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Arts-chipels.fr

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Les échanges avec certains d’entre vous révèlent une usure de la bonne humeur de façade pas vraiment béate que nous avions adoptée jusqu’alors. Ce n’est pas le moment de se laisser aller. Haut les cœurs ! Keep your back straight and go ahead!

Malgré ses métaphores guerrières, notre cher président nous a douchés. Bien sûr nous savions que ce serait plus long, bien sûr les épidémiologistes les plus distingués qui se sont succédé sans discontinuer au fil des jours sur tous les supports de presse nous ont mis en garde contre une accalmie factice et ont annoncé qu’un seul petit mois était une goutte d’eau dans l’extension galopante et ordonnée de l’épidémie. Il n’empêche ! Dans un recoin de notre tête, on se disait que ça n’arrive qu’aux autres et que pour nous, restons Français, ça ne serait pas pareil. Mais las ! On en reprend pour un mois et sûrement plus, affinité ou pas, pour les plus vieux. Ceux que le virus ne tuera pas, la déprime les fera périr d’ennui !

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Raison de plus pour se remplir la vie d’autre chose. Et, pour reprendre cette blague qui traîne sur le web, « Vaut mieux être un confiné qu’un con fini. »

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Parlons donc de l’oisiveté

On nous promettait, dans les années 1960, une société du loisir où, forcément, l’homme, affranchi du souci d’un travail esclavagisant, harassant, jouirait – enfin ! – d’un repos bien mérité pour se consacrer à la culture de l’esprit. On pourrait citer parmi les grands aînés de cette idée le Droit à la paresse de Paul Lafargue qui dès 1880, prônait la réduction du temps de travail journalier à trois heures, le reste étant dédié aux loisirs, ou le Jeu des perles de verre (commencé en 1931 mais publié en 1943 en Suisse) d’Hermann Hesse – alors en délicatesse avec le régime nazi – où culture et mathématiques se conjuguaient dans un monde idéel et idéal pétri d’esthétique et de spiritualité. Nonobstant ces exemples, notre relation à l’oisiveté reste cependant le plus souvent entachée de culpabilité. Notre héritage biblique a la vie dure.

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Chassés du paradis originel où il lui suffisait de tendre la main pour disposer des fruits du jardin d’Éden – si semblable au jardin de Hespérides qu’on pourrait s’y tromper, à la pomme près dont la fonction diffère quelque peu – l’homme a appris la dure loi du travail. Il est devenu un forçat purgeant sa punition pour l’éternité des temps. Quoique l’activité humaine, incessante, a ,depuis l’aube des civilisations et dans tous ses instants, résidé dans le désir de s’affranchir du châtiment, la culpabilité demeure, vissée au plus profond de nos consciences, nichée dans les méandres des circonvolutions de nos cerveaux. C’est comme l’enfantement dans la douleur : on ne peut pas y échapper.

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

L’oisiveté, oreille du diable…

Nos philosophes et écrivains des xviie et xviiie siècles, marchant sur les traces antiques de Caton, d’Hésiode (« le travail est la sentinelle de la vertu ») ou d’Horace qui voyait dans l’oisiveté une dangereuse sirène ont enfoncé le clou et Jean-Jacques Rousseau, qui ne fait pas l’économie de la critique sociale, affirme tout de go dans Émile ou de l’éducation que « Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon. » Et même si Thomas Hobbes, un siècle plus tôt considérait dans le sulfureux – pour l’époque – Léviathan que l’oisiveté était « la mère de la philosophie », nous voilà fixés sur le fait que ne rien faire est vraiment très mal parce que ça nous met forcément le cerveau en vrille en nous laissant le temps de penser, voire d’agir pour accorder nos actes avec nos pensées, ce qui est pire… L’oisiveté est l’oreille du diable, comme la qualifient des expressions populaires allemande et italienne, et « Le temps mène la vie dure à ceux qui veulent le tuer » (Jacques Prévert).

Ah ! Qu’il est doux de ne rien faire…

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Faut-il tenir compte des mises en garde de ces trop nombreux oiseaux de mauvais augure et nous conformer à l’idée qu’il vaut mieux ne pas se laisser le temps de penser ou, au contraire, comme Cioran, y voir « Un patrimoine bien à nous : les heures où nous n'avons rien fait... Ce sont elles qui nous forment, qui nous individualisent, qui nous rendent dissemblables » ? Et Montaigne de surenchérir : « Il faut ménager la liberté de notre âme et ne l’hypothéquer qu’aux occasions justes. » Ce qui est aussi l’attitude de Sénèque qui plaide le droit au retrait. Fernando Pessoa, dans Contes, fables et autres fictions, en mesure toutes les ambiguïtés : « L'homme, souligne-t-il avec malice, recherche l'oisiveté mais, l'oisiveté ne pouvant être bien appréciée qu'en opposition avec le travail, il recherche le travail pour pouvoir rechercher l'oisiveté. La civilisation est une série de contradictions. » Et Courteline, en forme de boutade, livre, dans une dernière pirouette : « L’homme n’est pas fait pour travailler. La preuve c’est que ça le fatigue. »

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Pour la première fois peut-être dans le cours de notre vie, nous avons une opportunité formidable, qu’il faut entendre aussi bien comme « extraordinaire » qu’en son sens premier de « redoutable » : nous sommes privés d’action, pour la plupart d’entre nous, ou au moins de manière limitée, mais nous reste le choix, temps libre et enfermement obligent, de nous pencher sur nous-mêmes et sur notre environnement, de chercher en nous les ressources et la source de notre vie. Nous ne pouvons pas bouger ? Qu’à cela ne tienne : réfléchissons et rêvons maintenant ! Il n’y a pas de plus inventifs que les grands paresseux, même quand ils s’agitent dans le cadre étroit d’un univers confiné. Qu’on se souvienne d’Alexandre le bienheureux, le film d’Yves Robert où Noiret-Alexandre crée une machinerie compliquée pour se nourrir sans sortir de son lit. « Le vrai voyage, ce n’est pas de chercher de nouveaux paysages, mais un nouveau regard » conclut plus sérieusement Marcel Proust qui ferme la marche. Emboîtons-lui le pas avec nos pauvres moyens…

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

On redécouvre les plaisirs simples. Un torchon de couleurs et quelques fruits suffisent à nous projeter ailleurs…

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… vers un éden lointain

Paul Gauguin, Mahana no atua

Paul Gauguin, Mahana no atua

Et si la nostalgie du dehors se fait trop vive, rien n’empêche de revenir au temps passé où Laurel et Hardy, avec leur accent anglais, enchantaient nos enfances en associant leurs silhouettes dissemblables et leur catastrophique ingénuité, même si une curieuse distorsion les projette trois décennies plus tard…

https://www.youtube.com/watch?v=_Mgr-QIZxHw

On n’oublie pas la culture…

Même si les news se font rares après un week-end bien garni.

Côté cinéma, c’est au tour de la Cinémathèque française de proposer des films nouvellement restaurés, les trésors de la collection de la Cinémathèque, des entretiens, un baiser de cinéma chaque jour…

https://mail.google.com/mail/u/0/#inbox/FMfcgxwHMjvMfVxwVvwkfWXntsMGBXnH

Et toujours la page littéraire

Au programme de ce jour, Proust et Sénèque afin de donner à l’oisiveté ses lettres de noblesse…

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Proust, À la recherche du temps perdu. La Prisonnière

J’avais promis à Albertine que, si je ne sortais pas avec elle, je me mettrais au travail. Mais le lendemain, comme si, profitant de nos sommeils, la maison avait miraculeusement voyagé, je m'éveillais par un temps différent, sous un autre climat. On ne travaille pas au moment où on débarque dans un pays nouveau, aux conditions duquel il faut s'adapter. Or chaque jour était pour moi un pays différent. Ma paresse elle-même, sous les formes nouvelles qu'elle revêtait, comment l'eussé-je reconnue ? Tantôt, par des jours irrémédiablement mauvais, disait-on, rien que la résidence dans la maison située au milieu d'une pluie égale et continue avait la glissante douceur, le silence calmant, l'intérêt d'une navigation ; une autre fois, par un jour clair, en restant immobile dans mon lit, c'était laisser tourner les ombres autour de moi comme d'un tronc d'arbre. D'autres fois encore, aux premières cloches d'un couvent voisin, rares comme les dévotes matinales, blanchissant à peine le ciel sombre de leurs giboulées incertaines que fondait et dispersait le vent tiède, j'avais discerné une de ces journées tempétueuses, désordonnées et douces, où les toits, mouillés d'une ondée intermittente que sèche un souffle ou un rayon, laissent glisser en roucoulant une goutte de pluie et, en attendant que le vent recommence à tourner, lissent au soleil momentané qui les irise, leurs ardoises gorge-de-pigeon ; une de ces journées remplies par tant de changements de temps, d'incidents aériens, d'orages, que le paresseux ne croit pas les avoir perdues parce qu'il s'est intéressé à l'activité qu'à défaut de lui l'atmosphère, agissant en quelque sorte à sa place, a déployée ; journées pareilles à ces temps d'émeute ou de guerre qui ne semblent pas vides à l'écolier délaissant sa classe, parce qu'aux alentours du Palais de Justice ou en lisant les journaux, il a l'illusion de trouver dans les événements qui se sont produits, à défaut de la besogne qu'il n'a pas accomplie, un profit pour son intelligence et une excuse pour son oisiveté ; journées enfin auxquelles on peut comparer celles où se passe dans notre vie quelque crise exceptionnelle et de laquelle celui qui n'a jamais rien fait croit qu'il va tirer, si elle se dénoue heureusement, des habitudes laborieuses : par exemple, c'est le matin où il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions particulièrement dangereuses ; alors, lui apparaît tout d'un coup au moment où elle va peut-être lui être enlevée le prix d'une vie de laquelle il aurait pu profiter pour commencer une œuvre ou seulement goûter des plaisirs, et dont il n'a su jouir en rien. « Si je pouvais ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la minute même, et aussi comme je m'amuserais ! » La vie a pris en effet soudain à ses yeux une valeur plus grande, parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner, et non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu'il savait la rendre, c'est-à-dire si médiocre. Elle s'est à l'instant remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles choses qu'il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, sans songer qu'elles l'étaient déjà avant qu'il fût question de duel, à cause de mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé. Mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d'être à jamais dépouillé par la mort ; il suffit pour cela de la vie. Quant au travail – les circonstances exceptionnelles ayant pour effet d'exalter ce qui existait préalablement dans l'homme, chez le laborieux le labeur et chez l'oisif la paresse, – il se donne congé.

Je faisais comme lui, et comme j'avais toujours fait depuis ma vieille résolution de me mettre à écrire, que j'avais prise jadis, mais qui me semblait dater d'hier, parce que j'avais considéré chaque jour l'un après l'autre comme non avenu. J'en usais de même pour celui-ci, laissant passer sans rien faire ses averses et ses éclaircies et me promettant de commencer à travailler le lendemain. Mais je n'y étais plus le même sous un ciel sans nuages ; le son doré des cloches ne contenait pas seulement, comme le miel, de la lumière, mais la sensation de la lumière (et aussi la saveur fade des confitures, parce qu'à Combray il s'était souvent attardé comme une guêpe sur notre table desservie). Par ce jour de soleil éclatant, rester tout le jour les yeux clos, c'était chose permise, usitée, salubre, plaisante, saisonnière, comme tenir ses persiennes fermées contre la chaleur. C'était par de tels temps qu'au début de mon second séjour à Balbec j'entendais les violons de l'orchestre entre les coulées bleuâtres de la marée montante. Combien je possédais plus Albertine aujourd'hui ! Il y avait des jours où le bruit d'une cloche qui sonnait l'heure portait sur la sphère de sa sonorité une plaque si fraîche, si puissamment étalée de mouillé ou de lumière, que c'était comme une traduction pour aveugles, ou si l'on veut, comme une traduction musicale du charme de la pluie, ou du charme du soleil. Si bien qu'à ce moment-là, les yeux fermés, dans mon lit, je me disais que tout peut se transposer et qu'un univers seulement audible pourrait être aussi varié que l'autre. Remontant paresseusement de jour en jour comme sur une barque, et voyant apparaître devant moi toujours de nouveaux souvenirs enchantés, que je ne choisissais pas, qui l'instant d'avant m'étaient invisibles et que ma mémoire me présentait l'un après l'autre sans que je pusse les choisir, je poursuivais paresseusement sur ces espaces unis ma promenade au soleil.

 

Proust, À la recherche du temps perdu. Le Temps retrouvé

Toute la journée, dans cette demeure un peu trop campagne qui n'avait l'air que d'un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l'averse, une de ces demeures où chaque salon a l'air d'un cabinet de verdure, et où sur la tenture des chambres les roses du jardin dans l'une, les oiseaux des arbres dans l'autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie – isolés du moins – car c'étaient de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu'on eût pu si elle avait été vivante la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d'aujourd'hui où sur un fond d'argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais pour halluciner les heures que vous passez au lit ; toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l'entrée, les feuilles vertes des grands arbres au bord de l'eau, étincelants de soleil, et la forêt de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : « C'est joli d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre », jusqu'au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin, le clocher de l'église de Combray. Non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même, qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d'un tout autre ton, si sombre qu'il paraissait presque seulement dessiné, s'inscrire dans le carreau de ma fenêtre. Et si je sortais un moment de ma chambre, au bout du couloir, j'apercevais, parce qu'il était orienté autrement, comme une bande d'écarlate, la tenture d'un petit salon qui n'était qu'une simple mousseline mais rouge, et prête à s'incendier si y donnait un rayon de soleil.

Et Sénèque, l’Oisiveté (traduction de M. Charpentier, 1860)

Coronavirus an 01, 11e livraison. Des lézardes dans notre bel optimisme…

Le débat sur l’attitude de l’homme à adopter, entre plaisir, action et réflexion est au cœur de la problématique que pose Sénèque qui plaide pour un droit de « retrait » comme on dirait aujourd’hui.

DU REPOS ou DE LA RETRAITE DU SAGE.

[…] Vous me direz : « Que fais-tu, Sénèque ? tu désertes ton parti. Assurément, les stoïciens de votre école disent : Jusqu'au dernier terme de la vie, nous serons en action, nous ne cesserons de travailler au bien public, d'assister chacun en particulier, de porter secours, même à nos ennemis, d'une main obligeante. C'est nous, qui pour aucun âge ne donnons d'exemption de service, et qui, suivant l'expression de ce guerrier si disert, « pressons nos cheveux blancs sous le casque. » C'est pour nous, que, loin qu'il y ait rien d'oisif avant la mort, bien au contraire, si la chose le comporte, la mort elle-même n'est pas oisive. Que viens-tu nous parler des commandements d'Épicure, dans le camp même de Zénon ? Que n'as-tu le courage, si tu renonces à ton parti, de te faire transfuge, plutôt que traître ? » Voici, pour le moment, ce que je vous répondrai : Est-ce que vous me demandez quelque chose de plus, que de me rendre semblable à mes chefs ? Eh bien ! ce sera, non pas où ils m'auront envoyé, mais où ils m'auront conduit, que j'irai.

[…] aujourd'hui, nous cherchons la vérité, avec ceux mêmes qui l'enseignent.

Deux sectes principales sont en discord sur ce point, celle des épicuriens, et celle des stoïciens ; mais, l'une et l'autre, elles envoient au repos, par des chemins différents. Épicure dit. « Le sage n'approchera point des affaires publiques, à moins d'y avoir été poussé par quelque circonstance. » Zénon dit : « Le sage approchera des affaires publiques, à moins d'en avoir été empêché. » Le premier fait résulter le repos, d'une résolution prise d'avance ; le second le déduit d'une cause accidentelle. Or, cette cause embrasse une grande étendue : si l'état est trop corrompu pour que l'on puisse le secourir, s'il est envahi par les méchants, le sage ne fera point des efforts qui seraient superflus ; il n'ira pas non plus, sans pouvoir servir à rien, se consumer, s'il n'a que peu d'autorité ou de forces ; d'un autre côté, l'état ne devra point l'admettre au maniement des affaires, s'il est d'une santé qui s'y oppose. Comme le sage ne lancerait pas à la mer un vaisseau fracassé, comme il ne s'enrôlerait pas pour la guerre, étant débile, de même, s'il est question d'une vie qu'il saura ne pas lui convenir, il n'en approchera point. […]

[31] XXXI. Embrassons par la pensée deux républiques : l'une est grande et vraiment chose publique ; elle renferme les dieux et les hommes ; là, ce n'est pas à tel ou tel coin de la terre, que nous avons égard, c'est par le cours entier du soleil, que nous mesurons les confins de notre cité ; l'autre est la république à laquelle nous attacha le sort de notre naissance. Cette dernière sera celle, ou d'Athènes, ou de Carthage, ou de quelque autre ville qui n'ait pas rapport à tous les hommes, mais qui n'en concerne qu'un certain nombre. Quelques-uns travaillent en même temps pour l'une et pour l'autre république, pour la grande et pour la petite ; d'autres, seulement pour la petite ; d'autres, seulement pour la grande.

Cette grande république, nous pouvons la servir tout aussi bien au sein du repos, je ne sais même si ce n'est mieux, en examinant les questions que voici : Qu'est-ce que la vertu ? en est-il une seule, ou plusieurs ? Est-ce la nature, ou l'art, qui fait les gens de bien ? Est-il unique, ce corps qui embrasse les mers et les terres, et les êtres accessoirement unis, soit à la mer, soit à la terre, ou bien, Dieu a-t-il semé dans l'espace beaucoup de semblables corps ? Est-ce un tout continu et plein, que la matière de laquelle sont formés tous les êtres en naissant, ou bien, est-elle distribuée çà et là, et le vide a-t-il été incorporé aux solides ? Dieu, restant assis devant son ouvrage, le considère-t-il, ou bien, le met-il en action ? Dieu est-il répandu au dehors et tout autour, ou bien, intimement lié à l'ensemble ? Le monde est-il immortel, ou bien, est-ce parmi les choses périssables, et nées pour un temps, qu'il faut le compter ?

[…] C'est un esprit curieux, que la nature nous a donné : pleine du sentiment de son industrie et de sa beauté, elle nous a engendrés pour être spectateurs de si grands spectacles ; elle perdait le fruit d'elle-même, si des ouvrages si grands, si éclatants, si artistement conduits, si achevés, des ouvrages toujours divers et toujours beaux, elle ne les montrait qu'à la solitude. Pour que vous sachiez bien qu'elle veut des spectateurs, et non pas un simple coup d'œil, voyez quel poste elle nous assigna. C'est au milieu d'elle-même, qu'elle nous a établis, et elle nous a donné de voir tous les êtres autour de nous. Elle ne s'est pas bornée à poser l'homme tout droit ; mais, comme elle le destinait encore à la contemplation, voulant qu'il eût la faculté de suivre les astres dans leur cours, depuis le lever jusqu'au coucher, et de tourner le visage à mesure que tourne l'univers, elle lui a fait une tête haute, qu'elle a placée sur un cou flexible.

[…] D'où ces astres sont-ils sortis? quel fut l'état de l'univers; avant que les êtres allassent, chacun de leur côté, constituer des parties diverses? quelle raison sépara les choses plongées dans la confusion ? qui leur assigna des places? est-ce d'eux-mêmes et naturellement, que les corps pesants sont descendus, que les corps légers ont pris l'essor pour s'envoler? ou bien, malgré la tendance et le poids des corps, quelque force plus relevée leur a-t-elle fait la loi? ou bien, est-il vrai, ce qui prouve le mieux que l'homme est animé d'un esprit divin, est-il vrai qu'une partie et comme quelques étincelles du feu sacré aient jailli pour tomber sur la terre, et se soient fixées en un lieu étranger ?

Notre pensée force les remparts du ciel et ne se contente pas de savoir ce qui lui est montré. Ce que je scrute, dit-elle, c'est ce qui se trouve au-delà du monde ? Est-ce une étendue infinie, ou bien, cela même est-il enfermé dans ses bornes ? Quel aspect ont les choses du dehors? sont-elles informes, confuses, ou bien, occupent-elles un même espace dans toutes leurs dimensions, ou bien, sont-elles aussi disposées symétriquement pour une certaine élégance ? tiennent-elles à ce monde, ou bien, en sont-elles séparées par un long intervalle, et roulent-elles dans le vide? est-ce par le moyen de molécules indivisibles, que s'opère la structure de tout ce qui est né, de tout ce qui sera, ou bien, la matière des corps est-elle continue, et sujette à changer dans sa totalité? les éléments sont-ils opposés entre eux, ou bien, sans se combattre, concourent-ils aux mêmes effets par des voies différentes?

L'homme étant né pour de telles recherches, jugez combien c'est peu de chose, que le temps qui lui est donné, lors même qu'il se le réserve tout entier. […]

Texte complet sur : https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Oisivet%C3%A9

Et courage!

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