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Arts-chipels.fr

Ondine. La force des mythes, la puissance du réel, la charge du destin.

Ondine. La force des mythes, la puissance du réel, la charge du destin.

Ondine, esprit élémentaire des eaux vives a alimenté bien des imaginaires à travers le temps, en Allemagne comme ailleurs en Europe. Christian Petzold, dans un film attachant, reconsidère à sa manière le destin tragique de celle qui voulut devenir humaine et retourna aux flots.

Berlin, de nos jours, par un bel après-midi ensoleillé. Une jeune fille et un jeune homme se font face à une terrasse de café. L’embarras que montre le jeune homme est signe de rupture. Elle le regarde comme s’il lui arrachait la vie. Elle ne comprend pas pourquoi il la quitte. Elle le menace aussi. Elle s’appelle Ondine et, comme la naïade de la légende, pour sa trahison elle le tuera. Puis elle retourne à son travail. Elle est guide pour le compte de la ville, fait découvrir aux visiteurs l’histoire architecturale de la cité. Lorsqu’elle revient dans le café, le jeune homme est parti…

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Ondine, une source d’inspiration qui traverse les âges

Les légendes qui mettent en scène Ondine sont nombreuses et diverses. L’une d’elles, alsacienne, la fait naître d’une histoire d’amour malheureuse. Un jeune seigneur dont elle était amoureuse l’avait enlevée mais, lassé d’elle, lui avait imposé de remplir un vase énorme sous le poids duquel elle avait succombé. Sa marraine, une fée, l’aurait alors transformée en nymphe protectrice des eaux vives. Plus connue est celle que consacre le romantisme allemand, dans la lignée de Paracelse, l’histoire d’un génie élémentaire qui ne peut atteindre à l’immortalité de l’âme que par le mariage avec un humain. Si celui-ci la trahit, il doit mourir et Ondine retourner à son élément originel. Avant elle, Mélusine était sortie des eaux. Après elle, la Petite sirène d’Andersen lui emboîtera le pas avant que les studios Disney ne dénaturent l’histoire et lui concoctent une happy end. Chez Christian Petzold, c’est la lecture du livre Liebesverrat de Peter von Matt, sur les trahisons amoureuses dans la littérature, qui ranime le souvenir d’Ondine.

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Amour toujours

Dans le bistrot que fréquente Ondine trône un magnifique aquarium au fond duquel un scaphandrier est placé. C’est celui-là même qu’elle rencontrera, en chair et en os, et dont elle tombera immédiatement amoureuse. Mais cette fois, l’amour est partagé. Christoph ne l’aime plus parce qu’elle l’aime mais parce qu’il partage l’appel irrésistible qui les lie. Ondine a trouvé celui par lequel elle existe. Elle a conjuré la tragédie associée à son histoire. Elle choisit son devenir. Le Destin s’est trompé de porte et les mythes ne sont qu’une projection de l’esprit. Un jour cependant, se promenant avec Christoph, elle croise son ancien amoureux et refuse de dire à son amant la vérité sur cet homme. Pressentant un mensonge, il se sent trahi et décide de rompre. Par un retournement du sort, même si sa situation n’est pas celle de la femme délaissée, Ondine est abandonnée…

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L’omniprésence de l’eau

L’eau court tout au long de cette histoire. Elle dort sous les fondations de l’Alexanderplatz et sous l’histoire de Berlin, ancien marais sur lequel s’édifie la ville. Elle est dans l’aquarium qui cristallise la rencontre d’Ondine et de Christoph. Elle est aussi le lac de barrage, artificiel, dans lequel Christoph officie, vêtu de son scaphandre, en travaillant sur les soudures des canalisations, le lac qui est hanté par ce silure énigmatique aux allures antédiluviennes à la poursuite duquel le scaphandrier entraîne Ondine et qui manque d’engloutir la jeune fille à jamais avant que l’amour ne la ramène à la surface. Elle est enfin le canal où elle croise son ancien amoureux, au-dessus duquel se scellera son destin.

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De mémoire et d’oubli

Dans cette histoire qui croise l’héritage mythique et le monde contemporain, passé et présent se mêlent et tissent ensemble des relations complexes. Ce n’est pas par hasard qu’Ondine est une historienne de l’urbanisme et qu’elle révèle sous la figure actuelle de la ville ce qui y est enfoui. Même si Berlin a détruit son Mur et effacé ainsi de manière brutale son passé, « il n’y a pas d’histoire apolitique, souligne Christian Petzold. Le politique se glisse toujours dans les histoires ». Lorsqu’Ondine évoque le Humboldt-Forum, c’est le Palais de la République qui ressurgit. Le studio qui abrite ses amours et ses peines n’a rien d’un décor romantique et le lac où elle plonge avec Christoph n’est autre que le produit du développement industriel des fabriques Thyssen. Nous sommes ici et maintenant, ce qui confère à l’histoire d’Ondine cette étrange étrangeté qui la ramène à son destin.

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Correspondances

Si l’histoire rend le monde différent, elle n’en tisse pas moins de curieuses correspondances. C’est dans le flou ou les retours de la mémoire que celles-ci s’établissent. A la manière d’une tradition transmise oralement. C’est sous l’eau qu’un village est noyé sous les eaux et qu’Ondine y découvre son nom, sous l’eau qu’elle décide de remonter à la surface, qu’elle choisit le présent contre le passé. C’est sur le ponton du barrage qu’Ondine et Christoph s’embrassent, sur le même ponton que Christoph choisira son propre destin. C’est sur Stayin’Alive qu’Ondine est ramenée à la vie, sur la même musique que seule dans son lit, elle goûte sa liberté de choix avant que son destin la rattrape. Réminiscence et ressouvenir interfèrent sur le présent comme le scaphandre de 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer trace un chemin qui passe par le Berlin sous-marin pour aboutir au petit studio anonyme où vit Ondine.

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Un intense corps à corps

Christian Petzold affectionne les plans rapprochés qui ne font grâce aux acteurs d’aucun faux pas. Paula Beer et Franz Rogowski, déjà présents dans Transit, le film précédent du réalisateur-auteur, restent sublimes d’intensité retenue. Des doigts qui s’approchent d’un visage, une manière de toucher l’autre, un regard, un sourire qui illumine l’être, c’est à une danse des corps presque immobile qu’ils se livrent. L’émotion naît de ce presque rien qui n’admet pas l’excès, où l’esquisse vaut le dessin et l’impression la forme. Une violente douceur qui s’inscrit dans le cours uniforme des jours, un moment d’éternité dans le cours de l’Histoire, une conjuration de cette Fortune aveugle qui broie les individus. Film sur la liberté d’être, Ondine conserve sa part de mystère par-delà son destin.

Ondine, écrit et réalisé par Christian Petzold

Sortie en France le 23 septembre 2020

Avec : Ondine - Paula Beer • Christoph - Franz Rogowski • Monika - Maryam Zaree  Johannes - Jacob Matschenz • Anna - Anne Ratte-Polle • Jochen - Rafael Stachowiak • Nora - Julia Franz Richter • Antonia - Gloria

70e festival de Berlin : Ours d’argent de la meilleure actrice, Grand prix de la critique internationale

• Montage Bettina Böhler • Décor Merlin Ortner • Costume Katharina Ost • Casting Simone Bär • Son Andreas Mücke-Niesytka • Concepteur sonore Dominik Schleier, Benjamin Hörbe, Bettina Böhler • Mixage Martin Steyer • Maquillage Scharka Cechova, Franziska Röder • Chef électricien Christoph Dehmel • Assistante réalisateur Ires Jung • Directeur de production Dorissa Berninger

• Producteur exécutif Anton Kaiser • Responsables de programmes Caroline von Senden, Andreas Schreitmüller, Olivier Père, Rémi Burah • Coproduit par Margaret Menegoz • Produit par Koerner von Gustorf, Michael Weber • Une production Schramm Film Koerner & Weber • Une coproduction Les films du Losange et ZDF, ARTE, ARTE France Cinéma

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