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Arts-chipels.fr

Hernani, brigand de la pensée. Le romantisme ouvre la porte à un nouveau monde.

Hernani, brigand de la pensée. Le romantisme ouvre la porte à un nouveau monde.

Quand un trio talentueux se met en tête de relire avec humour et acuité la pièce par laquelle le romantisme revendiqué acquiert droit de cité, cela donne lieu à un intéressant spectacle, bien mené de bout en bout, qui mêle la pièce elle-même et les conditions dans lesquelles elle fut créée.

Une table est dressée. Un domestique entre, met la dernière main à la présentation. Deux couverts sont disposés face à face à chaque extrémité de la longue table. Nous sommes chez le prince de Polignac, président du Conseil des ministres de Charles X. Son épouse se passionne pour l’œuvre d’un jeune écrivain, Victor Hugo. Elle circonvient le domestique pour qu’il joue l’un des rôles masculins de la pièce. Le texte de sa pièce, Hernani, traîne sur la table car elle doit être examinée par la commission de censure. Lorsque son époux arrive à son tour, elle tente une défense timide d’un texte dont la mort est programmée.

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Hernani, pièce culte

Quoique peu joué dans les temps qui suivirent sa création, Hernani ne représente pas moins l’acte fondateur du théâtre romantique, même si les principes du genre sont fixés par Hugo trois ans plus tôt, dans la préface d’une autre de ses pièces, Cromwell. Hernani consacre l’irruption dans le paysage français de la deuxième génération romantique, celle qu’on appellera « petits » romantiques et que Théophile Gautier décrira d’une plume alerte dans les Jeunes France. Parmi eux figureront Gérard de Nerval, Pétrus Borel et, quoiqu’absent en ce jour de première, Aloysius Bertrand, l’inventeur du poème en prose et auteur de Gaspard de la Nuit qui inspirera Ravel. Pour l’heure, Chateaubriand cède le flambeau du romantisme à Victor Hugo qui se mue, à vingt-huit ans à peine, en chef de file d’une joyeuse bande de jeunes gens à gilets rouges qui se gaussent des bourgeois en parapluie et se targuent de révolutionner l’art et la vie avec.

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Une Histoire à vif

Les soubresauts qui suivent la chute du Ier Empire et le rétablissement d’une monarchie qui peine à comprendre que le retour en arrière est impossible forment le soubassement sur lequel la seconde génération romantique, celle de 1830, va édifier sa contestation esthétique. La volonté de « retour à l’ordre » manifestée par la monarchie s’accorde mal avec les idéaux qui secouent encore la société et trouvent un écho tout particulier auprès de la jeunesse. Les décennies suivantes puiseront la matière de formes révolutionnaires d’organisation sociale, du phalanstère de Fourier aux « prophètes » en tout genre comme Enfantin, en passant par la vision messianique de la femme chez Flora Tristan ou par l’émergence du « peuple », prélude au socialisme. Le climat est tendu, insurrectionnel. La censure hyperactive et la répression omniprésente exacerbent les positions. Hernani est créé en février 1830, le pouvoir tombera quelques mois plus tard, en juillet de la même année.

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Le théâtre, enjeu historique

C’est dans ce contexte que Victor Hugo formule les préceptes d’un nouveau théâtre qui fait fi des règles du théâtre classique avec ses trois unités, de lieu, de temps et d’action. Sur les traces de Shakespeare, il revendique un théâtre où alternent et s’unissent le sublime et le grotesque, où l’excès déborde la mesure et où le « convenable » cède devant la passion dans une urgence de vie qui fait fi des conventions. Le drame romantique est né et la préface de Cromwell, en 1827, en a fixé le cadre. Dans le contexte étouffant de la France de 1830, le théâtre romantique se fait le vecteur de cette aspiration à la liberté qui passe par l’émergence du « peuple » – elle se traduira quelques années plus tard par le printemps des peuples qui secouera une bonne partie des pays d’Europe. Le politique s’installe sur la scène, malgré la censure, mais de manière voilée. Si Hernani se passe en Espagne, la contestation du pouvoir que la pièce comporte est limpide. Comme chez Corneille qu’Hernani rappelle étrangement par certains côtés, au moins pour la partie baroque, le Prince – ici Don Carlos, ou Charles Quint – est magnanime. Il renonce à Doña Sol, la femme qu’il aime, et la donne à Hernani, l’ennemi qui a juré sa perte. Mais la manière qu'a la pièce de traiter le futur empereur germanique comme un vulgaire péquin constitue une offense à la royauté de droit divin.

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La pièce et son histoire

Par des allers-retours entre la pièce et son contexte, dans une série de saynètes qui alternent des extraits de la pièce – l’éclairage plus intimiste en marque l’irruption – et sa mise en situation historique, le spectacle raconte les différentes étapes qui ont marqué l’histoire de la représentation. L’erreur, politique, de la commission de censure qui autorise qu’elle soit jouée sans coupure pour rendre manifeste son caractère excessif et choquant, l’insulte qu’elle représente à l’égard du bon goût, les manœuvres ourdies pour la faire huer lors de la première et mettre fin à sa carrière, l’intérêt du directeur de la Comédie française pour un scandale générateur de public, les réticences des acteurs à endosser des rôles si étrangers à leurs habitudes. On se souvient du « Vous êtes mon lion, superbe et généreux » de l’acte III que Melle Mars transforma de son propre chef en « Vous êtes, mon seigneur, vaillant et courageux » parce que les mots d’Hugo lui arrachaient la bouche...

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Le « chahut » d’Hernani

Le spectacle nous replonge dans les conditions de la première. Imaginons un instant un théâtre plongé dans le noir. Le lustre n’a pas encore été allumé et n’est pas descendu des cintres. Une bande de jeunes gens avides d’en découdre occupent la salle depuis plus de deux heures. Ils sont venus là pour manifester leur soutien à celui qui a engagé le combat contre les traditions. Ils remplacent la claque ordinairement appointée par le théâtre. Les esprits se sont échauffés. Les cris, les sifflements et les huées des détracteurs sont couverts par les applaudissements et les « hourras » des partisans. Le tumulte est indescriptible et le succès au rendez-vous. Quant à la pièce elle-même, au-delà du lot d’« excès » qu’elle comporte et de sa chute finale tragique, elle avance une idée révolutionnaire : le droit, en matière d’amour, au libre choix, au mépris des conventions et des mariages arrangés.

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Le théâtre dans le théâtre

Les trois comédiens sur scène endossent tous les rôles. Un changement d’accessoire vestimentaire et les voici métamorphosés en Monsieur de Polignac et son épouse, en Adèle Hugo, Mademoiselle Mars ou le baron Taylor. Une perruque chevelue et Théophile Gautier fait son entrée. Quant aux personnages de la pièce, ils passent de l’un à l’autre, hommes et femmes, interchangeables. On retrouve une forme d’essence du théâtre qui nous renvoie aux origines populaires du théâtre de tréteau, indifférente à la vraisemblance. Espagne oblige, « mi corazon » et le tango, accompagnés à la guitare électrique, nous font un clin d’œil amusé tandis que la pièce nous conte une histoire de théâtre dans le théâtre et sur le théâtre. Elle nous transforme même en public sur le public, jouant la claque romantique pour saluer le spectacle. Les comédiens sont épatants dans leurs changements à vue, le rythme impeccable et le rire garanti. Et pour ceux pour qui Hernani, c’est du sérieux, ce « brigand de la pensée » exprime bien ce qui fut en jeu à travers la pièce.

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Hernani, brigand de la pensée d’après Victor Hugo

Conçu, mis en scène et joué par Jean Barlerin, Odile Ernoult et Étienne Luneau.

Mise en lumière : Malek Kitouni.

Au Lavoir moderne parisien, 35 rue Léon – 75018 Paris

Du 11 au 15 mars 2020 à 19h, dimanche à 15h

Tél. 01 46 06 08 05. Site : www.lavoirmoderneparisien.com

En tournée

28 avril 2020 : Théâtre Municipal Berthelot-Jean Guerrin, Montreuil (93). 
4 et 5 mai 2020 : Lycée Notre-Dame de Sion, Istanbul (Turquie). 
6 mai 2020 : Lycée Tevfik Fikret, Ankara (Turquie). 
17 et 18 juin 2020 : Mois Molière, Versailles (78). 
2 août 2020 : Festival de Théâtre, Seilhac (19).

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