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Arts-chipels.fr

Toute nue. Feydeau, ta bourgeoisie prend l’eau !

Toute nue. Feydeau, ta bourgeoisie prend l’eau !

Dans ce spectacle décapant, où politiques, journalistes et mœurs bourgeoises en prennent pour leur grade, deux auteurs, à un siècle d’écart, stigmatisent avec un humour féroce, les hypocrisies et faux-semblants qui forment l’« ordinaire » du pouvoir et des couples.

Il était une fois Feydeau, un habitué des coups de théâtre et des péripéties scéniques qui s’enchaînent à perdre haleine. Un grand maître du vaudeville mené à rythme d’enfer, une plume acérée plantée dans les chairs bourgeoises pour décrire avec une ironie grinçante les grands et petits travers de la société de son temps. Il était une fois sa pièce, Mais n’te promène donc pas toute nue !, écrite en 1911, dans laquelle il s’attaquait, avec son humour féroce, aux mœurs de la classe politique de son temps. Il était une fois une compagnie contemporaine que le propos avait assez inspiré pour qu’elle s’empare de la pièce et lui adjoigne quelques fragments tout aussi vitriolés de théâtre contemporain et la transpose dans le monde d’aujourd’hui. Un p’tit bouillon bien épicé, mélangé dans un chaudron, bien agité, qui nous entraîne à un rythme effréné dans un chaos anarchique et jubilatoire.

© Maxime Lethelier

© Maxime Lethelier

Une histoire d’hier et d’aujourd’hui

Ventroux est un député promis à un bel avenir : celui d’être ministre dans un champ de compétence qu’il n’a évidemment pas. Il a, comme il se doit en tant qu'homme en vue, une femme potiche très décorative : Clarisse. L’un de ses anciens ennemis, Hochepaix, vient lui rendre visite en même temps qu’un journaliste, De Jaival, à l’affût de l’homme qui monte. La situation est délicate et Ventroux exhorte Clarisse à bien recevoir son monde. Il convient de soigner l’image de son digne époux. Cette situation, classique dans le monde politique, pourrait aussi bien faire les délices de de nos gazettes aujourd’hui. Ce jour-là il fait très chaud et Clarisse ne rêve que d’une chose : s’aérer, respirer, se sentir elle-même. Elle se met la tête dans le frigo pour se rafraîchir avant de se déshabiller et d'errer en petite tenue dans l’appartement, au risque d’être vue par le voisin d’en face, Clemenceau, et de porter atteinte à la belle image de son mari. Colère du mari, entêtement de la femme, présence du journaliste au beau milieu de la querelle des époux, compliquée par la présence de l’ennemi d’hier… Jeu politique, jeu médiatique et jeu social vont se trouver indissolublement mêlés dans un enchaînement de situations cocasses où le vernis social se craquèle avant de devenir poussière.

© Maxime Lethelier

© Maxime Lethelier

De Feydeau à Norén

La pièce de Feydeau comportait déjà une charge satirique pleine d’ironie. Elle acquiert avec l’apport de Norén une virulence et une cruauté dans les rapports du couple qui s’exprime avec une verdeur décapante. Norén, « architecte-scénographe du malheur », affectionne les situations limites où les relations familiales volent en éclat, où le couple se lacère avant de partir en lambeaux, où l’accumulation des détails finit par rendre l’atmosphère irrespirable. Quand le caractère étouffant et délétère de son univers croise celui de Feydeau, l’espace est livré à la sarabande impitoyable des démons, d’où qu’ils viennent. Le couple se balance des mots doux de plus en plus survoltés, aigres et crus. À la femme qui ne souhaite qu’une chose, exister, et choisit pour se révolter d’exhiber son corps comme la seule arme qu’elle possède en propre, le mari balance une image de moins que rien et de traînée sortie du ruisseau. Elle lui rappelle son inutilité, la nocivité de la Chambre qui, lorsqu’elle est en vacances, laisse le pays enfin tranquille. La barre de l’hostilité feutrée et des escarmouches qui forment le quotidien des couples mal assortis est franchie. Ces deux-là se ressemblent dans leur acrimonie. Ils s’affrontent sauvagement et l’escalade de la violence entre eux s’accompagne d’une escalade de la nudité de Clarisse. Des sous-vêtements dans lesquels elle se montre au début, elle passe progressivement à une nudité intégrale qu’elle balafre de noir en arborant d’une manière vengeresse le slogan « Impérialiste » tracé sur la poitrine.

© Maxime Lethelier

© Maxime Lethelier

Un monde politique passé au scalpel

La pièce ne nous fait grâce d’aucune des turpitudes du monde politique. Il y a d’abord le cynisme qui s’exprime dans les échanges téléphoniques entre Ventroux et son mentor politique. Le député, pour s’être exprimé sur les questions agricoles, devrait hériter du portefeuille de la Marine ! Il y a ensuite le voisin Clemenceau, du même parti mais dont on pourrait dire : « Garde toi de tes amis ! », mais aussi Hochepaix, au nom équivoque qu’il s’attache à corriger pour préserver sa respectabilité, qui vient en quémandeur plaider pour un arrêt de gare de train dans sa commune après avoir été l’un des détracteurs les plus virulents de Ventroux. Les deux ennemis qui n’ont pas eu de mots assez durs l’un envers l’autre sont face à face pour trouver une alliance conjoncturelle au milieu de laquelle Clarisse débarque comme un chien dans un jeu de quilles. Il y a aussi le journaleux figaroscopique à la recherche du scoop qui assoira sa carrière. Mis à la sauce d’aujourd’hui, il plante son micro et le regard indiscret de la caméra dans tous les recoins de la maison, traquant les personnages jusque dans leur intimité, hors scène. Un fouille-merde pour lequel il n’existe pas d’espace privé qui a une saveur étrangement contemporaine et qui pratique une traque permanente à laquelle consentent, d’une certaine manière, les politiques qui, quoique victimes, ont besoin de la presse pour exister. Ventroux n’échappe pas à la règle, soumis qu’il est en permanence au regard des autres et obsédé par le qu’en dira-t-on, dans un contexte qui sonne l’heure des vérités et des règlements de compte.

© Maxime Lethelier

© Maxime Lethelier

Un voyeurisme omniprésent

La vidéo apporte son contrepoint perturbateur à cet univers qui se disloque. Elle nous fait pénétrer dans l’envers du décor, dans le hors champ par rapport à ce qui se joue sur scène, dans l’univers des vérités masquées derrière la poudre aux yeux que jettent les personnages. Elle dévoile ce qui devrait rester invisible aux yeux du public, les abîmes travestis en masque de respectabilité. Représentative de ce « nouveau » journalisme format tabloïd, qui fouille dans la fange pour y trouver matière à « information », elle incarne la nouvelle « communication » et la perversion des médias d’aujourd’hui. Il n’est plus ici question d’informer mais de traquer des personnages politiques pour faire vendre. Et ceux-ci se prêtent au jeu du paraître de la vie politique qu’on fait passer pour la réalité.

© Maxime Lethelier

© Maxime Lethelier

De la drôlerie à l’état pur, mais grinçante et sans merci

Entre les irruptions intempestives de Clarisse qui empêche tout dialogue continu entre les personnages et perturbe de manière délibérée le jeu politique et les chassés-croisés entre les personnages qui finissent par former un faisceau de cruautés accumulées poussées à leur paroxysme, le spectateur compte les points. Arroseur arrosé, au figuré comme au sens propre dans la mise en scène, Ventroux se débat comme un poisson pris au piège dans la nasse, errant de l’un à l’autre sans possibilité d’en sortir. Pour corser le tout, Clarisse le fait cocu avec le domestique, ici converti en batteur qui ponctue les échanges à fleurets plus du tout mouchetés entre les personnages. Bientôt d’ailleurs le dialogue se défait en lambeaux de phrases inachevées, en fragments éloquents dépourvus de sens, en acquiescements et dénégations d’une communication qui n’existe plus, d’un monde qui se révèle, toute honte bue, dans son inanité profonde. Rien ne va trop loin dans cette escalade cacophonique qui nous entraîne irrémédiablement vers le chaos.

Il y a dans cette pièce comme un parfum d’apocalypse joyeuse mais ravageuse. On rit beaucoup de cette succession de trempettes en eaux nauséabondes. Les cercles de l’enfer de Dante se referment en mode grotesque sur les personnages. Et quand la guêpe se met à piquer, elle ne pique pas seulement la fesse de Clarisse…

Toute nue !, d’après Mais n’te promène donc pas toute nue de Georges Feydeau, la Veillée, Démons et Détails de Lars Norén

Adaptation : Camille Froidevaux-Metterie

Conception, dramaturgie et mise en scène : Emilie Anna Maillet

Avec : Marion Suzanne (Clarisse), Sébastien Lalanne (Ventroux), Matthieu Perotto ou Simon Terrenoire (De Jaival), Denis Lejeune (Hochepaix), François Merville (le batteur, rôle de Victor)

Scénographie : Benjamin Gabrié. Création vidéo : Maxime Letheller et Jedan-François Domingues. Création lumière et régie générale : Laurent Beucher. Son : Jean-François Domingues.

Théâtre Paris-Villette

Du 27 février au 21 mars, mar, mer, jeu, sam à 20h, ven à 19h, dim à 15h30

211, avenue Jean-Jaurès – 75019 Paris

Rés. 01 40 03 72 23 – www.theatre-paris-villette.fr

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