Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Boule de suif. Une simplicité classique de bon aloi pour goûter le plaisir d’un texte âpre et savoureux.

Boule de suif. Une simplicité classique de bon aloi pour goûter le plaisir d’un texte âpre et savoureux.

On connaît Maupassant pour sa peinture sans fard des travers sociaux et sa vision acide des turpitudes masquées sous la respectabilité bourgeoise et provinciale. Boule de suif, texte emblématique qui fit sa fortune, n’a rien perdu de sa pugnacité sous le vernis cultivé du jeu d’André Salzet.

© D.R.

© D.R.

Passé comme un météore dans le ciel de la littérature – dix ans d’exercice en tant qu’écrivain et une existence abrégée qui s’achève à quarante-trois ans – ce jeune homme dont Flaubert fut le mentor a laissé une œuvre qui s’inscrit durablement dans les voies du réalisme littéraire. Ce franc-tireur méfiant à l’égard de tous les engagements « pour conserver le droit d’en dire du mal » dont Flaubert regrettait avec verdeur la dispersion amoureuse – « Il m’a écrit récemment qu'en trois jours il avait tiré dix-neuf coups ! C'est beau ! Mais j'ai peur qu'il ne finisse par s'en aller en sperme... » s’est révélé un narrateur hors pair, qui s’est volontairement écarté des voies du romantisme et du symbolisme aussi bien que de celles d’un naturalisme laborieux qui expulse la vision personnelle du monde que professe l’écrivain.

© Michel Paret

© Michel Paret

Boule de suif, une prostituée chez les « honnêtes » gens

Dans le huis clos resserré d’une diligence dont les passagers fuient, pour des raisons diverses, l’envahisseur prussien, un monde en raccourci se trouve réuni. Il y a là trois couples, un négociant en vins un peu fruste et sa rogome moitié, un propriétaire de filatures et sa délicate jeune femme que les uniformes mettent en émoi, un aristocrate old-style dont le salon resplendit de la parfaite éducation de son épouse, deux religieuses, un républicain vindicatif et notre gironde dame galante, dite « Boule de suif ». De quoi faire jaser et alimenter les fantasmes durant le voyage. Mais voilà t’il pas que rien ne se déroule comme prévu. Immobilisés dans la voiture sans pouvoir se restaurer, nos braves gens finissent par accepter les victuailles que distribue généreusement l’aimable prostituée. Et lorsqu’ils se trouvent immobilisés dans un village par l’envahisseur prussien, ils n’ont finalement de cesse que de convaincre la brave fille de surmonter son aversion de l’ennemi pour coucher avec l’officier prussien et permettre à la diligence de reprendre sa route. Mais foin de reconnaissance ! une fois l’orage passé, les « braves » gens ont tôt fait de se redraper dans un mépris plein de dignité… Au lecteur de se faire son idée sur la légitimité des attitudes et des opinions…

© Michel Paret

© Michel Paret

Un narrateur omniscient

De la même manière que Maupassant alterne les différents modes du récit, passant de la narration externe du littérateur-meneur de jeu au discours direct, reprenant parfois au passage les accents du terroir, les maniérismes aristocratiques, les tournures du « bon sens » bourgeois, André Salzet épouse tous les rôles. Il se glisse dans l’expression flûtée de la jeune épouse, s’empare du ton catarrheux et haché de l’aubergiste, se hisse sur ses ergots pour contempler de haut la créature perdue qu’il sacrifiera sans beaucoup de remords à ses intérêts. Si le ton satirique, le trait acéré et l’ironie cinglante restent présents, ils ne basculent pas dans la caricature. Point d’outrance dans le jeu mais une vision distanciée, légèrement décalée qui laisse voir la patte goguenarde de l’écrivain derrière la situation. Ni trop, ni trop peu. Le spectateur, lui, chemine dans ce joli spectacle d’un certain classicisme sur la frange étroite d’un vraisemblable qui n’en est pas un en appréciant pleinement la saveur du texte. Un plaisir parfois devenu rare tant la volonté d’ajouter au texte des couches successives de « lectures » masque en certaines occasions sa force originelle.

Boule de suif de Guy de Maupassant

Adaptation : André Salzet et Sylvie Blotnikas  

Mise en scène : Sylvie Blotnikas  

Avec : André Salzet

Création lumières : Ydir Acef. Musique : César Franck

Du 2 septembre au 18 octobre 2020, du mardi au samedi, 18h30, dimanche à 15h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article