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Arts-chipels.fr

Jonas Vitaud. Une interprétation toute de puissance, de finesse et d’émotion

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Jonas Vitaud aime se promener hors des sentiers balisés, s’ébattre en liberté dans le vaste champ du répertoire, guidé par sa seule curiosité. Son concert est à son image.

Il est de certains interprètes dédiés au baroque ou à la musique romantique, des amoureux du classique à l’exclusion de tout autre style. Ce n’est pas le cas de Jonas Vitaud qui pose l’éclectisme comme une donnée fondamentale de son ADN musical, acquise dès son plus jeune âge. Il n’y a pas dérogé, passant de Mozart à Dutilleux et de Tchaikovski à Liszt, Brahms et Debussy. Ce pianiste virtuose, élève de Brigitte Engerer, Jean Koerner et Christian Ivaldi, titulaire de quatre premiers prix du Conservatoire National Supérieur de Musique (piano, musique de chambre, accompagnement, harmonie) apprécie tout autant de jouer en soliste qu’avec d’autres musiciens et des chanteurs dans des formations de chambre.

De Beethoven à Liszt en passant par Debussy

Entre la très brillante Sonate à Thérèse de Beethoven et la très élégiaque et rêveuse Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt, Jonas Vitaud nous a offert, si l’on excepte le côté « bête à concours » de la performance pianistique exigée par les morceaux choisis, une très belle promenade couvrant l’étendue de son talent. Après la mise en doigts des Variations en fa majeur de Beethoven, qui offrent une forme de vocabulaire, inspiré, du compositeur, la Sonate opus 78 constituait un pur bijou musical. Composée dans le ton rare du fa dièse majeur et dérogeant à la règle des trois parties, cette œuvre très originale tourne ostensiblement le dos aux conventions avec le faux menuet qui l’ouvre et la toccata très enlevée qui la conclut sans qu’un mouvement lent interrompe le cours de cette fantaisie énergique, de ce caprice de l’imagination où la grâce des modulations et le plaisir du jeu s’expriment avec intensité et délice. On peut d’ailleurs rappeler que Beethoven lui-même, si l’on en croit Karl Czerny, l’estimait davantage que la Sonate au clair de lune dont on l’encensait. Dans le jeu de Jonas Vitaud, on voit passer sous un soleil rieur et la légèreté du ton des accents de gravité et un ciel obscurci de nuages. Nous sommes en 1809 et Beethoven souffre déjà de la surdité qui assombrira sa fin de vie. L’éblouissante virtuosité et la délicatesse de la sonate ne masque pas totalement une forme de tristesse et des ombres prégnantes par endroits, que le compositeur secoue comme un chien s’ébroue au profit de la légèreté aérienne de cette pièce très mélodique et enlevée.

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Pour le piano, un manifeste

La pièce de Debussy que nous propose Jonas Vitaud s’inscrit à l'écart, en marge de ce qu'on entend habituellement du compositeur. Elle pourrait être considérée comme un manifeste de la révolution musicale dont Debussy se fait le héraut. Sa référence explicite à Bach et aux compositeurs du XVIIIe siècle tels que Scarlatti, Couperin et Rameau et le choix de nommer ses parties Prélude, Sarabande, Toccata renvoient deux siècles en arrière. Mais son contenu, qui s’inscrit en faux par rapport à la musique romantique et à l’emphase wagnérienne, les considère plus comme une source d’inspiration que comme un sujet d’imitation. Debussy y installe une liberté dans le travail thématique, une subtilité harmonique et une virtuosité pianistique particulières. Il explore les possibilités du piano à mimer l’intimité de la voix humaine aussi bien que le grondement de l’orchestre. Il chamboule le rythme, la mélodie, la tonalité, associe la limpidité aérienne qu’on lui connaît et des glissandos incessants aux battements intempestifs des accords. L’interprétation de Jonas Vitaud, loin de celles qui s’attachent à la seule fluidité, un peu mièvre et sans substance, qu’on prête parfois au compositeur, lui rend sa force et l’impact des ruptures qui marquent le morceau. Une très belle leçon de musique.

Liszt, entre poésie et musique

On connaît l’appétence de Liszt pour la poésie de son temps, lorsqu’il s’inspire des poèmes de Byron ou de Ce qu’on entend sur la montagne de Victor Hugo, qui forme la base d’un poème symphonique avant la lettre. Avec les Harmonies poétiques et religieuses, c’est à Lamartine qu’il se réfère. Rêverie et mysticisme sous-tendent ce cycle composé en Ukraine, quinze ans avant que Liszt ne soit ordonné prêtre. Lamartine y campe un contemplateur solitaire, exilé volontaire loin des fureurs du monde, que le spectacle de la nature et l'atmosphère bucolique rendent à lui-même en l’unissant à la divinité.

« À peine sur mon front quelques jours ont glissé,
Il me semble qu’un siècle et qu’un monde ont passé,
Et que, séparé d’eux par un abîme immense,
Un nouvel homme en moi renaît et recommence. », écrit le poète.

Une grande douceur et beaucoup de tendresse émanent de cette musique inspirée qui se fond à la fin dans le lointain, toute en touches impressionnistes qui la rapprochent de Debussy. Jonas Vitaud s'en fait un interprète tout en finesse et en nuances. La Ballade n° 2 de Chopin qui met fin au concert clôt admirablement ce programme aussi intéressant intellectuellement que saisissant dans l’extraordinaire délicatesse d’articulation et la variété des tonalités et accents que Jonas Vitaud imprime aux œuvres qu’il interprète.

Concert du mardi 22 septembre 2020

Goethe Institut – 17 avenue d’Iéna – 75016 Paris. Tél. 01 44 43 92 30

Jonas Vitaud interprète au piano :

Ludwig van Beethoven : Variations en fa majeur, Sonate à Thérèse en fa dièse majeur op. 78

Debussy : Pour le piano – Prélude, Sarabande, Toccata

Liszt : Harmonies poétiques et religieuses – Bénédiction de Dieu dans la solitude

Chopin : Ballade n° 2 en fa majeur op. 38

Jonas Vitaud. Une interprétation toute de  puissance, de finesse et d’émotion

La discographie de Jonas Vitaud

Rachmaninov Shostakovich Denisov avec Victor Julien-Laferrière (Alpha Classics)

Sonates de Mozart avec Mi-Sa Yang (Mirare)

Double album Debussy, Jeunes années (Mirare) Piano seul et... avec Karine Deshayes, Sébastien Droy, Roustem Saïtkoulov et le Secession Orchestra (dir. Clément Mao-Takacs)

Les Saisons – Tchaïkovsky (5 Diapasons, 2016) Piano solo (Mirare)

Miroirs - Dutilleux, Liszt (Choc Classica 2016, Grand Prix Soliste instrumental de l’Académie Charles Cros, 5 Diapasons) Hommage à Henri Dutilleux - Piano solo (NoMad Music)

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