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Arts-chipels.fr

Nuron Mukumi et Juan Pérez Floristan. Natures, cultures…

Nuron Mukumi et Juan Pérez Floristan. Natures, cultures…

Nous avions déjà entendu l’an passé Nuron Mukumi, ce jeune Germano-Ouzbek aux doigts aériens et virtuoses. Le dernier concert d’Animato lui associe la fougue ombrageuse et orgueilleuse, très hispanique, de Juan Pérez Floristan.

Ils sont aussi différents qu’il est possible de l’être lorsqu’il est question d’interprétation. Ils se rejoignent pourtant dès que la passion cède à la nostalgie, la violence à la douceur élégiaque teintée de mélancolie.

Nuron Mukumi

Nuron Mukumi

Nuron Mukumi. Le temps suspendu

Nous avions déjà évoqué la très personnelle vision de la musique de ce voyageur au-dessus d’une mer de nuages dans une recension précédente :

http://www.arts-chipels.fr/2020/02/yeontaek-oh-et-nuron-mukumi.un-concert-en-apesanteur.html

Nuron Mukumi revient avec des Lieder de Schubert adaptés pour le piano par Liszt, l’incomparable Ballade n° 1 op. 23 de Chopin et les dernières Pièces (op. 72) de Tchaïkovski. L’ancien enfant prodige, remarqué très jeune pour sa maturité artistique, accueilli par la Purcell School de Londres avant de rejoindre la Hochschule für Musik de Francfort, combine technique parfaite, rigueur du jeu et dramaturgie de la musique. Il déroule toujours cette extraordinaire sensibilité du bout des doigts, cette finesse aérienne et inspirée du toucher qui transporte l’auditeur. On la retrouve dans les Lieder de Schubert, monument de délicatesse romantique et de musicalité intense exacerbé par la version de Liszt. C’est un miroir de l’âme que Nuron Mukumi nous propose et qu’on retrouve dans son interprétation de la Ballade de Chopin aux accents déchirants où silences et dissonances ponctuent un lyrisme tout en transformations rapides, en arabesques et en modulations. S'y exprime le chant puissant et mélancolique de l’exilé regardant vers le pays désormais lointain, traversé de moments heureux évoquant les parties de campagne insouciantes et légères. Deux thèmes auxquels l’interprète ajoute son supplément d’âme fait d’élévation et de nuances infiniment affinées du doigté.

En choisissant des extraits des Pièces de Tchaïkovski pour clore le parcours, Nuron Mukumi nous donne à entendre une sorte de résumé musical de l’œuvre du compositeur, de ses engouements et de ses plaisirs, composés au crépuscule de sa vie, comme un ultime testament, un retour en arrière rétrospectif en même temps que prospectif, un « gâteau musical » qui convie Chopin et Schumann, la valse, la berceuse, la polonaise, la danse, la mélancolie et l’extase comme un ultime feu d’artifice aux mille surprises qui fait échapper le compositeur au côté un peu « lisse » et harmonieux qu’on lui connaît.

Juan Pérez Floristan

Juan Pérez Floristan

Juan Pérez Floristan. La passion sur un rythme de doigts danseurs

Changement de registre avec la fougue de Juan Pérez Floristan lorsqu’il aborde l’Appassionata de Beethoven. Il y exprime une puissance expressive brute, vigoureuse, impétueuse comme le torrent de notes qui se déverse sur le clavier. Toute en explorations sonores et en contrastes, cette sonate développe toutes les possibilités du clavier. Composée vers 1804-1805, elle oppose sans cesse des masses sonores, jouant des oppositions graves-aigus, des enchaînements entre accords martelés et trilles délicates, du grondement du tonnerre jusqu’à l’envol tourbillonnant, de la désarticulation des accords jusqu’au flot entraînant de la mélodie. Ces « vagues d’une mer déchaînée lors d’une nuit de tempête » décrites par le compositeur déferlent en larges mouvements comme en minuscules gouttelettes libérées dans l’espace avec une énergie et une dynamique sans cesse renouvelées. Juan Pérez Floristan y apporte une gravité tempêtueuse et une violence tout intérieure qui affleurent sans cesse. Droit debout à la manière d’un hidalgo pourfendeur de vents, il tranche avec une âpreté émaciée qui laisse voir les os sans pour autant faire fi des nuances dans cette masse musicale inspirée qui fait remonter des profondeurs une urgence parfois dissonante mais implacablement vivante.

Les contrastes sont aussi à l’ordre du jour des Papillons de Schumann. Le compositeur affectionne les changements de rythme, les oppositions soudaines, les rythmes enlevés et la légèreté que vient hanter le spectre du double inversé. Cette œuvre, inspirée d’un roman de Jean Paul, un auteur lié au mouvement romantique, allie la fugacité d’un bal masqué où l’esquive et le jeu règnent en maîtres aux états d’âme des personnages qui y évoluent : deux jeunes gens qui échangent leurs masques et s’emploient à séduire la même jeune fille. Valses et polonaises s’y succèdent dans le tumulte d’une nuit de carnaval qui s’achève sur l’horloge qui sonne le lever du jour. L’interprétation de Juan Pérez Floristan accentue la place du drame qui se dissimule sous la légèreté ambiante et donne à l’œuvre un caractère plus heurté qu’il n’est coutume de l’entendre. Quant aux Intermezzi op. 117 de Brahms, testament pianistique du compositeur et « berceuses de la souffrance », graves, ils offrent le visage de la résignation, de la tristesse et de la tendresse dans les confidences du compositeur à son amie intime et « bien-aimée » Clara Schumann. Un ton plus retenu qui contraste avec l’amplitude lyrique habituelle des œuvres du musicien et une composition qui rend perceptible le passage musical du siècle vers la modernité à laquelle pourtant Brahms s’était montré rétif. Chez Juan Pérez Floristan, le jeu des ombres et des lumières et la chorégraphie fascinante que dessinent ses doigts qui dansent sur le clavier, en faisant surgir mouvements et couleurs, acquièrent une force de conviction habitée non exempte de tourment.

Si l’opposition de style entre les deux interprètes frappe à l’écoute, leur manière de proposer une vision personnelle, un parti pris, est indéniable.

Nuron MUKUMI (Ouzbékistan-Allemagne) – 1er Prix du London Festival for Music and Performing Arts (2019), lauréat du concours international « Cittá du Cantù »

Schubert/Liszt Trois Lieder

Chopin Ballade n° 1 op. 23

Tchaïkovski 18 Pièces op. 72, extraits

Juan PEREZ FLORISTAN (Espagne) – 1er Prix du concours international de piano de Santander « Paloma O’Shea » 2015, 1er prix du concours  international Steinway à Berlin (2015), 1er prix du 15e concours international Grand Prix Animato, 2016.

Beethoven Appassionata op. 57

Schumann Papillons, op. 2

Brahms Klavierstücke op. 117

Prochain concert : 10 novembre 2020 à 18h30

Salle Cortot – 78 rue Cardinet – 75017 Paris

Xiaoyu LIU : Récital Chopin (Nocturne op. 27 n° 1, Etude op. 25 n° 10, Ballade n° 3 op. 47, Scherzo n° 4 op. 54, Mazurkas op. 33, Rondo a la mazur op. 5, Andante spiniato et Grande Polonaise brillante op. 22)

Animato, association soutenue par l’École normale de musique de Paris/Alfred Cortot, la Fondation Zygmunt Zaleski, la Bienvenue française, la Fondation Orpheus (Suisse), la Fondation Seymour Obermer et Yamaha, a pour ambition de faire découvrir les jeunes lauréats des concours internationaux de piano, des jeunes gens qui, par leur maîtrise pianistique et la qualité de leur interprétation, laissent augurer de grandes choses. Comme toutes les associations, elle a besoin de soutien financier. Si ses concerts sont gratuits, une urne est disposée à la sortie pour recevoir les dons. On peut aussi, bien sûr, adhérer à l’association. www.animato.org

 

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