-et-lantisemitisme-en-allemagne).

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Texte d’Igor Levit, traduit par Guy Cherqui

Avant, c’était la vigilance, la recherche de quelque chose de neuf, de l’inconnu, la colère, l’inquiétude, l’attention. Après s’ajoute quelque chose à l’ensemble qui me semblait lointain auparavant : la peur.
Pas pour moi, mais pour ce pays. Mon pays. Notre pays.

Quiconque me connaît, en direct ou par le numérique, sait qu’à chaque fois que je me présente, je place trois termes au-dessus de tout : Citoyen. Européen. Pianiste. Mais dans l’intervalle, j’ai commencé à me demander si ça suffisait pour toucher au cœur. Parce que quelque chose que je pensais qu’il n’était pas nécessaire de nommer explicitement, parce que je le considérais comme allant de soi, a été laissé de côté dans cette auto-description : l’être humain.
Humain, citoyen, européen, pianiste.
Il ne suffit pas de se décrire en termes de fonction, de profession, d’appartenance culturelle et institutionnelle et de se situer politiquement, socialement et civiquement. Cette liste n’est pas exhaustive. Il y a quelque chose de plus élémentaire dans la profondeur de l’être humain : l’être, l’âme, les sensations, les émotions, une boussole morale.

En insistant sur l’évidence ? Oui, parce que ce n’est plus si évident.

L’autre jour, un journaliste m’a demandé dans une interview si Israël était mon pays, parce que j’étais juif. La question n’était probablement qu’irréfléchie et superficielle. Mais ça m’a atteint comme un coup sur le moment. J’ai réagi, parce que ça m’a frappé : « Tu es différent. Tu n’es pas l’un des nôtres. Toi et nous – il y a quelque chose entre les deux. D’une certaine façon, tu n’appartiens pas exactement à notre communauté ».

D’autres sont sans équivoque. Pas de manière superficielle, pas de manière irréfléchie, pas de manière cristalline et en annonçant vouloir fermer ma gueule de « sale juif » devant le public pendant que je suis assis sur scène. Devrais-je m’inquiéter ? Est-ce que j’ai peur ? Oui, mais pas pour moi.

Walter Lübcke, président du district de Kassel, a été abattu parce que le meurtrier avait été agacé par une remarque de Lübcke, faite il y a des années, sur la manière dont les réfugiés étaient traités. Martina Angermann, maire d’Arnsdorf, démissionne de son poste épuisée après d’innombrables et interminables attaques haineuses sur Internet. Andreas Hollstein, maire d’Altena en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, est victime d’une attaque au couteau – par haine pour sa politique de réfugiés. Les trois victimes de la haine et de l’hostilité. Cela ne vient pas de nulle part.

Même les auteurs de violences verbales sont des criminels

Après qu’un Erythréen vivant en Suisse eut poussé un enfant (qui est mort) sur la voie ferrée à la gare centrale de Francfort-sur-le-Main, la députée de l’AfD Verena Hartmann a écrit : « Madame Merkel, que voulez-vous nous faire d’autre? … je maudis le jour de votre naissance ». Et le chef du groupe parlementaire AfD au Bundestag, Alexander Gauland, a déclaré en 2018 : « Hitler et les nazis ne sont que fiente de moineau dans notre histoire millénaire. » – Fiente de moineau ? Avec les dommages collatéraux de la Shoah, le programme d’euthanasie et les 50 millions de victimes de la Seconde Guerre mondiale ?
On pourrait remplir une page entière de journal avec l’énumération des violences, des dénigrements et de l’agitation dans notre pays.


Le langage et la violence.
Certains ne font mal qu’avec des mots. Mais supprimez le “ne…qu’…”. Les propos violents sont un crime. Ils existent dans l’anonymat de l’Internet, mais ils siègent également au Bundestag allemand et dans les parlements des Länder. Ils ont du temps d’antenne à la télévision et de l’espace dans les journaux – il n’est pas rare que les bavures soient d’autant plus violentes. Les gens sont harcelés avec des mots et on leur tire dessus.
D’abord la langue, puis l’action.
Et avec les chambres d’écho du net, les applaudissements fusent. La haine populiste cible tout ce qui ne lui convient pas. Des individus, des membres de la société civile, des populations entières : réfugiés, étrangers, musulmans, juifs, femmes, gauchistes, homosexuels, transsexuels, environnementalistes. En effet, de plus en plus de couches de la population sont stigmatisées.

Le poison des campagnes de dénigrement se répand lentement et insidieusement.
On offense, on harcèle, et sur les lignes de touche on fait expressément état de « compréhension ». Insultes, imprécations, discrimination, discréditation, histoires de fake news, haine, menaces de mort, règlements de comptes, banalisation, relativisation et négation de l’histoire – toute la brutalisation drastique du langage et des relations entre les gens se répand de plus en plus : est-ce le climat relationnel, est-ce la terre que nous voulons ? Bien sûr, la grande majorité du pays dirait : Non !
Mais : « Goutte à goutte, l’eau creuse la pierre ! » Le poison du harcèlement venu des populistes et de l’extrême droite se répand lentement et insidieusement. Lorsque les agressions et les attentats reviennent régulièrement dans l’actualité, le risque est de nous habituer au scandale et à l’inhumanité au lieu d’être alarmés et sensibilisés : nous acceptons une nouvelle normalité avec des hiérarchies de victimes et de criminels.

Ici, les crimes commis par les migrants sont jugés plus sévèrement que ceux commis par les Allemands. Et la politique envers les réfugiés et la peur des étrangers sont citées comme des raisons de l’augmentation drastique de la violence antisémite et raciste. Pour parler clair, ce sont les extrémistes de droite qui attaquent les synagogues, mais en fait c’est la faute de Merkel et des réfugiés. Allons-nous laisser cela se produire, allons-nous tomber dans le panneau ? A qui laissons-nous interpréter notre temps ?
« An artist’s duty is to reflect the times » : « C’est le devoir de l’artiste de refléter l’époque », a déclaré Nina Simone, la grande artiste américaine et militante des droits civils. Les artistes et les intellectuels décrivent le monde tel qu’il est, ils décrivent émotionnellement le monde tel qu’il est : mettre en image ce qui est, le faire entendre, le mettre en mots, l’exprimer.


La musique décrit émotionnellement le monde tel qu’il est

« Faire le bien là où on peut, aimer la liberté par-dessus tout, ne jamais nier la vérité – même pas sur le trône ». C’est un envoi du journal de Ludwig van Beethoven de 1793 et d’un des nombreux exemples de sa puissance d’expression et de son amour inébranlable de la liberté. Enchanté par le monde, il ne s’est pas enfermé dans sa chambre de compositeur. Il se tenait au milieu de la société – ferme et prêt à en découdre.

La musique décrit le monde par les émotions, aujourd’hui comme hier.

La musique, c’est tellement de choses : c’est beaucoup plus que des points noirs sur cinq lignes. La musique n’est pas simplement l’héritage d’un compositeur. Elle décrit l’infini, elle est immatérielle, elle touche et raconte les états d’âme, elle peut nous rappeler, à nous les humains, qui nous pouvons être, pourquoi nous sommes et qui nous sommes. Comment nous aimons, comment nous avons peur, comment nous espérons, comment nous nous battons, comment nous nous abandonnons, comment nous nous relevons. Elle raconte l’amour, la colère, le chagrin, l’épuisement, le fait d’être ensemble et l’un contre l’autre – elle décrit ce qu’on ressent dans la vie.

Que je joue l’Appassionata de Beethoven de manière contemplative ou intérieurement agitée, c’est le jour ou la nuit. Le lendemain de la première menace de mort de ma vie, l‘Appassionata était toute autre que les autres jours. Les Variations Goldberg de Bach après l’attaque de Halle ont sonné pour moi tout autrement que n’importe quel autre jour. La musique et les musiciens reflètent la vie.

Chacun de nous est libre d’avoir ses propres pensées et sentiments. Dieu merci. Comme interprète, comme lecteur et comme auditeur. Mais être libre, ce n’est pas une invitation à l’arbitraire et surtout ce n’est pas une invitation à l’arbitraire libre de toute responsabilité.

Au contraire : être libre signifie être responsable. La liberté pour et pas seulement de quelque chose. Être libre nécessite l’utilisation de ses sens. Entendre, voir, ressentir, sentir. La musique nous fait ressentir ce genre de liberté.

Mais la musique n’est pas un substitut, ne peut pas être un substitut. Pas un substitut de la vérité, ou de la politique, pas un substitut des relations entre les gens et pas de l’humanité. La musique n’est pas un ersatz qui empêcherait d’appeler racisme le racisme, ou empêcher d’appeler haine des femmes la haine des femmes. La musique ne peut être l’ersatz d’un citoyen alerte, critique, aimant, vivant et actif. Appeler un chat un chat quand l’urgence l’exige. C’est le devoir de chacun d’entre nous.

Nous devons nommer clairement les réalités
L’antisémitisme, le racisme, l’antiféminisme – le mépris de l’humanité : ils ont tous leur place dans notre pays – malheureusement ! C’est un fait. Ils l’ont toujours eu. Et aujourd’hui, ils prennent de plus en plus de place. Nous devons juste commencer à parler de la façon dont nous y répondons. Nous devons grandir politiquement et socialement. Non pas pour égrener des platitudes, non pas pour émettre des vœux pieux, mais pour nommer clairement les réalités, aussi difficiles soient-elles.

Être choqué encore et encore, se plaindre des actes individuels, quand il y a des morts, quand une maison est en feu, quand des gens sont battus, c’est ce que nous sommes formés à faire. Ensuite, nous ne faisons généralement rien d’autre que de resservir les mêmes stéréotypes encore et encore.

Ce n’est plus suffisant !

Nous devons accepter ces faits : Il ne s’agit pas de « cas », de « cas isolés ». Il s’agit de victimes, encore et encore et encore. Et il s’agit de criminels et d’un système ! Il s’agit d’antisémitisme et de racisme systématiques, d’extrémisme de droite, de terreur et de violence populiste.

N’agissez que selon la maxime par laquelle vous pouvez en même temps vouloir qu’elle devienne une loi générale, dit l’impératif catégorique de Kant. C’est un principe éthique. La vraie vie est différente.

Mais notre réalité sociale n’est pas seulement différente, elle s’éloigne de plus en plus de cet idéal. La direction n’est plus la bonne : toujours plus de division, toujours plus d’hostilité, toujours plus d’exclusion, au lieu de cohésion, d’intégration et de respect.

C’est pourquoi il s’agit d’une question de décence et d’engagement. Engagement contre une société de plus en plus brutale, contre les poisons lents et contre l’émoussement des réactions. Ou bien mieux, pour la dignité humaine, pour l’humanité, pour la morale.
Car ce qui est peut-être plus associé au mot yiddish « Mentsh » qu’au mot allemand « Mensch», c’est l’homme bon. Une personne intègre et honorable, un véritable modèle, quelqu’un dont vous suivez l’exemple. Il s’agit de la force de caractère, de la dignité et du sens de ce qui est bien et de ce qui est mal, de la responsabilité et de l’honnêteté.

Cette conception de l’humanité et de la dignité n’est pas d’ordre juridique ou constitutionnel. C’est une question de morale qui bien entendu ne contredit pas la norme d’ancrage de la Constitution ni les principes juridiques correspondants, écrits ou non, en vigueur n’importe où.

La dignité de l’être humain est touchée et attaquée

La dignité de l’homme est inviolable. L’article 1 de la Constitution stipule c’est le devoir de l’Etat que de la respecter et la protéger. Une revendication et un idéal né des horreurs de l’Holocauste et de la Seconde Guerre mondiale. Mais le décalage par rapport à notre réalité est flagrant. Il y a un écart entre la norme constitutionnelle et la réalité de la vie. La dignité de l’être humain, des êtres humains, est touchée et attaquée. En Allemagne – constamment, chaque jour, quelque part.

L’antisémitisme et le racisme sont des faits. Où est l’obligation de toute autorité étatique de respecter et de protéger la dignité humaine ? Pire encore : les pouvoirs publics sont aveugles de l’œil droit depuis très, très longtemps, et malgré tous les avertissements et les catastrophes – NSU [Parti National-Socialiste Souterrain, auteur de plusieurs attaques de banques et de crimes racistes entre 199 et 2003], etc. – depuis beaucoup trop longtemps.

Protéger la dignité humaine lorsqu’elle est attaquée : c’est un sujet typique qui provoque le détournement du regard, surtout dans certains organes de l’État. Au lieu de la protéger, on a dit que la migration était la mère de tous les problèmes. Beaucoup, beaucoup trop, détournent simplement le regard lorsqu’il s’agit de protéger la dignité humaine.
 

Les autorités manquent de personnel et sont débordées

Les autorités qui enquêtent sur l’extrémisme de droite et les violations de la liberté d’expression sur Internet manquent toujours de personnel et sont débordées. L’insulte n’est pas considérée comme un crime particulièrement grave et n’est donc pas une priorité pour les autorités chargées de l’application de la loi. Le constat d’infractions virtuelles sur Internet n’est pas une infraction pénale. Comment l’État entend-il s’acquitter efficacement de son obligation constitutionnelle de protéger la dignité humaine ? Ne faut-il pas en conclure qu’il y a un énorme déséquilibre et un besoin considérable d’action ?

Certains acteurs publics, politiciens, leaders d’opinion et responsables de notre pays semblent ne pas avoir encore compris que l’heure a sonné. Nous sommes en plein changement de normes au sein de notre démocratie, qui ne sera plus la même si nous laissons l’antisémitisme, le racisme et l’antiféminisme continuer à gagner du terrain, si la meute numérique, dirigée par ses gangsters intellectuels, est capable de cibler les gens comme des proies faciles, si des battues sont d’abord lancées sur Twitter et Facebook puis dans nos rues, et si les tempêtes de merde virtuelle sont suivies de la destruction réelle des vies. D’abord la langue, puis l’action. D’abord l’Internet, puis la rue. D’abord la fiction, puis le vrai meurtre. Ce n’est pas de la théorie. C’est la réalité en Allemagne à la fin des années 2010. Maintenant, nous allons vers les années 2020. Avec des feux d’artifice et de bonnes intentions. Un regard sur le passé, sur 100 ans, devrait également en faire partie et est plus qu’un simple rappel. « Les cerveaux sont embrumés, assombris », écrit dans son journal le social-démocrate Friedrich Kellner pendant la tyrannie nationale-socialiste. Aujourd’hui, voir une fois de plus dans notre pays des êtres systématiquement exclus, attaqués, blessés intérieurement et extérieurement ? Ce n’est pas possible. L’indignation ne doit pas s’épuiser dans des rituels et se limiter à la rhétorique de l’inquiétude dans les discussions de salon et les déclarations aux médias.

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Igor Levit – Intégrale des Sonates pour piano de Beethoven, enregistrée au festival de Salzbourg 2020

Cycle 1 : https://www.youtube.com/watch?v=2ssAYu1PoUc Sonate pour piano No. 1 en fa mineur op. 2/1 ; Sonate pour piano No. 12 in la bémol majeur, op.26 I ; Sonate pour piano No. 25 en sol majeur op.79 ; Sonate pour piano No. 21 en do majeur, op. 53 - "Waldstein".

Cycle 2 https://www.youtube.com/watch?v=Qe-JOkAN3c0 Sonate pour piano No. 24 en fa dièse majeur, op. 78 ; Sonate pour piano No. 4 mi bémol majeur, op.7 ; Sonate pour piano No. 9 en mi majeur, op.14/1 ; Sonate pour piano No. 10 en sol majeur, op. 53 ; Sonate pour piano No. 26 en mi bémol majeur, op. 81A - "Les Adieux".

Cycle 3 https://www.youtube.com/watch?v=Wh7OJdKKp7U Sonate pour piano No. 5 en do mineur, op. 10/1 ; Sonate pour piano No. 19 en en sol mineur, op. 49/1 ; Sonate pour piano No. 20 en sol majeur, op. 49/2 ; Sonate pour piano No. 22 en fa majeur, op. 54 ; Sonate pour piano No. 23 en fa mineur, op. 57 "Appassionata".

Cycle 4 https://www.youtube.com/watch?v=S47oUlDqyKE Sonate pour piano No. 17 en ré mineur, op. 31/2 "La Tempête" ; Sonate pour piano No. 11en si bémol majeur, op. 22 ; Sonate pour piano No. 3 en do majeur, op. 3/3 ; Sonate pour piano No. 8 en do mineur, op. 13 "Pathétique".

Cycle 5 https://www.youtube.com/watch?v=mE8zWf-9ghE Sonate pour piano No. 2 en la majeur, op. 2/2 ; Sonate pour piano No. 7 en ré majeur, op. 10/3 ; Sonate pour piano No. 6 en fa majeur, op. 10/2 ; Sonate pour piano No. 18 en mi bémol majeur, op. 31/3 "La Chasse".

Cycle 6 https://www.youtube.com/watch?v=AFXn4Bvrsz8 Sonate pour Piano No. 15 en ré majeur, op. 28 "Pastorale" ; Sonate pour piano No. 16 en sol majeur, op. 31/1 ; Sonate pour piano No. 13 en mi bémol majeur, op. 27/1 "Quasi una fantasia" ; Sonate pour piano No. 14 en do dièse mineur, op. 27/2 "Clair de lune".

Cycle 7 https://www.youtube.com/watch?v=yipf7lzWN14 Sonate pour Piano No. 27 en mi mineur, op. 90, Sonate pour piano No. 28 en la majeur, op. 101 ; Sonate pour piano No. 29 en si bémol majeur, op. 106 "Hammerklavier".

Cycle 8 https://www.youtube.com/watch?v=JpYTVfJmKE0 Sonates 30, 31 et 32

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LITTERATURE

Italo Calvino. L’homme qui parlait à l’oreille des lecteurs

Italo pour rappeler ses origines italiennes à ses parents travaillant à Cuba dans les années vingt avant de rejoindre la mère patrie sous le fascisme, Calvino s’engage dans la Résistance qui lui inspirera le Sentier des nids d’araignée (1947) et le Corbeau vient en dernier (1949). S’y exprime déjà, au-delà du néoréalisme, son goût pour l’improbable et le fantastique. L’enfance y apparaît comme un territoire préservé qui permet de lire le monde d’une manière critique tout en enchantant le réel. Il entre de plain-pied dans l’univers du fantastique avec la trilogie Nos ancêtres. Le Vicomte pourfendu (1952) nous introduit dans l’univers d’un personnage coupé en deux moitiés, bien évidemment, antagonistes, qui passent leur temps à se faire la nique, révélant ainsi les absurdités masquées sous les apparences. Le Baron perché (1957) raconte l’histoire d’un enfant de douze ans qui décide qu’il ne descendra plus de son arbre. Métaphore d’une enfance poursuivie contre vents et marées, il oppose la poésie de l’enfance au « réalisme » de l’âge adulte. Le Chevalier inexistant (1959), quant à lui, un paladin de Charlemagne, n’abrite que le vide sous son armure. Avec une ironie plus désabusée, Calvino s’amuse de la vacuité de nos comportements. Suit un retour aux situations du quotidien avec Marcovaldo ou les saisons en ville (1963), évocation d’un personnage un peu lunaire survivant à grand-peine dans une banlieue de ville, rêveur résolument en dehors du réel qui voudrait réenchanter les nuits au clair de lune ou s'enthousiasme d'une poussée inopinée de champignons sur les rares espaces verts créés par l’homme. Délicieusement décalées, les aventures de ce tout petit, de cette humble, très ordinaire portion de notre société respirent une humanité drôle, tendre et revigorante. Avec la fin des années 1960, les années 1970 et son arrivée chez les oulipiens, Calvino fait de la spéculation littéraire une exploration plus systématique et chemine entre fantastique et sémiotique. Les Cosmicomics (1965) et Temps zéro (1967) s’attachent à donner de la science une vision plus proche des mythes cosmogoniques que de la science-fiction. On y apprend comment des morceaux de Lune sont tombés sur la Terre ou comment apparurent les oiseaux. On y croise Edmond Dantès, on se lance dans une poursuite automobile de série noire. Les récits jouent avec le temps, les amibes et les nébuleuses s’ébattent dans un univers mal défini et comme inachevé qui rappelle cependant furieusement le nôtre. Les Villes invisibles (1972), dialogue improbable entre Marco Polo et Kubilaï Khan, présente des villes qui n’ont leur place sur aucun atlas. Nous parcourons une planète réinventée où des villes filiformes, punctiformes, dédoublées, effacées offrent un merveilleux catalogue d’emblèmes sur la route imaginaire d’un Marco Polo affabulateur. Et le Château des destins croisés (1973) utilise l’univers du tarot comme une machine narrative combinatoire qui permet des interprétations illimitées nées des multiples combinaisons des cartes. Il crée un Décaméron d’un nouveau genre qui s’appuie sur deux jeux, le premier de la Renaissance, le tarot de Visconti, en couleurs, le second un tarot de Marseille, en noir et blanc. L’intrigue oppose deux groupes de personnages, le premier noble et raffiné, le second plus populaire et rustre réfugiés, le premier dans un château, le second dans une taverne. Privés de la parole, ils racontent leur histoire au travers des jeux de tarot. Si par une nuit d'hiver un voyageur (1979) prend la machine littérature pour objet. Au travers d’une dizaine de romans à l’état naissant, qui sont autant de formes romanesques, c’est l’aventure de la lecture qui est mis au-devant de la scène. Chacun de ces extraits, qui laisse chaque fois le lecteur suspendu au milieu de nulle part, finit par composer avec les autres un ensemble qui les contient tous. Une délicieuse exploration qui passe par la frustration née de ces histoires inachevées qui se transforme en plaisir jubilatoire. La réflexion sur la littérature fournira aussi la matière des Leçons américaines, publiées de manière posthume (1988), où Calvino synthétise sa vision de la littérature. Enfin Monsieur Palomar (1983), personnage pathétique et cocasse regarde le monde et le questionne, oscillant entre curiosité et raison, cherchant, avec un succès hypothétique les points communs entre un pré, les vagues, les planètes du Système solaire, un sein nu et une pantoufle dépareillée… Dans ces aventures et mésaventures du regard, Monsieur Palomar tente de maîtriser le monde. Calvino nous fournit le mot de la fin : « En la relisant, je m'aperçois que l'histoire de Palomar peut se résumer en deux phrases : Un homme se met en marche pour atteindre, pas à pas, la sagesse. Il n'est pas encore arrivé. »

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Place à la lecture !

Organisée chronologiquement, puisqu’il faut bien tenter d’ordonner, penser, classer… Il suffit de laisser glisser les extraits sur la langue, de les faire rouler au fond de la bouche avant de les avaler. Pour ceux qui auraient oublié ou ne savent pas, retrouver la saveur disparue, ou inconnue ; pour les autres, faire remonter des souvenirs. Donner l’envie, peut-être, de se replonger dans les œuvres entières…

Le Sentier des nids d’araignée (1947)

[…] Pin chemine par les sentiers qui tournent autour du torrent, des terres abruptes que personne ne cultive. Il y a là des chemins qu'il est seul à connaître et que les autres mourraient d'envie de connaître aussi : il s'y trouve même un endroit où les araignées font leur nid, peut-être même de toute la région. Jamais aucun garçon n'a entendu parler d'araignées qui font leur nid, sauf Pin.
Peut-être qu'un jour Pin rencontrera un ami, un vrai ami, qui le comprendra et qu'on puisse comprendre ; alors il lui montrera, mais à lui seul, l'endroit où se trouvent les nids des araignées. C'est un raccourci pierreux qui descend au torrent entre deux parois de terre et d'herbe. Là, parmi l'herbe, les araignées creusent des terriers, des galeries tapissées d'un ciment d'herbe sèche ; mais ce qui est merveilleux, c'est que ces terriers ont une petite porte de cette même boue sèche, une petite porte ronde qu'on peut ouvrir et fermer.

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La trilogie des Ancêtres

Le Vicomte pourfendu (1952)

[…] L'avantage d'être pourfendu est de comprendre dans chaque tête et dans toute chose la peine de chaque être d'être incomplet. J'étais entier, je ne comprenais pas. J'évoluais sourd et incommunicable parmi les douleurs et les blessures semées partout, là même où un être entier ne saurait l'imaginer. Ce n'est pas moi seul qui suis écartelé et pourfendu mais toi aussi, nous tous.
Et maintenant je sens une fraternité qu'avant, lorsque j'étais entier, je ne connaissais pas. Une fraternité qui me lie à toutes les mutilations, toutes les carences du monde. Si tu viens avec moi, tu apprendras à souffrir des maux de tous et à soigner les tiens en soignant les leurs. »

[…] Il n'y a pas de nuit de lune où, dans les âmes mauvaises, les idées perverses ne s'enchevêtrent comme une nichée de serpents, et où dans les âmes charitables, n'éclosent tous les lys de la renonciation et de l'abnégation. C'est ainsi qu'au milieu des escarpements de Terralba, les deux moitiés de Médard erraient, rongées par des tourments contraires.

[…] C'est ainsi que les journées passaient à Terralba. Nos sentiments devenaient incolores et obtus parce que nous nous sentions comme perdus entre une vertu et une perversité également inhumaines.

[…] Si tout ce qui est entier pouvait être ainsi pourfendu ! dit mon oncle, couché à plat ventre sur l’écueil et caressant les spasmodiques moitiés de poulpe. Si chacun pouvait sortir de son obtuse, de son ignare intégrité ! J’étais entier, et toutes les choses étaient, pour moi, naturelles et confuses, stupides comme l’air ; je croyais tout voir et ne voyais que l’écorce. Si jamais tu deviens la moitié de toi-même et je te le souhaite, enfant, tu comprendras des choses qui dépassent l’intelligence courante des cerveaux entiers. Tu auras perdu la moitié de toi et du monde, mais ton autre moitié sera mille fois plus profonde et plus précieuse. Et toi aussi, tu voudras que tout soit pourfendu et déchiqueté à ton image parce que la beauté, la sagesse et la justice n’existent que dans ce qui est mis en pièce. »

Le Baron perché (1957)

[…] Côme monta jusqu'à la fourche d'une grosse branche, où il pouvait s'installer commodément, et s'assit là, les jambes pendantes, les mains sous les aisselles, la tête rentrée dans le cou, son tricorne enfoncé sur le front.
Notre père se pencha par la fenêtre:
- Quand tu seras fatigué de rester là, tu changeras d'idée! cria-t-il.
- Je ne changerai jamais d'idée, répondit mon frère, du haut de sa branche.
- Je te ferai voir, moi, quand tu descendras!
- Oui, mais moi, je ne descendrai pas.
Et il tint parole.

[…] Il est un moment où le silence de la campagne se forme, au creux de l'oreille, d'une menue poussière de bruits : un croassement, un glapissement, un froissement furtif dans les herbes, un clapotis dans l'eau, un piétinement entre terre et cailloux, et, dominant tout autre son, le crissement des cigales... Les bruits se mêlent l'un à l'autre, l'ouïe parvient toujours à en discerner de nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque nœud se révèle fait de brins plus fins, plus impalpables encore. Les grenouilles ne cessent de coasser et cette basse continue ne trouble pas plus le fourmillement sonore que la continuelle palpitation des étoiles ne change la lumière de la nuit. Mais que s'élève ou passe le vent, tous les bruits aussitôt se transforment et se renouvellent. Seul reste, au plus profond de l'oreille, l'ombre d'un mugissement ou d'un murmure - celui qui vient de la mer.

[…] Le monde s'était transformé : il était fait de ponts étroits et incurvés tendus dans le vide, d'écorces où nœuds, écailles et rides semaient leurs rugosités ; il baignait dans une lumière verte qui changeait avec l'épaisseur et la consistance du rideau des feuilles tremblant au bout de leur pédoncule, sous le moindre souffle d'air, ou ondoyant comme une voile lorsque l'arbre s'inclinait. Notre monde à nous se nichait dans les bas-fonds, nous avions des silhouettes bizarres et ne connaissions assurément rien de ce qu'il percevait chaque nuit : le travail du bois qui gonfle de ses cellules les cercles marquant les années au cœur des troncs ; les moisissures qui dilatent leurs plaques au vent du nord ; le frisson des oiseaux endormis qui blottissent leur tête au plus doux de l'aile, l'éveil de la chenille et l'éclosion de la pie-grièche. Il est un moment où le silence de la campagne se forme, au creux de l'oreille, d'une menue poussée de fruits : un croassement, un glapissement, un froissement furtif dans les herbes, un clapotis dans l'eau, un piétinement entre terre et cailloux, et, dominant tout autre son, le crissement des cigales... Les bruits se mêlent l'un à l'autre, l'ouïe parvient toujours à en discerner de nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque nœud se révèle fait de brins plus fins, plus impalpables encore. Les grenouilles ne cessent de coasser et cette basse continue ne trouble pas plus le fourmillement sonore que la continuelle palpitation des étoiles ne change la lumière de la nuit. Mais que s'élève ou que passe le vent, tous les bruits aussitôt se transforment et se renouvellent. Seul reste, au plus profond de l'oreille, l'ombre d'un mugissement ou d'un murmure – celui qui vient de la mer.

[…] Pour ses livres, Côme construisit à différentes reprises des sortes de bibliothèques suspendues, qu'il mettait tant bien que mal à l'abri de la pluie et des rongeurs ; il les changeait continuellement de place, selon ses études et ses goûts du moment ; ils considéraient les livres un peu comme des oiseaux et ne voulait pas les voir immobilisés dans des cages.

[…] En somme, il s'était laissé gagner par la fièvre des conteurs qui jamais ne savent quelles histoires sont plus belles : celles qu'ils ont réellement vécues et dont l'évocation ramène tout un océan d'heures passées, de sentiments délicats – félicités, dégoûts, incertitudes, vanités, écœurement  de soi-même ; ou bien celles qu'on invente, qu'on taille à larges pans, où tout semble facile, mais qui, au fur et à mesure qu'on brode, ramènent – inexorablement – à ce qu'on a vécu ou rencontré.

[…] C'était comme une broderie faite sur du néant, comme ce filet d'encre que je viens de laisser couler, page après page, bourré de ratures, de renvois, de pâtés nerveux, de tache, de lacune, ce filet qui parfois égrène de gros pépins clairs, parfois se resserre en signes minuscules, en semis fins comme des points, tantôt revient sur lui-même, tantôt bifurque, tantôt assemble des grumeaux de phrases sur lit de feuilles ou de nuages, qui achoppe, qui recommence aussitôt à s'entortiller et court, court, se déroule, pour envelopper une dernière grappe insensée de mots, d'idées, de rêves – et c'est fini.

Le Chevalier inexistant (1959)

[…] – Hé ! paladin, c'est à vous que je parle ! insista Charlemagne. Pourquoi diantre ne montrez-vous pas votre visage au roi ?
La voix sortit, nette, de la ventaille du heaume.
- C'est que je n'existe pas, Majesté.
- Eh bien ! vrai ! s'écria l'empereur. Voici que nous avons en renfort un chevalier inexistant ! Faites voir un peu.
Agilulfe parut hésiter un instant ; puis, d'une main sûre, mais lente, il releva sa visière. Le heaume était vide. Dans l'armure blanche au beau plumail iridescent, personne.

[...] Voilà pourquoi, à un certain moment, ma plume s'est mise à courir, à courir ! C'est vers lui qu'elle courait ; elle savait bien qu'il ne tarderait guère à venir. Chaque page ne vaut que lorsqu'on la tourne et que derrière, il y a la vie qui bouge, qui pousse et qui mêle inextricablement toutes les pages du livre. La plume vole, emportée par ce plaisir même qui nous fait courir les routes. Le chapitre entamé, on ignore encore quelle histoire il va raconter ; c'est un peu comme ce recoin où, tout à l'heure, je vais tourner en sortant du couvent, sans savoir ce qu'il me réserve : un dragon, une troupe barbaresque, une île enchantée, un amour né de la surprise...

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Marcovaldo (1963)

[...] Il avait, ce Marcovaldo, un œil peu fait pour la vie citadine : les panneaux publicitaires, les feux de signalisation, les enseignes lumineuses, les affiches, pour aussi étudiés qu'ils fussent afin de retenir l'attention, n'arrêtaient jamais son regard qui semblait glisser sur les sables du désert. Par contre, qu'une feuille jaunît sur une branche, qu'une plume s'accrocha à une tuile, il les remarquait aussitôt.

[...] Marcovaldo retourna voir la lune, puis alla regarder un feu de signalisation qui se trouvait un peu plus loin. Jaune, jaune, jaune, c'était toujours le même jaune qui s'allumait et se réallumait. Marcovaldo compara la lune et le feu de signalisation. La lune et sa pâleur mystérieuse, également jaune, mais au fond verte et même bleu clair ; la lune et le feu de signalisation avec son jaune plutôt vulgaire. La lune, on ne peut plus calme, irradiant doucement sa lumière, et veinée de temps en temps d'infimes restes de nuages qu'elle laissait tomber derrière elle d'un air souverain ; la lune et le feu de signalisation toujours là, lui, allumé, éteint, allumé, éteint, haletant, fébrile, faussement affairé, esclave et harassé.

[...] C'était en un temps où les aliments les plus simples recelaient des menaces insidieuses et relevaient de la fraude. Il n'était pas de jour où le journal ne révélait des choses épouvantables à propos du panier de la ménagère : le fromage était fait de matière plastique ; le beurre, avec des bougies ; dans les fruits et légumes, le taux d'arsenic des insecticides était plus élevé que celui des vitamines ; les poulets étaient engraissés avec certaines pilules synthétiques qui pouvaient transformer en poulet ceux qui en mangeaient une cuisse. Le poisson frais avait été pêché l'année précédente en Islande, et on lui maquillait les yeux pour qu'il parût de la veille. Une souris, dont on ne savait pas si elle était vivante ou morte, avait été découverte dans un bidon de lait. Des bouteilles d'huile ne coulait point le suc doré des olives, mais de la graisse de vieux mulets opportunément filtrée.

[...] Un de ces soirs-là, Marcovaldo promenait sa famille. N’ayant pas d’argent, leur plaisir était de regarder les autres faire leurs achats ; d’autant que, l’argent, plus il circule, plus ceux qui en sont dépourvus peuvent espérer en avoir : « Tôt ou tard, se disent-ils, il finira bien par en tomber aussi un peu dans notre poche ». Pour Marcovaldo, son salaire, étant donné qu’il était aussi maigre que sa famille était nombreuse, et qu’il avait des traites et des dettes à payer, son salaire fondait aussitôt touché. De toute façon, tout cela était bien plaisant à regarder, surtout si on faisait un tour au supermarché.

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Cosmicomics (1965)

[...] Il était doux, ce retour, la patrie retrouvée ; mais ma seule pensée, douloureuse, était pour celle que j'avais perdue, et mes yeux se fixaient sur la Lune à jamais inaccessible, la recherchant. Et je la vis. Elle était là où je l'avais laissée, étendue sur une plage très précisément située au-dessus de nos têtes, et elle ne disait rien. Elle était couleur de la Lune ; elle tenait la harpe sur sa hanche, et elle remuait une main pour produire des arpèges lents et rares. On distinguait bien la forme de la poitrine, des bras, des flancs, et c'est ainsi que je me la rappelle encore, aujourd'hui que la Lune est devenue ce petit cercle plat et lointain ; je suis toujours en train de la chercher du regard, elle, tout aussitôt que dans le ciel se montre le premier croissant, et plus il grandit, plus je m'imagine que je la vois, elle, ou quelque chose d'elle, mais rien d'autre qu'elle, avec cent, avec mille aspects différents, elle qui rend Lune la Lune et qui, à chaque pleine Lune, pousse toute la nuit les chiens à hurler, et moi avec eux.

[...] Une nuit, j'observais comme d'habitude le ciel avec mon télescope. Je remarquai que d'une galaxie distante de cent millions d'années-lumière se détachait une pancarte. Dessus, il était écrit : JE T'AI VU. Je fis rapidement le calcul : la lumière de la galaxie avait mis cent millions d'années pour me joindre, et comme de là-bas ils voyaient ce qui se passait ici avec cent millions d'années de retard, le moment où ils m'avaient vu devait remonter à deux cents millions d'années.
Avant même de contrôler sur mon agenda pour savoir ce que j'avais fait ce jour-là, je fus pris d'un pressentiment angoissant : juste deux cents millions d'années auparavant, pas un jour de plus ni de moins, il m'était arrivé quelque chose que j'avais toujours essayé de cacher. [...] Et voilà que d'un lointain corps céleste quelqu'un m'avait vu, et maintenant l'histoire revenait au jour

[...] Les marées, quand la Lune était au plus bas, étaient tellement hautes qu'il n'y avait plus personne pour les retenir. Et il y avait des nuits de pleine Lune, celle-ci extrêmement basse, et de marée, celle-là extrêmement haute, au point que si la Lune ne se baignait pas dans la mer, il s'en fallait d'un cheveu ; disons de quelques mètres. Est-ce que nous avons jamais essayé d'y monter ? Et comment donc ! Il suffisait d'y aller, en barque, jusque dessous, d'y appuyer une échelle et d'y monter.

Temps zéro (1968)

[...] Nous deux aussi devions acquérir un aspect (nous ne possédions encore ni forme ni avenir):  moi, j'imaginais une lente expansion uniforme, sur le modèle des cristaux, jusqu'au moment où le cristal-moi se serait pénétré et confondu avec le cristal-elle et peut-être ensemble serions-nous devenus une seule et même chose avec le cristal-monde ; tandis qu'elle semblait savoir, déjà, que la loi de la matière vivante serait de séparations et d'unions à l'infini.

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Les Villes invisibles (1972)

[...] Si chaque ville est comme une partie d’échecs, le jour où j’arriverai à en connaître les règles je possèderai enfin mon empire, même si je ne réussis jamais à connaître toutes les villes qu’il contient.

[...] Les villes invisibles sont un rêve qui naît au cœur des villes invivables.

[...] [Marco Polo] – Il en est des villes comme des rêves : tout ce qui est imaginable peut être rêvé mais le rêve le plus surprenant est un rébus qui dissimule un désir, ou une peur, son contraire. Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre.
– Moi je n'ai ni désirs ni peurs, déclara le Khan, et mes rêves sont composés soit par mon esprit soit par le hasard.
– Les villes aussi se croient l’œuvre de l'esprit ou du hasard, mais ni l'un ni l'autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d'une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu'elle apporte à l'une de tes questions.
– Ou de la question qu'elle te pose, t'obligeant à répondre, comme Thèbes par la bouche du Sphinx.

[...] Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers des terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes, il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coq dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves ; à une différence près : dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune ; il parvient à Isadora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

[...] Tu cours après non pas ce qui se trouve au-dehors mais au-dedans de tes yeux, enseveli, effacé : si un portique continue de te paraître plus joli qu'un autre, c'est parce que c'est celui où passait voici trente ans une jeune fille aux manches larges et brodées, ou seulement parce qu'à une certaine heure il reçoit la lumière de la même façon que cet autre portique, dont tu ne te rappelles plus où il était.
Des millions d'yeux se lèvent sur des fenêtres, des ponts, des câpriers comme s'ils parcouraient une page blanche. Nombreuses sont les villes comme Phyllide qui se soustraient aux regards, sauf quand tu les prends par surprise.

[...] Ce qu'il cherchait était toujours quelque chose en avant de lui, et même s'il s'agissait du passé c'était un passé qui se modifiait à mesure qu'il avançait dans son voyage, parce que le passé du voyageur change selon l'itinéraire parcouru, et nous ne disons pas le passé proche auquel chaque jour qui passe ajoute un autre jour, mais le passé le plus lointain. Quand il arrive dans une nouvelle ville, le voyageur retrouve une part de son passé dont il ne savait plus qu'il la possédait. L'étrangeté de ce que tu n'es plus ou ne possèdes plus t'attend au passage dans les lieux étrangers et jamais possédés.

[...] Tu auras tiré de mon discours cette conclusion que la véritable Bérénice est une succession dans le temps de villes différentes, alternativement justes et injustes. Mais ce dont je voulais te faire part n'est pas là : savoir, que toutes les Bérénice à venir sont déjà en cet instant présentes, enroulées l'une dans l'autre, serrées, pressées, inextricables.

[...] L'ailleurs est un miroir en négatif. Le voyageur y reconnaît le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu'il a eu, et n'aura pas.

[...] L'enfer des vivants n'est pas chose à venir ; s'il y en a un, c'est celui qui est déjà là, l'enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d'être ensemble. Il y a deux manières de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l'enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer, et le faire durer, et lui faire de la place.

Coronavirus an 01, 31e livraison. Où il est question d’art, mais aussi de littérature, d’engagement et de liberté.

Le Château des destins croisés (1973)

Le moment est peut-être arrivé d’admettre que le tarot numéro un est le seul à représenter honnêtement ce que j’ai réussi à être : un prestidigitateur ou illusionniste qui dispose sur son étalage de foire un certain nombre de figures et qui, les déplaçant, les réunissant, les échangeant, obtient un certain nombre d’effets.

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Si par une nuit d’hiver un voyageur (1979)

[...] Si par une nuit d'hiver un voyageur …Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Écarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t'entoure s'estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer ; de l'autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s'ils ne t'entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t'ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d'Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu'ils te laisseront en paix. Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l'envers, évidemment. Il n'est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c'est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c'était l'habitude. C'est ainsi qu'on se reposait quand on était fatigué d'aller à cheval. Personne n'a jamais eu l'idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l'idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans les étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d'une lecture.
Bien, qu’est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, pose les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, sur les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, le piano, la mappemonde. Mais, d’abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l’autre.
Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.
Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes que toi ou moins jeunes, dont la vie se passe dans l’attente d’expériences extraordinaires. Avec les livres, les personnes, les voyages, les événements, tout ce que l’avenir garde en réserve. Toi, non. Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux. Et avec les livres ? Justement : comme tu y as renoncé dans tous les autres domaines, tu crois pouvoir te permettre le plaisir juvénile de l’expectative au moins dans un secteur bien circonscrit comme celui des livres. À tes risques et périls : la déconvenue n’est pas bien grave.
Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

[...] Comme ta maison est le lieu où tu lis, elle peut nous dire la place que les livres occupent dans ta vie, s'il s'agit d'une défense que tu mets en avant pour tenir le monde à distance, d'un rêve dans lequel tu t'enfonces comme dans une drogue, ou si au contraire, il s'agit de ponts que tu jettes vers l'extérieur, vers le monde qui t'intéresse tant...

[...] Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé un chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n’as-pas-lus, qui sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d’autres-usages-que-la-lecture, les-livres-qu’on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu’ils-appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lu-avant-même-d’avoir-été-écrits.
Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ceux-qu’ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres-que-tu-as-l’intention-de-lire-mais-il-faudrait-d’abord-en-lire-d’autres, des-livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessus-quand-ils-seront-repris-en-poche, des-livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu’un-de-te-prêter, des-livres-que-tout-le-monde-a-lus-et-c’est-donc-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l’intention-de-lire, des-livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des-livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t’intéresse-en-ce-moment, des-livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des-livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-sur-un-rayonnage, des-livres-qui-t’inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.
Bon tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu’il-serait-temps-de-les-relire et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblant-d’avoir-lus-et-qu’il-faudrait-aujourd’hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon.
Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés-dont-l’auteur-ou-le-sujet-t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées de défenseurs. Tu les divises en nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-déjà-connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-totalement-inconnus (pour toi du moins). Et tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin, ou le désir que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté (de nouveauté dans le non-nouveau- et de non-nouveau dans le nouveau).
Tout cela pour dire qu'après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés, tu as dirigé tes pas vers une pile de Si par une nuit d'hiver un voyageur tout frais sorti de chez l'imprimeur, tu as saisi un exemplaire, et tu l'as porté à la caisse pour qu'on établisse ton droit de propriété sur lui.
En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu'ont les chiens quand ils voient du fond des cages d'un chenil municipal l'un des leurs s'éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti.

[...] Le livre que j'aurais envie de lire maintenant, c'est un roman dans lequel on sentirait arriver l'histoire, comme un tonnerre encore confus, l'histoire avec un grand H et en même temps celle des destins individuels, un roman qui donnerait l'impression qu'on est en train de vivre un bouleversement qui n'a pas encore de nom, qui n'a pas encore pris forme...

[...] Les romans longs qu'on écrit aujourd'hui constituent peut-être un contresens : la dimension temporelle a volé en éclats, nous ne pouvons plus vivre ou penser que des tranches de temps qui s'éloignent chacune le long d'une trajectoire qui leur est propre pour disparaître aussitôt.

[...] Lecteur, il est temps que ta navigation agitée trouve un port. Quel havre plus sûr qu'une grande bibliothèque pourrait t'accueillir ? Il y en a certainement une dans la ville d'où tu étais parti et où tu es revenu après ton tour du monde d'un livre à l'autre.

[...] A la différence de la lecture des pages écrites, la lecture que les amants font de leur corps (de ce concentré de corps et d’esprit dont les amants se servent pour coucher ensemble) n’est pas linéaire. Commencée n'importe où, elle saute, se répète, revient en arrière, insiste, se ramifie en messages simultanés et divergents, elle revient pour converger, elle affronte des moments de lassitude, tourne la page, retrouve le fil, se perd. On peut y reconnaître une direction, un parcours dirigé vers une fin, dans la mesure où elle tend vers un climax, et qu'en vue de cette fin elle dispose des phases rythmiques, des scansions métriques, des retours de motifs. Mais le climax est-il vraiment sa fin ultime ? Ou la course en direction de cette fin ne s'oppose-t-elle pas à un autre élan qui s'épuise, à contre-courant, à remonter les instants, à récupérer du temps ?
Si l'on voulait représenter l'ensemble au moyen d'un graphique, chaque épisode nécessiterait, avec son point culminant, un modèle à trois dimensions, peut-être à quatre ; aucun modèle, aucune expérience ne peut se répéter. Ce par quoi l'acte sexuel et la lecture se ressemblent le plus, c'est que s'ouvrent en eux des temps et des espaces différents du temps et de l'espace mesurables.

[...] Parfois, je pense à la matière du livre à écrire comme à quelque chose qui existe déjà : pensées déjà pensées, dialogues déjà proférés, histoires déjà arrivées, lieux et atmosphères déjà vus ; le livre ne devrait être rien d’autre qu’un équivalent du monde non écrit traduit en écriture. D’autres fois en revanche, je crois comprendre qu’entre le livre à écrire et les choses qui existent déjà, il ne peut y avoir qu’une espèce de complémentarité : le livre devrait être la contrepartie écrite du monde non écrit ; sa matière, ce qui n’est pas et ne pourra pas être sans avoir été écrit, et dont ce qui existe éprouve obscurément le manque dans sa propre incomplétude.

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Monsieur Palomar (1983)

[...] Le moi qui nage de monsieur Palomar est immergé dans un monde sans corps, intersections de champs de forces, diagrammes de vecteurs, faisceaux de lignes droites qui convergent, divergent, se brisent. Mais il reste un point en lui où tout existe d'une autre façon, comme un nœud, comme un caillot, comme un engorgement : la sensation précisément qu'on est là mais qu'on pourrait ne pas y être, en un monde qui pourrait ne pas y être mais qui est là.

[...] Nous retournons tous dans nos mains un vieux pneu vide grâce auquel nous voudrions parvenir au sens ultime que les paroles n'atteignent pas.

Collection de sable (1984)

[...] Au Japon, ce qui est un produit de l'art ne cache ni ne corrige l'aspect naturel des éléments dont il est formé. Voilà une constante de l'esprit nippon que les jardins aident à comprendre. Dans les édifices et dans les objets traditionnels, les matériaux dont ils sont faits sont toujours reconnaissables ; dans la cuisine également. [...] Dans le jardin, les divers éléments sont rassemblés selon des critères d'harmonie et de sens, comme font les paroles dans une poésie. Avec la différence que ces paroles végétales changent de couleur et de forme au cours de l'année, et encore plus avec les années qui passent : changements calculés en tout ou en partie au moment où fut projetée la poésie-jardin. Puis les plantes meurent et sont remplacées par d'autres semblables, disposées aux mêmes endroits : le jardin, les siècles passant, est continuellement refait, et reste toujours le même.

[...] Parce que voir, cela signifie percevoir des différences, et, dès que les différences s'uniformisent en un quotidien prévisible, le regard court sur une surface lisse et sans prises. Voyager ne sert pas beaucoup à comprendre (cela, je le sais depuis un bout de temps ; je n'ai pas eu besoin d'arriver en Extrême-Orient pour m'en convaincre), mais sert à réactiver pendant un instant l'usage des yeux : la lecture du monde.

La Machine littérature (1984)

[...] Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs).

Leçons américaines (1988, posthume)

[...] Comme disait Hofmannsthal : « La profondeur doit se cacher. Où cela ? A la surface. »
La parole relie la trace visible à la chose invisible, à la chose absente, à la chose désirée ou redoutée, comme une fragile passerelle jetée sur le vide.
Aussi le juste emploi du langage, selon moi, est-il celui qui permet de s'approcher des choses (présentes ou absentes) avec discrétion, attention et prudence, en respectant ce que les choses (présentes ou absentes) communiquent sans le secours des mots.

[...] Les nouvelles de Kafka sont souvent mystérieuses ; celle-ci (Der Kübelreiter : A cheval sur le seau à charbon) l'est particulièrement. Peut-être s'agissait-il seulement de raconter que la recherche d'un peu de charbon, par une froide nuit en temps de guerre, se transforme en désert, en vol magique, au simple balancement d'un seau vide. Mais ce seau vide qui vous élève au-dessus du niveau où se situe l'aide des autres, comme aussi leur égoïsme, ce seau vide qui est marque de privation comme de désir et de recherche – et qui vous entraîne assez haut pour empêcher l'exaucement de la plus humble de vos prières – ce seau ouvre la voie à des réflexions sans fin.

[...] En de nombreux domaines l'excès d'ambition est critiquable, mais non pas en littérature. La littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés, voire impossibles à atteindre. [...] la littérature doit relever un grand défi et apprendre à nouer ensemble les divers savoirs, les divers codes, pour élaborer une vision du monde plurielle et complexe.
S'il est un écrivain peu enclin à limiter ses ambitions, c'est bien Goethe : en 1780, il confie à Charlotte von Stein son intention d'écrire « un roman sur l'univers ». [...] Vers la même époque, Lichtenberg écrit : « Je crois qu'un poème sur le vide de l'espace pourrait atteindre au sublime. » L'univers et le vide : je reviendrai sur ces deux termes, entre lesquels nous voyons osciller le point d'arrivée de la littérature, et qui tendent à se confondre.

[...] Qui sommes-nous, qui est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, d’imagination ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillon de styles, où tout peut être constamment remué et réordonné de toutes les façons possibles.

[...] Pour trancher la tête de Méduse sans s'exposer à devenir pierre, Persée prend appui sur ce qu'il y a de plus léger, les nuages et le vent ; et son regard se pose sur ce qu'une vision indirecte est seule en mesure de lui révéler, c'est-à-dire sur une image capturée dans un miroir. En ce mythe, je suis aussitôt tenté de voir une allégorie du rapport entre le poète et le monde, une leçon de méthode pour qui se mêle d'écrire. [...] Entre Persée et la Gorgone, le rapport est complexe : il ne prend pas fin avec la décapitation du monstre. Du sang de Méduse naît un cheval ailé, Pégase ; la pesanteur de la pierre peut se renverser en son contraire ; d'un coup de sabot, Pégase fait jaillir sur le mont Hélicon la fontaine où se désaltèrent les Muses. [...] Un romancier peut difficilement représenter son idée de la légèreté, en l'illustrant d'exemples de la vie contemporaine, sans la poser en insaisissable objet d'une quête interminable [...] Chaque fois que le règne de l'humain me paraît condamné à la pesanteur, je me dis qu'à l'instar de Persée je devrais m'envoler dans un autre espace. Il ne s'agit nullement de fuite dans le rêve ou l'irrationnel. Je veux dire qu'il me faut changer d'approche, qu'il me faut considérer le monde avec une autre optique, une autre logique, d'autres moyens de connaissance et de contrôle. Les images de légèreté que je cherche ne doivent pas, au contact de la réalité présente et future, se laisser dissoudre comme des rêves...

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La Grande Bonasse des Antilles (1988, posthume)

Il était un pays où il n'y avait que des voleurs.
La nuit, tous les habitants sortaient avec des pinces-monseigneur et des lanternes sourdes pour aller cambrioler la maison d'un voisin. Ils rentraient chez eux à l'aube, chargés, et trouvaient leur maison dévalisée.
Ainsi tous vivaient dans la concorde et sans dommage, puisque l'un volait l'autre, et celui-ci un autre encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on en arrive au dernier qui volait le premier. Le commerce, dans ce pays, ne se pratiquait que sous forme d'embrouille tant de la part de celui qui vendait que de la part de celui qui achetait. Le gouvernement était une association de malfaiteurs vivant au détriment de ses sujets, et les sujets, de leur côté, avaient pour seul souci de frauder le gouvernement. Ainsi, la vie suivait son cours sans obstacles, et il n'y avait ni riches ni pauvres.

Sous le soleil jaguar (1988, posthume)

[…] Comme autant d’épigraphes en un alphabet indéchiffrable, dont la moitié des lettres auraient été effacées par le polissage du vent chargé de sable, c’est ainsi que vous serez, parfumeries, pour l’homme sans nez de l’avenir. Vous nous ouvrirez encore de silencieuses portes vitrées, et sur les tapis vous amortirez nos pas, vous nous recevrez dans vos espaces d’écrins, dépourvus d’angles, parmi les revêtements en bois laqué des parois, vendeuses et directrices hautes en couleur et bien en chair comme des fleurs artificielles nous frôleront encore de leurs bras potelés armés de vaporisateurs ou de l’ourlet de leur jupe lorsque, sur la pointe des pieds, elles grimperont au sommet des tabourets : mais les flacons les burettes les ampoules à bouchons de verre taillés en facettes ou en pointe continueront en vain à nouer, d’un étalage à l’autre, le réseau de leurs accords de leurs consonances de leurs dissonances contrepoints modulations et progressions : nos sourdes narines ne saisiront plus les notes de la gamme : les arômes musqués ne se distingueront plus des cédrats, l’ambre et le réséda, la bergamote et le benjoin resteront muets, scellés dans le sommeil tranquille des flacons. Oublié l’alphabet de l’odorat, qui en faisant autant de vocables, d’un lexique précieux, les parfums demeureront sans paroles, inarticulés, illisibles.[In Le nom, le nez]

[…] La porte de l’hôtel est demi-close. Il y a des gens qui entrent, des hommes en haut-de-forme, des femmes voilées. Dans le vestibule je suis déjà saisi par une lourde odeur de fleurs, comme d’une végétation en putréfaction, j’entre au milieu des bougies de cire qui brûlent des corbeilles de chrysanthèmes des coussins de violettes des couronnes d’asphodèles ; dans le cercueil ouvert capitonné de satin je n’arrive pas à reconnaître le visage couvert d’un voile et enveloppé dans des bandelettes comme si jusque dans la décomposition des traits sa beauté continuait à refuser la mort, mais je reconnais bien le fond, l’écho de ce parfum qui ne ressemble à aucun autre, fondu désormais avec l’odeur de la mort comme si depuis toujours ils avaient été inséparables.
Je voudrais interroger quelqu’un mais ce ne sont tous que personnes inconnues, des étrangers peut-être, je m’arrête près d’un homme âgé qui plus que les autres a l’air d’un étranger, un monsieur au visage olivâtre, avec un fez rouge et un frac noir, qui se tient recueilli à côté du cercueil, je dis à voix basse mais distinctement, sans m’adresser à personne : « Et dire qu’à la minuit de cette nuit elle dansait, et qu’elle était la plus belle de la fête… »
L’homme au fez ne se retourne pas et dit à voix basse : « Que dites-vous là, monsieur ? À minuit elle était morte. » [In Le nom, le nez]

[…] Il est possible, et même probable, que chaque bouffée de sons prenne dans ton oreille la forme d’une plainte de prisonnier, d’une malédiction proférée par des victimes, de la respiration haletante des ennemis que tu n’arrives pas à faire mourir…
Tu fais bien d’écouter, de ne pas relâcher un seul instant ton attention, mais sois convaincu de ceci : c’est toi-même que tu es entrain d’écouter, c’est au fond de toi que les fantômes prennent voix. Quelque chose que tu n’arrives pas à te dire à toi-même cherche douloureusement à se faire entendre… Tu n’en es pas convaincu ? Veux-tu une preuve certaine de ce que tous ces bruits viennent de l’intérieur de toi, non de l’extérieur ?
Jamais tu n’auras une preuve absolue. Car il est vrai que les souterrains du palais sont remplis de prisonniers, défenseurs du souverain prisonnier, courtisans suspects d’infidélité, inconnus tombés dans une de ces rafles que ta police fait périodiquement par précaution intimidatrice et qui finissent oubliés dans les cellules de sûreté… Étant donné que tous ces gens n’arrêtent pas, jour et nuit, de secouer leurs chaînes, de frapper à coups de cuillères contre les grilles, de scander des protestations, d’entonner des chants de sédition, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que quelques échos de leur vacarme arrivent jusqu’à toi, bien que tu aies fait insonoriser les murs et les sols, et revêtu cette salle-ci de lourdes tentures. Il n’est pas exclu que ce qui te semblait tout à l’heure l’écho d’une percussion rythmée, et qui est devenu maintenant une espèce de tonnerre bas et sourd, vienne justement des souterrains. Tout palais repose sur des souterrains où quelque vivant est enterré, où quelque mort n’a pas trouvé la paix. [In Le roi à l'écoute]

Ainsi s'achève ce 31e journal. Pensez un peu, rêvez beaucoup... et à la revoyure !

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