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Arts-chipels.fr

Enterre-moi mon amour ou le périple d'une migrante syrienne raconté par son fil WhatsApp.

Enterre-moi mon amour ou le périple d'une migrante syrienne raconté par son fil WhatsApp.

C’est l’histoire vraie d’une jeune syrienne, qui émigre de Damas vers l’Allemagne, vue par le prisme de son fil WhatsApp tout le long de son périple. C’est ce dialogue fait de phrases courtes, de smiley, d’onomatopées, d’expressions argotiques, reflet du langage parlé, des émotions aussi cachées ou montrées,  des angoisses de chacun également cachées ou montrées qui constitue, qui forme ce récit, qui nous raconte cette épopée moderne, ce drame contemporain incroyable, si proche et si éloigné de nos vies au quotidien.

Ces 250 captures d’écran que cette jeune Dana a échangé avec ses proches constituent la trame de ce drame. Et cette forme convient si bien à ce récit contemporain. Que dire de plus au final que « cette nuit nous allons traverser» on ne dit pas  « à bord d’un canot pneumatique et nous serons 50 sur ce canot ». On dit « ça va aller » mais on ne dit pas « j’ai peur » Alors que dire de plus que  ces quelques signes qui jalonnent ce périple et qui dans leur authenticité, leur vérité nous racontent si bien ce drame.

Enterre moi mon amour, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce terme, cette expression en arabe signifie je t’aime donc je veux mourir avant toi… C’est une déclaration d’amour. Et c’est ce qu’une mère dit à sa fille qui part pour cette traversée de tous les dangers pour conjurer le sort pour calmer l’angoisse.

Enterre-moi mon amour ou le périple d'une migrante syrienne raconté par son fil WhatsApp.

La genèse de cette création

A l’origine  de cette création un travail de la journaliste Lucie Soullier dans le monde.fr en décembre 2015 que Cléa Petrolesi découvre. Elle pressent les possibilités théâtrales et dramatiques de cette épopée. Elle contacte Lucie qui séduite par le projet la met en relation avec Dana réfugiée en Allemagne. Les noms des protagonistes ont été changé, les visages et tout repères permettant de les identifier ont été effacés.

Enterre-moi mon amour ou le périple d'une migrante syrienne raconté par son fil WhatsApp.

Le multimédia au cœur du récit

C’est un voyage numérique, photographique et sonore. Les messages WhatsApp sont reproduits soit par la parole et donc dits par les deux comédiens, soit affichés comme des messages sur un des 3 panneaux soit illustrés en image ou en son. Par exemple la traversée est un moment intense où seul le bruit de la mer emplit l’espace et notre imagination fait le reste. La communication WhatsApp est faite de mots mais aussi de vidéos et de photos et également de musique. Cet univers multimédia  est retranscrit par deux séries d’écrans sur les côtés avec au milieu une trouée noire où apparaissent les deux acteurs souvent de dos dans cette pénombre. Sur les écrans, les captures de messages WhatsApp mais aussi le travail photo effectué comme en direct par Caroline Gervay tandis que Benoît Lahoz assure le travail de vidéo live. Cette collaboration restitue ce « langage » où les émotions sont gommées parce que trop fortes, où le stress ne doit pas être dit car trop présent, où tout est suggéré à demi-mots car trop fort. La restitution théâtrale de cette forme de langage était la condition pour valider le pari audacieux de Cléa Petrolesi.

La mise en scène

Dans  un décor minimaliste en fait 3 écrans verticaux dont 2 sur roulettes que les comédiens déplacent. La mise en scène est tout en délicatesse, sensibilité et distanciation. Les deux acteurs Ava Baya et Benoît Lahoz interprètent nos deux fugitifs mais sans jouer réellement leur rôle. Ils sont leurs voix et retranscrivent leurs paroles sans la jouer réellement. Ils sont des passeurs, des transmetteurs de cette narration tout en non-dit. Le récit est forcément dans les trous, dans les moments où ils n’y a rien sur WhatsApp et tout le génie de cette mise en scène c’est bien de faire sentir sans reconstituer ces moments souvent de grande angoisse, de stress où WhatsApp est muet. On ne dit pas à ces proches restés en Syrie ces véritables sentiments. La communication WhatsApp est faite de non-dit et de « théâtralisation du vécu » que la mise en scène déconstruit tout en jouant avec. Clea Petrolesi a travaillé avec un artiste numérique Benoit Lahoz et d’une photographe Caroline Gervais pour restituer ce langage multimedia fait de mots mais aussi de silences, d’images mais aussi de noir et de vidéo. Les deux comédiens sont souvent de dos ceinturés par deux séries d’écrans où sont projetés les messages et quelques vidéos et photos en lien avec la narration.

Cléa Petrolesi procéde par petites touches successives au rythme des messages qui ponctuent le récit. L’histoire se crée, se tricote petit à petit, on devine, on imagine, les choses sont juste évoquées, à peine exprimées juste par message WhatsApp. C’est cependant une vraie narration avec ses codes et ses rythmes.

En fait au-delà de l’artifice théâtral réussi qui est la reconstitution de ce langage multimédia qu’est WhatsApp, on assiste à un véritable drame, qui nous prend aux tripes et au cœur. Bien que nous sachions que l’histoire se termine bien, le déroulé étape par étape de ce plongeon dans les émotions si intenses des interlocuteurs  nous fait revivre cette épopée moderne avec intensité et suspens.

Et au-delà du pari autour de la mise en scène, ce spectacle nous confronte sans artifice aux tragédies humaines contemporaines qui ne se terminent hélas pas toute aussi bien. L’histoire de Dana qui traverse la Méditerranée en zodiac nous rappelle intensément et dramatiquement que c’est aussi l’histoire de tous ces migrants qui risquent leur vie tous les jours pour fuir les guerres et les massacres auxquels ils sont confrontés dans leur pays et que nous oublions bien trop souvent et bien trop vite.

 

L’équipe

mise en scène Clea Petrolesi
assistant mise en scène Yoann Josefsberg
interprètes Ava Baya, Caroline Gervay, Benoît Lahoz
dispositif d’image Benoît Lahoz
vidéo et photographie Caroline Gervay et Benoît Lahoz
création lumière Carla Silva
travail corporel Lilou Robert
scénographie Agathe Zavaro
création sonore David Couturier
construction décor Leo Lagarde, Benjamin Gabrié
production déléguée : Théâtre Paris-Villette / coproduction : Compagnie Amonine, Théâtre Jean Vilar – Vitry-sur-Seine
soutiens : Ville de Paris, DRAC Île-de-France, Association Beaumarchais-SACD, SPEDIDAM, ADAMI

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