Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Le Cas Lucia J. Quand la terrible histoire de Lucia Joyce croise celles de Camille Claudel et d’Antonin Artaud

Le Cas Lucia J. Quand la terrible histoire de Lucia Joyce croise celles de Camille Claudel et d’Antonin Artaud

Ce spectacle attachant, débordant d’énergie, donne à voir une face, moins connue, de l’écrivain James Joyce : une vie familiale tumultueuse hantée par l’internement psychiatrique de sa fille Lucia.

 

James Joyce, le nom est connu même si, vraisemblablement, le nombre des lecteurs à être allés jusqu’au bout d’Ulysse ou de Finnegan’s Wake est plus limité.  Cet Irlandais, l’un des auteurs-phares de la littérature de la première moitié du XXe siècle, grand buveur devant l’Eternel, clochard céleste dont Samuel Beckett fut un temps le secrétaire, révolutionna l’écriture en faisant de l’incertitude et des amalgames de la réflexion subjective le cœur même de sa création. Mots-valises, paraboles, argot, calembours, il fait feu de tout bois, ne reculant pas non plus devant ce qui fut qualifié en son temps d’obscénité. Un mal-pensant, un incorrect, préoccupé uniquement de littérature dans une Europe en proie aux grands bouleversements qui marquent la première moitié du siècle. Un errant qui choisit pour demeures l’Italie, la France et la Suisse sans cesser de porter l’Irlande sur son dos. Pas surprenant dans ces conditions que sa vie familiale en ait été marquée…

 

De James en Lucia Joyce

La dérive de James a une escorte : sa femme Nora, Irlandaise comme lui, et deux enfants, Giorgio et Lucia, qu’il entraîne au gré de ses pérégrinations. Lucia, justement, ressemble beaucoup à son père. Exaltée, entière, insoucieuse du qu’en dira-t-on, elle s’engage avec feu dans ses entreprises et ses amours, et se désengage avec la même fougue. Nous sommes dans les années 1920-1930, folles années où l’esthétique comme les mœurs sont en ébullition, en pleine révolution. La jeune fille se passionne pour la danse, étudie avec la crème des chorégraphes novateurs, Emile Jaques-Dalcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora) ou Margaret Morris avant de renoncer – sous l’égide de son père ? – malgré les soutiens qu’elle reçoit, à la danse en raison du danger que fait courir son engagement physique à son équilibre mental. Comme dérivatif, il lui restera le dessin, qu’elle étudie avec Calder, et les lettrines qu’elle réalise pour les œuvres de son père, qu’elle idolâtre.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Sur le fil, en équilibre instable

Troubles du comportement, scandales publics, on utiliserait peut-être aujourd’hui le terme de bipolarité se mêlent aux relations particulières de la jeune fille avec sa famille. Son admiration sans borne pour son père, non dénuée d’une charge érotique inassouvie, sa haine pour sa mère vécue comme castratrice, l’hostilité de son frère pour cette sœur encombrante aux yeux du monde ajoutent à la charge de la jeune fille qui est dépêchée comme patiente auprès du psychiatre et psychanalyste Carl Gustav Jung. La jeune femme a alors vingt-sept ans. Il la déclare schizophrène. Commence pour elle une alternance de séjours en asiles, maisons, institutions en Suisse, en France et en Angleterre. Près de cinquante années d’internements où les malades, transformés en cobayes, font les frais des expérimentations scientifiques les plus barbares.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Le roman d’une femme martyrisée

Seule en scène, Lucia raconte. Elle donne son point de vue. Elle livre ses incertitudes, ses hésitations, ses désespoirs. Elle dit pêle-mêle et en désordre. Elle livre tantôt la parole de son père, qui refuse de voir sur elle l’ombre de la folie, l’identifie au work in progress que constitue l’inclassable Finnegan’s Wake et sa nov’langue déroutante et rabelaisienne, où confusion des langues et confusion des attitudes se renvoient l’une à l’autre, où la parole est symbole, cris, chant d’oiseau, danse du dedans, et où la prophétie épouse la folie. Femme en miettes, Lucia est pleine de ces contraires qui l’habitent, pétrie de ces tensions qui la tirent à hue et à dia et auxquelles elle se prête sans résister. Tout se mêle et s’emmêle. La mise à mort de sa liberté de femme, les écrits de son père, sa révolte contre le sort qui lui est fait. Reviennent en mémoire ces autres sacrifiés sur l’autel de la société : Camille Claudel, la géniale élève de Rodin qui fait tache, enfermée par un frère diplomate et chrétien, ou Antonin Artaud, plein d’anathèmes contre un monde de faux-semblants, qui implore qu’on cesse de pratiquer sur lui les électrochocs où se perd son esprit.

 

Un spectacle en devenir

Karelle Prugnaud, performeuse et comédienne venue des traditions circassiennes et des arts de la rue, s’engouffre à corps perdu dans ce personnage écartelé qui se disloque et se recompose sans cesse. Elle a pour matrice les extrêmes et les lignes de fracture. Elle danse au-dessus de l’abîme et nous entraîne sur ces terres étranges où poésie rime avec cri, et outrance avec errance. Si quelques longueurs demeurent – une danse menée à rythme rock qui décale la temporalité du personnage, une scène qui révèle le théâtre en train de se faire en s’attachant à l’interprétation – on peut penser que ce work in progress qui marche dans les traces de Joyce éliminera par la suite les quelques menues scories qui s’attachent encore à sa chair. N’en demeure pas moins un spectacle fort, où la beauté de l’écriture va de pair avec une mise en scène bien menée et un travail d’acteur plus que remarquable.

 

Le Cas Lucia J. Texte d’Eugène Durif

Mise en scène : Eric Lacascade

Avec : Karelle Prugnaud et Eugène Durif

Scénographie : Magali Murbach

Théâtre 14 – Paris Off Festival (Gymnase) – 14h

20, avenue Marc Sangnier – 75014 Paris

Tél. 01 45 45 49 77 – E-mail : billetterie@theatre14.fr

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article