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Arts-chipels.fr

Le Grand cahier. Noir est parfois plus noir que noir.

Le Grand cahier. Noir est parfois plus noir que noir.

Loin du cahier d’écolier libérateur d’Éluard, le cahier des enfants jumeaux créé par Agota Kristof, qui met en scène une guerre pas seulement sur le terrain mais surtout dans les têtes, a les allures ravageuses d’un maelström destructeur. Valentin Rossier s’y livre à un magnifique exercice de style.

Un homme de noir vêtu émerge à peine de la pénombre. Seul son visage est éclairé. Il ne bouge pas, ou si peu – à peine quelques mouvements de mains parcimonieux et sans emphase. Il parle d’une voix égale, presque désincarnée, et l’histoire qu’il raconte, devant le micro, est effroyable. Bienvenue dans l’univers d’Agota Kristof, cette Hongroise qui fuit en 1956 l’écrasement de la révolte des Conseils ouvriers par l’armée soviétique !

Entre drame de guerre et psychoses

On meurt de faim dans une ville ravagée par la guerre et une mère aimante cherche à préserver ses enfants, des jumeaux, en les emmenant chez leur grand-mère, à la campagne. Mais le havre n’est pas celui qu’on pense. La vieille, sale, édentée, repoussante, est hostile et méchante. Dans le village, on l’appelle la Sorcière et il ne fait pas bon être de sa famille. Aussi les jumeaux doivent-ils bien vite trouver une parade pour survivre. Pour résister aux coups, ils se tabassent mutuellement jusqu’à ne plus ressentir la douleur. Ils s’endurcissent l’âme face à la nostalgie et au souvenir des douceurs d’antan. Ils usent de manigances. Dans cet univers sans amour d’où toute compassion a été bannie, ils apprennent à survivre, à rendre coup pour coup, sans colère. Leur univers, c’est leur voisine Bec-de-lièvre qui se tape le chien, un curé concupiscent, sa bonne qui aime les petits garçons et d’autres personnages tout aussi sordides. Et quand leurs parents reviennent, leur mère est accompagnée d’un officier d’occupation qui lui a fait un bébé, leur père est devenu un fugitif évadé qui cherche à passer la frontière…

 

Le Grand cahier. Noir est parfois plus noir que noir.

Un mal-être générateur de scandale

Mis au programme de nombreux lycées lors de sa sortie en 1986, et traité comme un classique de la littérature contemporaine, le roman fut considéré comme pornographique par certains parents d’élèves qui portèrent plainte, choqués par la verdeur sans fard des relations sexuelles entre les personnages. Irruption de la police au milieu d’un cours, enseignant emmené de force au poste pour incitation à la débauche, on pourrait s’amuser de cette situation qui mettait sur le devant de la scène, pour la première fois, l’idée d’une possible censure – le ministère ne donna pas suite et l’affaire retomba. Mais ce n’était que l’arbre qui cache la forêt tant le Grand cahier est dérangeant. Loin de se réduire à une offense aux bonnes mœurs, le roman dresse un portrait très sombre de l’ensemble des rapports sociaux. Au-delà même des excès induits par la guerre ou des « perversions » sexuelles qu’il présente, il met en scène une société malade qui a perdu tout repère et où les psychoses individuelles ne sont que l’expression d’un mal-être généralisé. Aucun des personnages ne trouve grâce dans cette mise à nu qui fait grincer des dents, dans cette violence sans état d’âme qui se niche au cœur de la vie même. Les jumeaux, qui auscultent ce monde en tirant leur épingle du jeu, ne font pas exception. Ils sont dedans-dehors, spectateurs et partie prenante.

Une spirale glaçante et infernale

Les gouffres s’ouvrent dans la suite de phrases courtes, descriptives, efficaces, que la psychologie n’atteint jamais. Les jumeaux, indifférenciés, énoncent. Jamais on ne perçoit de ressenti. La caméra passe, neutre, en plan médian. Elle ne procède ni par zoom ni par gros plan et plus les actes sont hors norme, plus ils sont banalisés. La gradation dans l’horreur n’en est pas moins terrible mais le crescendo implacable ne laisse nulle place au pathos. Valentin Rossier y est impressionnant de précision et de rigueur. Il excelle à rendre, avec une économie de moyens toute en nuances, la monstruosité des actes que porte le récit. Avec un air de ne pas y toucher, une posture statique qui ne laisse rien transparaître, une indifférence feinte qui aligne ses sujets-verbes-compléments comme on enfile des perles, il impose la présence de ce Verbe, puissant, qui envahit l’espace. L’humour noir transpire par endroits, traverse le texte, une ironie quelque peu sanglante point pour sous-tendre cette escalade dans le sordide. Rossier, homme-orchestre à la fois adaptateur et metteur en scène, nous propose en tant que comédien un travail d’acteur dans un registre minimaliste tout à fait remarquable. La belle sobriété des effets lumineux et sonores en forme le complément parfait.

Le Grand cahier d’Agota Kristof d’après le roman éponyme (éd. du Seuil)

Adaptation, mise en scène et interprétation : Valentin Rossier

Dramaturgie : Hinde Kaddour. Musique et conception sonore : David Scrufari. Lumières : Davide Cornil.

Manufacture des Abbesses – 7, rue Véron, 75018 Paris

Du 30 août au 7 octobre 2020,

Dimanche à 20h, lundi, mardi et mercredi à 21h.

Tél. 01 42 33 42 03. Site : www.manufacturedesabbesses.com

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