Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

La Petite danseuse de quatorze ans de Degas. La passionnante histoire d’un scandale artistique et d’un modèle énigmatique.

Le musée d’Orsay conserve un exemplaire en bronze de cette jeune danseuse sculptée par Degas. Mais seule une version en cire fut réalisée du vivant de l’artiste, montrée une fois publiquement, et la vie de son modèle comporte une large part d’ombre que la romancière Camille Laurens interroge.

Une petite visite aux collections impressionnistes est un must lorsqu’on découvre le musée d’Orsay ou qu’on y revient. Dans la masse des productions picturales ainsi qualifiées, la Petite danseuse de quatorze ans de Degas fait figure d’ovni. Cette sculpture d’un mètre de haut représente en effet une jeune danseuse, menton levé, au repos, les pieds en position de quatrième, les mains derrière le dos. L’air un peu butté, ou absorbé dans une réflexion teintée d’ennui qui nous échappe. Elle est une des quelque 80 exemplaires recensés dans le monde, avec des bonheurs divers en matière de ressemblance, et l’une des vingt-neuf sculptures fondues immédiatement après la mort de l’artiste en 1918, à partir de 1922.

Petite danseuse de quatorze ans entre 1921 et 1931, modèle entre 1865 et 1881  Statue en bronze avec patine aux diverses colorations, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois, H. 98 ; L. 35,2 ; P. 24,5 cm . Paris, musée d'Orsay . Photo © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojeda

Petite danseuse de quatorze ans entre 1921 et 1931, modèle entre 1865 et 1881 Statue en bronze avec patine aux diverses colorations, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois, H. 98 ; L. 35,2 ; P. 24,5 cm . Paris, musée d'Orsay . Photo © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojeda

La sculpture par laquelle le scandale arrive

Initialement prévue pour l’exposition impressionniste de 1880, elle est présentée par Degas à la sixième exposition impressionniste, en 1881, dans une cage de verre. L’artiste, qui y voit de moins en moins, a quitté ses pinceaux pour modeler, en trois dimensions, cette silhouette de jeune danseuse. Dépouillée de la légèreté que donne l’envol de la danse, le buste ramené vers l’avant dans une position insolente, le front démesuré et la mâchoire légèrement prognathe, elle est tout sauf une image enjolivée de la danse. Elle procure une impression de réalisme cru, sans joliesse, qui crée un certain sentiment de malaise. Elle est l’envers du décor, la face cachée, assez sombre, de l’or et des paillettes, des lumières et de l’éblouissement, le quotidien affronté au rêve qu’offre le spectacle. Une image dérangeante, qui nous ramène à la réalité, très éloignée des teintes nacrées et heureuses d’un Renoir ou des taches colorées d’un Monet. Elle perturbe, agace, est vilipendée par certains. Objet d’un long travail de réalisation de la part de l’artiste, elle ne sera plus jamais montrée en public de son vivant. Mais Degas la conservera dans son atelier.

La Petite danseuse de quatorze ans. 1865-1881, cire originale conservée à la National Gallery of Art de Washington, collection Mellon. Tutu en tulle, ruban de satin, 98 x 35,2 x 24,5 cm. Washington, National Gallery of Art © DR

La Petite danseuse de quatorze ans. 1865-1881, cire originale conservée à la National Gallery of Art de Washington, collection Mellon. Tutu en tulle, ruban de satin, 98 x 35,2 x 24,5 cm. Washington, National Gallery of Art © DR

Technique mixte

Au scandale provoqué par le traitement du sujet s’ajoute celui des matériaux employés. Foin de bronze ou de pierre noble, la Danseuse montrée au public est réalisée en cire. Les analyses spectrographiques réalisées sur l’original révèlent à l’intérieur une armature faite de fil de fer et de métal de récupération et de manches de vieilles brosses à peinture, enduite de cire modelée à la main. La cire colorée qui tient lieu de corps à la danseuse imite la texture de la peau humaine. De plus, elle est vêtue d’accessoires empruntés à la réalité quotidienne, avec leurs matériaux usuels : un tutu en tulle, un bustier de soie, des chaussons de danse, un ruban dans les cheveux recouverts d’une patine colorée. Une perruque faite de vrais cheveux (ou de crins de cheval) complète l’ensemble. Il faut imaginer le choc que représente ce « collage » en 3D en 1881 – aujourd’hui il ferait partie du vocabulaire commun de l’art contemporain. Echappant à la définition de l’art comme création originale de l’artiste, comme pur artifice, la Danseuse s’invite au banquet de la réalité qui vient perturber l’approche de l’œuvre tout en revendiquant sa qualité d’art, amplifiée par la mise sous vitrine.

Répliques et copies

La Danseuse originale en cire est aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art de Washington. A la mort de Degas, ses ayants-droits font réaliser des copies en bronze de l’œuvre dont le musée d’Orsay possède un exemplaire issu de la première série. Les prix s’envolant, plusieurs opérations sont réalisées, certaines à partir de plâtres réalisés de l’œuvre originale, d’autres à partir des bronzes issus de ces premiers moulages et de nouveaux plâtres. Plusieurs fondeurs, entre 1922 et aujourd’hui s’emparent de la sculpture, avec des fortunes diverses qui dénaturent peu ou prou l’œuvre originale. On disserte sur le tutu court de la danseuse, peu conforme à l’usage de l’époque qui l’allongeait jusqu’au genou. Le petit rat est devenu une juteuse tarte à la crème qui perd de sa force. Raison de plus pour revenir aux toutes premières versions, les plus proches de l’original, dont celle d’Orsay.

Marilyn et la Petite Danseuse. La force d’un mythe qui traverse le temps  © Eve Arnold – Magnum

Marilyn et la Petite Danseuse. La force d’un mythe qui traverse le temps © Eve Arnold – Magnum

Du petit rat à Marie Geneviève van Goethem

Le petit rat avait une histoire que recherche Camille Laurens dans son enquête sur l’œuvre. Romancière, elle se lance sur les traces du modèle en croisant le peu d’informations « objectives » qu’on possède sur Marie van Goethem et sa famille, les images que nous livrent la littérature et les écrivains sur ce milieu de l’Opéra où la prostitution fait escorte à la vie de jeunes filles à peine pubères et sur les diverses interprétations auxquelles la sculpture donne lieu. Une vie âpre, faite de conditions de vie difficiles, sans doute gâchée par le temps des séances de pose qui éloignent Marie de l’Opéra qui finalement la rejette. La Petite danseuse y acquiert un poids de chair qui vient s’ajouter à la charge réaliste déjà présente dans l’œuvre sculptée, ouvrant encore davantage l’angle sous lequel il convient de regarder cette sculpture aujourd’hui.

Face à la Petite danseuse de quatorze ans de Degas demeurera le trouble né de la superposition de l’art et de la réalité, de l’ambiguïté généralisante de la représentation artistique face à l’être vivant et à son individualité et de la perturbation révolutionnaire que l’œuvre induit dans la perception de l’art.

Petite danseuse de quatorze ans - Edgar Degas

Petite danseuse de 14 ans entre 1921 et 1931, modèle entre 1865 et 1881 . Statue en bronze avec patine aux diverses colorations, d’après la cire originale conservée à la National Gallery of Art de Washington, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois, H. 98 ; L. 35,2 ; P. 24,5 cm

Musée d’Orsay. 1, rue de la Légion d’honneur – 75007 Paris

Ouvert tous les jours sauf le lundi 9h30-18h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h45

Tél. 01 40 49 48 14. www.musee-orsay.fr

… et le livre

Camille Laurens, La Petite danseuse de quatorze ans (Stock 2017 et Folio Gallimard)

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article