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Arts-chipels.fr

Rocks. Le cinéma social anglais : pas mort !

Rocks. Le cinéma social anglais : pas mort !

Dans ce film attachant et plein de vie, Sarah Gavron évoque le moment où les questionnements de l’adolescence rencontrent les difficultés de la vie sociale dans une ville de Londres pluri-ethnique et culturelle.

Rocks est un monolithe souriant. Une ado avec un petit frère qui ressemble à tous les petits frères. Peut-être un peu plus agaçant à toujours poser les questions qu’il ne faut pas et à faire des réflexions dont on se passerait bien. Il faut dire qu’à quinze ans, ce n’est pas drôle de s’occuper des petits et de les traîner avec soi quand on voit ses copines après la classe. Mais ce jour-là quelque chose a changé. La mère de Rocks, dépressive, a perdu son emploi et  quitté le domicile en laissant un peu d’argent et un petit mot. Elle ne parvient plus à assumer. Elle demande pardon. Elle est partie mais elle reviendra. Comme elle l’a déjà fait. Seulement, elle ne dit pas quand.

Rocks – Sarah Gavron © Jo Farrugia

Rocks – Sarah Gavron © Jo Farrugia

Un drame qui va s’intensifiant

Alors Rocks fait comme si rien n’avait changé. Comme si sa mère était toujours là, qu’elle s’occupait d’Emmanuel, son frère de sept ans, et d’elle. Pour rester avec son frère, éviter les familles d’accueil. Au début c’est facile. Le peu d’argent laissé suffit à payer les fast-foods et les provisions de base nécessaires à faire vivre les enfants. Mais dans la barre d’immeubles où Rocks réside, les langues vont bon train, la curiosité des voisins aussi. Rocks ment, se dérobe. Un jour, au retour de l’école, elle aperçoit de loin devant sa porte un employé des services sociaux. Commence alors la cavale pour les deux enfants. Rocks sèche l’école et entraîne son petit frère d’hôtels miteux où elle se fait escroquer en logements de fortune de plus en plus précaires. Une fuite continue sur une voie sans issue.

Rocks – Sarah Gavron © DR

Rocks – Sarah Gavron © DR

Le décor bigarré d’une ville pluriculturelle

Là où Ken Loach nous avait habitués à des drames sociaux très « Anglais de souche », Sarah Gavron installe une autre vision de la ville. Rocks est noire. Ses copines offrent tout l’éventail communautaire qui compose Londres aujourd’hui. Elles sont africaines, du Nigéria, du Somali ou un mixte du Congo et du Ghana. Certaines viennent du Bengladesh. D’autres encore arrivent d’Europe, de Pologne. Elles incarnent l’autre visage de la mosaïque londonienne, non celle des immigrés de l’intérieur, gallois, écossais ou irlandais, mais la dimension composite de l’empire que le pays créa au-delà des mers au cours de son histoire. À Hackney, dans le quartier de Londres où fut tourné le film, elles présentent une vision de la ville où la traditionnelle attitude britannique de réserve face aux excès en tout genre n’est pas la règle, où la peau laiteuse et les taches de rousseur ne sont pas les couleurs dominantes.

Rocks – Sarah Gavron © Charlotte Croft

Rocks – Sarah Gavron © Charlotte Croft

Une peinture juste de l’adolescence
Rocks et ses copines forment une bande, avec chacune sa personnalité. Même si elles viennent de milieux différents, plus ou moins aisés, qu’elles vivent aussi bien dans des barres d’immeubles que dans des petites maisons individuelles, elles ont les fâcheries des ados, leurs réconciliations aussi, la même addiction au téléphone portable, le même goût de vivre en dépit des contraintes. Qu’elles se nouent un foulard autour de la tête pour masquer leurs cheveux conformément aux usages de leur communauté ou s’ébattent à visage découvert, elles ont ce sens de groupe, cette solidarité de l’adolescence et cette vitalité qui traverse les petites choses de la vie. Elles fredonnent les refrains à la mode, dansent comme leurs idoles, se passionnent et s’ennuient avec la même force communicative.

Rocks – Sarah Gavron © Charlotte Croft

Rocks – Sarah Gavron © Charlotte Croft

Une création « collective » originale

Le film est né du désir de Sarah Gavron de créer un film collaboratif dans lequel les jeunes femmes auraient la première place. Des ateliers avec des jeunes et des travailleurs sociaux émerge un premier scénario. C’est dans une école pour filles du centre de Londres, représentative de la diversité ethnique et religieuse de la ville, que se fait la sélection. Le choix se porte sur des jeunes filles de 4e et de 3e, à l’âge central et mouvant qui sépare l’enfance de l’âge adulte où le corps, comme l’esprit, change. La plupart n’ont aucune expérience du jeu. Comédiennes d’occasion, elles apporteront aux situations et aux personnages, à travers un travail d’improvisation remodelant sans cesse et enrichissant le scénario, une touche personnelle issue de leur ressenti et de leur vécu.

Rocks – Sarah Gavron © DR

Rocks – Sarah Gavron © DR

Des accents de vérité

Il faut dire qu’elles sont nature, ces jeunes filles. Pleines de vitalité. Extraverties pour les unes, plus réservées pour les autres, amies dans la vie ou étrangères l’une à l’autre, fraîchement arrivées ou installées de longue date, danseuses, chanteuses pour certaines, elles nourrissent le scénario de leur authenticité. Elles rient, se trémoussent ensemble et entretiennent, comme dans la vie, une complicité qui est celle de l’adolescence. Elles jouent à être elles-mêmes et portent sur leurs attitudes un regard plein de malice et d’humour avec un naturel confondant. Bukki Bakrai, dans le rôle de Rocks, incarne avec une acuité sensible la grande sœur protectrice qui découvre les difficultés du monde des adultes lorsqu’elle se trouve responsable de son frère et confrontée à la précarité des conditions d’existence. D’Angelou Osei Kissiedu pose, dans le rôle d’Emmanuel, le regard capricieux de l’enfance, apte aux volte-face mais aussi impitoyable et habile à débusquer les incohérences et les faux-semblants.

Rocks – Sarah Gavron © Charlotte Croft

Rocks – Sarah Gavron © Charlotte Croft

Une leçon d’humanité

Le film évite, sans angélisme cependant, les poncifs trop souvent utilisés des « mauvaises » familles d’accueil et des services sociaux autoritaires insoucieux du bonheur des enfants. S’il expose le côté dramatique de la situation, il ne juge pas. Même s’il témoigne des errances de notre société, il ne s’érige pas en dénonciation sociale. Au désespoir profond qui habite Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, il oppose une fin en suspens, ouverte sur tous les possibles. Dans le doux murmure du vent et le friselis paresseux des vagues, des adolescentes qui n’ont, pour certaines, jamais vu la mer s’inventent de nouvelles règles de vie faites de chaleur humaine et de solidarité.

Rocks – Film britannique. Sortie en salles le 9 septembre 2020

Réalisé par Sarah Gavron

Écrit par Theresa Ikoko, Claire Wilson

Produit par Faye War, Ameenah Ayub Allen

Avec : Bukki Bakrai (Rocks), Kosar Ali (Sumaya), D’Angelou Osei Kissiedu (Emmanuel), Shaneigha-Monik Greyson (Roshé), Ruby Stokes (Agnes), Tawheda Begum (Khadijah), Afi Okaidja (Yawa), Anastasia Dymitrow (Sabina).

Image Hélène Louvart. Montage Maya Maffioli. Décors Alice Normington. Casting Lucy Pardee. Musique originale Emilie Levienaise-Farrouch. Direction de production Nicola Morrow. Maquillage / Coiffure Nora Robertson. Costumes Ruka Johnson. Post-production Meg Clark. Réalisatrice associée Anu Henriques

Distribution : Haut et Court.

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