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Arts-chipels.fr

La Visite. Une femme à la mère !

La Visite. Une femme à la mère !

Toutes les femmes qui enfantent ont la hantise d’être « une mauvaise mère ». Le poids des idées reçues est tel, la charge si lourde que les mères craquent quand elles s’éloignent du schéma. Anne Berest dresse un portrait cocasse, découpé au scalpel, d’idées défuntes pas si mortes que ça.

Minneapolis. Pas pour son circuit automobile et ses voitures de course mais dans le cadre bien policé d’une université bon teint. Il est chercheur, elle aussi. Elle l’a épaulé et suivi. Tandis qu’il s’absente – de plus en plus longtemps ? – elle s’occupe du bébé. Des cousins canadiens débarquent à l’improviste. Elle n’y était pas préparée. Fébrilité, affolement qui confine à la panique, elle se répand en allers-retours stériles, incapable même de préparer le thé, révélant sa détresse. Bientôt, au lieu de la bouilloire, c’est un trop-plein de paroles inexprimées et de rancœurs accumulées qui se déverse.

© Vincent Béranger

© Vincent Béranger

Du bonheur d’être mère

Ils ont tout pour être heureux. A la réussite professionnelle est venue s’additionner le ciment d’un couple : un enfant. Et tandis que monsieur travaille, madame « se repose » entre les montagnes de couches qui envahissent son espace physique et mental et les tétées de la petite boule potelée qui ouvre des grands yeux, noirs comme des abysses insondables, sur la chose penchée au-dessus d’elle. Comme pour se rassurer elle-même, la mère se passe et se repasse les attendus du bonheur maternel. Regarder le bébé dormir ? Oui, mais le surveiller surtout parce qu’on craint à tout moment qu’il cesse de respirer. Le laisser profiter de son sommeil et du repos – si durement acquis pour la mère – ou le réveiller pour que les invités-surprise le contemplent ? Les innombrables conseils d’élevage donnés par les puériculteurs-trices et psychologues sont là pour le dire. Passer en revue ce qu’il faut ou ne faut pas faire, ce qui est bien ou mal, comment préserver le bébé des bactéries qui grouillent dans les bouquets offerts, éviter tout étouffement avec les peluches qui forment un cortège encombrant au fil des visites figurent au nombre harassant des précautions et des préceptes.

© Vincent Béranger

© Vincent Béranger

Mère amère

Alors petit à petit, devant ces étrangers, la mère craque. Elle déballe. Tout ce qui est resté coincé. Toutes les interrogations sans réponse. Tout ce qui accompagne dans le discours dominant le « merveilleux » statut de mère. L’instinct maternel censé pallier toutes les difficultés, apporter une réponse magique, ontologique, évidente à toutes les difficultés ? C’est quoi lorsqu’on ne sait pas comment tenir un bébé, faire taire ses pleurs, gérer ses fièvres ? Le ciment familial. Relève-t-il de l’amour ou de la mauvaise conscience ? Est-ce vraiment un « plaisir », les vacances en famille ou les enfants qu’on emmène à l’école, au sport – « Je ne suis pas une voiture ! », s’insurge la mère. Enfanter, n’est-ce pas simplement participer à la survie de l’espèce plutôt que de sacrifier à cette mystique de la vie donnée et de succomber à cet attachement irrationnel, vertu ultime qui pousserait les mères à tuer pour préserver leur progéniture ? Et si le poncif des enfants qui donnent un sens à la vie n’avait plus cours, nous lancerions-nous dans l’aventure ? Elle se fissure de partout, cette génitrice qui ne parvient pas à concilier les attentes de la société et ses propres désirs, cette femme qui ne parvient plus à poursuivre ses études et se trouve réduite au statut exclusif de mère.

© Vincent Béranger

© Vincent Béranger

Un public pris à témoin

Le public est inscrit dès l’entrée dans la salle de spectacle lorsque la comédienne nous recommande de garder le masque – elle s’étendra ensuite, dans la lancée du « bien pour le bébé », sur les bienfaits du poireau et les méfaits du poisson, pourri de mercure, pollution des mers oblige. Cela continue dans la manière qu’elle a de nous interpeller – « vous comprenez ? » –  nous les cousins du Canada, dans sa façon de nous parler des odeurs de lait aigre, de ce lait maternel si recommandé pour le bébé qu’elle s’étonne qu’on n’en fasse pas des fromages ou des desserts lactés. Volubile, elle parle pour surmonter l’angoisse, pour éviter de se noyer. Elle cite Philip Roth et Roland Barthes. Son discours-mitraillette exsude la peur et pour la conjurer, elle saute du coq à l’âne, enchaîne les phrases sans reprendre son souffle, laisse la mayonnaise monter jusqu’à affirmer que « la pire chose qui puisse arriver à une mère c’est d’avoir un enfant » puisqu’on craint à tout moment de voir mourir, et exploser enfin en un « J’emmerde les mères ! ». Anne Berest dresse le portrait d’une femme débordée, épuisée, annihilée, au bout du rouleau, qui se rebelle et qui se cabre. Mais lorsque le calme est revenu, qu’elle prend le bébé dans ses bras, elle partage avec elle ce qui au fond lui importe : l’évaluation de la vitesse à laquelle devrait aller Jésus pour marcher sur l’eau ou les raisons qu’a eues George/Grigori Perelman de n’être pas allé chercher sa médaille Fields … C’est sans doute aussi cela être mère : au-delà de toutes les contingences et même si le prétexte peut paraître incongru, le partage de moments uniques est une réalité…

La Visite. Texte et mise en scène : Anne Berest

Avec : Lolita Chammah

Scénographie et costumes : Chantal de la Coste. Lumières : Chantal de la Coste et Bastien Courthieu

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

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