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Arts-chipels.fr

Radioactive. Marie Curie, un biopic ouvragé, traversé par l’actualité

Radioactive. Marie Curie, un biopic ouvragé, traversé par l’actualité

Marie Curie fut une scientifique hors pair, révolutionnaire pour son époque, une « étrangère » polonaise qui s’imposa par la seule valeur de son esprit et sa lutte incessante pour être reconnue. Marjane Satrapi porte sur cette femme hors pair un regard de femme et d’exilée.

Un couloir d’hôpital, d’une longueur interminable. Une vieille femme, sur un chariot lancé à pleine vitesse, est en train de mourir. Dans ses yeux passent les scènes de sa vie passée. Elle, c’est Marie Curie, et nous sommes en 1934. Elle a soixante-huit ans. Sa vie s’est inscrite résolument hors des sentiers battus. Scientifique d’exception, elle a vécu à parts égales à cheval entre les xixe et xxe siècles. Le film qui raconte son histoire oscille entre les différents épisodes de sa vie, de son enfance à sa mort, avec des projections vers le futur montrant l’impact de ses découvertes dans le monde d’aujourd’hui.

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Une histoire hors du commun

La Polonaise Maria Salomea Skłodowska naît à Varsovie en 1867 d’un père d’origine noble, professeur de mathématiques, et d’une mère institutrice. Des parents qui l’encouragent sur la voie des études. Déjà la jeune fille, marquée par le décès précoce de sa mère et de sa sœur, fait montre d’une indépendance de caractère et d’une volonté peu communes. Dans un pays sous domination russe, elle participe à l’Université volante qui œuvre clandestinement à l’éducation des masses. Ce même tempérament, on le retrouve à Paris dès 1891 à la Faculté des Sciences. Parmi les 776 étudiants que compte alors la faculté – ils seront environ 2 000 vingt ans plus tard –, seuls 27 sont des femmes. Lorsque Marie rejoint début 1894 le laboratoire de recherches physiques du professeur Gabriel Lippmann, celui-ci lui confie des travaux de recherche sur les propriétés magnétiques de divers aciers. Comme ce travail ne correspond pas à ses propres recherches, elle le quitte pour rechercher un laboratoire plus en phase avec ses recherches.

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Une recherche acharnée et la naissance d’un couple

C’est alors que Pierre Curie, chef des travaux de physique à l’École municipale de physique et de chimie industrielles, entre en scène. Il l’héberge dans son équipe et lui permet de mener ses propres recherches sur les propriétés du rayonnement de l’uranium. Les découvertes s’enchaînent. Marie montre que la pechblende et la chalcolite sont plus actives que l’uranium, que les rayons de Becquerel sont une propriété de l’atome lui-même et non une réaction chimique. Pierre et Marie tombent amoureux. Ils se marient et en 1897, Marie donne naissance à Irène dont le destin scientifique sera lui aussi prestigieux. Pierre Curie rejoint son épouse dans ses recherches. Dans des conditions difficiles. « Ce laboratoire tenait à la fois de l’étable et du hangar à pommes de terre. Si je n’y avais pas vu des appareils de chimie, j’aurais cru qu’on se moquait de moi », déclare le chimiste allemand Wilhelm Ostwald en visite. Ensemble, Pierre et Marie découvrent deux nouveaux éléments : le polonium et le radium. En 1903, ils reçoivent le prix Nobel de physique, avec Henri Becquerel pour leur recherche commune sur le phénomène des radiations découvert par Becquerel. Marie est la première femme récompensée par un Nobel.

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Un parcours solitaire chahuté

Trois ans plus tard, Pierre, renversé accidentellement par une voiture à cheval, meurt. Avec le soutien du père de Pierre, Eugène Curie, et de son frère Jacques, Marie poursuit sa route. Dans son laboratoire, sans discrimination sexiste, elle accueille 45 femmes. Sa nomination en tant que professeur à la Sorbonne, la première du genre pour une femme, suscite des réactions ambiguës, parfois hostiles, commentées ainsi dans le Journal : « si la femme est admise à donner l’enseignement supérieur aux étudiants des deux sexes, où sera désormais la prétendue supériorité de l’homme mâle ? En vérité, je vous le dis : le temps est proche où les femmes deviendront des êtres humains. » Lorsqu’en 1910, elle postule à l’Académie des sciences, antiféminisme et xénophobie président vraisemblablement au choix d’Édouard Branly qu’on lui préfère. Sa liaison avec Paul Langevin, l’ami de toujours du couple, lui-même marié, ajoute à son image de « Polonaise venant briser un bon ménage français ». Le scandale est tel que les instances officielles la renverraient volontiers en Pologne. Le prix Nobel 1911 de chimie lui est cependant décerné pour ses travaux sur le radium, le polonium et leurs propriétés, mais Marie est invitée à ne pas se présenter à Stockholm pour recevoir son prix… Fidèle à elle-même, elle brave l’interdiction. Lors de la création de l’Institut du radium, Émile Roux, directeur de l’Institut Pasteur, lui impose une direction bicéphale avec le biologiste Claudius Regaud.

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Des années de guerre marquées par la radiographie

Marie, qui souffre de maladie, n’en poursuit pas moins opiniâtrement son action. Durant la guerre, elle transforme la voiture de la princesse de Polignac en « ambulance radiologique » et participe à la conception d’unités chirurgicales mobiles. La radiographie est d’une grande aide dans la localisation des éclats d’obus dans les corps blessés. Elle passe son permis de conduire et part régulièrement sur le front. Après la guerre, le soutien des femmes américaines lui permettra à deux reprises d’acquérir un gramme de radium pour ses travaux. Très sollicitée, elle n’en continue pas moins de s’engager, par exemple au côté d’Albert Einstein dans la Commission internationale de coopération intellectuelle. Son exposition prolongée aux éléments radioactifs qu’elle étudie – et dont elle pense au début des années 1920 qu’ils ont à voir avec ses troubles – auront finalement raison d’elle. Lorsque le film s’achève, la boucle est bouclée et l’on revient au couloir d’hôpital des débuts.

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Un film caractérisé par un souci d’exactitude

Le travail de recherche entrepris par Marjane Satrapi et l’ensemble de l’équipe du film pour restituer la personnalité de Marie Curie et son environnement est très présent. Pas d’anachronismes dans la conception des décors et des costumes, pas d’enjolivement de la réalité quotidienne des époux Curie dans leur laboratoire de fortune de Versailles, dans leurs conditions de travail qui voient Marie et Pierre travailler jusqu’à l’épuisement à broyer de la pechblende dans un baquet pour en extraire l’uranium. Une volonté de revenir à la source qui se traduit aussi chez les comédiens par le souci de comprendre la pratique scientifique de Marie et Pierre par des visites à l’institut Curie et en participant à des conférences scientifiques, pour être justes dans leur manière de dire la science et de camper leurs personnages de scientifiques.

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Les Curie, un couple hors du commun

Ils étaient, d’une certaine manière, faits pour se rencontrer. Tel est en tout cas la manière dont le film les présente. Lui, d’une famille anticonformiste, sans doute à la recherche de celle qui aurait un esprit similaire. Elle, avec son éducation hors norme, sa formation scientifique « masculine », sa liberté de parole et d’action, avide d’être reconnue pour elle-même non en tant que femme mais en tant que scientifique. Leur humour et leur mépris des conventions, exercé dans un but de réalisation et d’accomplissement, et la même exigence scientifique les lient indissolublement pendant les quelque dix ans de leur vie commune. Un amour météoritique que le temps n’a pu user, et une complicité qui manquera cruellement à Marie après le décès de Pierre. On est à la limite du mélo flamboyant, et les lettres que Marie adresse à son mari défunt ne font que renforcer le caractère amour-toujours-mais-amour-tragique-et-force-du-destin, n’était la passion de vivre qui anime Marie et la pousse dans les bras de Paul Langevin. Tombée au plus profond du désespoir, la lutteuse trouve les ressources pour reprendre le dessus…

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Marie Curie, une femme dans son siècle

De la biographie de Marie, l’on peut aisément dégager la force de volonté qu’il lui a fallu développer pour aller au bout d’elle-même, se réaliser. Le film donne d’elle l’image d’une femme âpre, abrupte, combattante, refusant les à-peu-près et les concessions, dressée sur ses ergots pour se défendre contre tout et contre tous, absorbée dans une quête qui la pousse toujours plus loin. Mère sans doute lointaine et peu concernée par la vie domestique. À vif dès qu’elle perçoit le moindre sexisme ou croit le percevoir, elle ne cesse de se battre et de provoquer. Une attitude qui, si elle prend un relief particulier parce qu’elle s’exerce dans le monde très masculin de la science, est aussi dans l’esprit de l’époque. Le tournant du xxe siècle voit en effet l’émergence de mouvements féministes et les signes avant-coureurs d’une mutation que la Première Guerre mondiale va définitivement entériner. La mode va libérer les corps féminins de leurs corsets. La Garçonne de Victor Margueritte (1922) n’est pas loin, avec sa scandaleuse héroïne, libre, autonome et bisexuelle. Avec le travail des femmes va naître la volonté d’indépendance, même s’il faudra encore quelques décennies avant que celle-ci ne soit effective, au moins partiellement.

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Un monde en pleine agitation

Le film ne se referme pas sur l’aventure de Pierre et de Marie. Il inscrit leur histoire dans la société de leur époque. Ce qui se joue au tournant du siècle, c’est l’irruption de la modernité, l’apparition de la Fée électricité qui donnera à la liberté du corps dansé de Loïe Fuller sa fluidité lumineuse, mais aussi toutes les recherches et expérimentations sur le paranormal. Déjà, dans la continuité du spiritisme d’Allan Kardec, Victor Hugo, quelques décennies plus tôt, s’entretenait avec les esprits dans son exil de Guernesey. Les expérimentations sur le magnétisme, l’apport de la photographie qui matérialise les ectoplasmes tout comme le symbolisme créent un pendant à cette société naissante du scientifique et de l’industriel. Un phénomène de société qu’on pourrait rapprocher des tendances New Age et de l’intérêt pour le chamanisme aujourd’hui. Rationnel et irrationnel se côtoient, se fréquentent, s’interrogent mutuellement et il n’est guère étonnant que la petite matière verte phosphorescente du radium ait suscité un tel engouement. Le film montre bien comment, à côté du succès obtenu dans le traitement de certains cancers, il devient l’eau de jouvence qu’on mêle aux crèmes pour la peau, qu’on emploie pour les vêtements de bébé, dont on se sert pour se brosser les dents…

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La lourde leçon de l’exil

Le film fait la part belle à un thème qu’on imagine cher à Marjane Satrapi : celui de l’exil. Marie ne cesse d’osciller entre les souvenirs de son enfance polonaise, son désir parfois d’y retourner vivre, et sa situation dans son pays d’adoption, la France. Femme écartelée, pas tout à fait d’un pays et plus de l’autre, elle est un des multiples reflets de la réalisatrice dans ce film. Quoique complètement intégrée à la société française, elle est en butte à la xénophobie ambiante. Étrangère, Marie le sera toujours, vilipendée, exclue en raison de son statut d’étrangère. Si elle ne vient pas ici « manger le pain des Français », elle est la tentatrice odieuse qui se comporte en homme et ne sait pas rester à sa place, celle qui attente aux règles sociales, aux bonnes mœurs et à la morale.

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Au-delà des Curie

De la même façon que le film plongeait la recherche des deux époux en plein cœur de la société de leur temps, il jette des ponts vers la période contemporaine. Entrecoupé de séquences qui interrompent l’évocation de la vie et de la carrière des Curie, il s’interroge sur les répercussions de leurs découvertes dans notre monde. Nous voici projetés en 1945, dans l’avion qui bombarde Hiroshima et au même moment dans la ville japonaise où la bombe s’abat, au Nouveau Mexique où explose le premier essai en plein air sous le regard curieux de personnes sans protection autre que les lunettes filtrant l’intensité de l’éclair lumineux, ou en 1986 à Tchernobyl où des pompiers tentent au détriment de leur vie de limiter la catastrophe. C’est là où le bât blesse. On comprend que le film veut donner l’autre face, dire les méfaits du nucléaire pour contrebalancer l’engouement qu’il suscite. Mais était-ce bien nécessaire ? Fallait-il prendre le temps dans les deux sens, ajouter ces séquences à la course toute en flashbacks du biopic ? Ces événements sont dans toutes les mémoires. Les inclure amplifie le caractère un peu « appliqué » et bon élève qu’on perçoit dans le film. Tout y est justifié, construit, démonstratif. Mais à ne rien laisser au hasard, on finit par créer un produit en partie aseptisé, tout d’indignations vertueuses manifestées, qui perd une partie de sa force. C’est ce qui arrive à Radioactive. D’une efficacité absolue et remarquablement maîtrisé, il ne laisse pas passer le petit soupçon de folie qui fait la différence entre un bon film, ce qu'il est, et un film inspiré qui nous fait voyager ailleurs. Il reste néanmoins passionnant dans son approche d'un biopic « différent » qui déborde l'aventure individuelle pour l'inscrire dans le monde.

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Radioactive. Sortie en salle : 22 juin 2020

Réalisation : Marjane Satrapi

Scénario : Jack Thorne D’après l’œuvre de Lauren Redniss.

Directeur de la photographie : Anthony Dod Mantle (ASC BSC DFF).

Avec : Rosamund Pike (Marie Curie), Sam Riley (Pierre Curie), Aneurin Barnard (Paul Langevin), Simon Russell Beale (Gabriel Lippmann), Katherine Parkinson (Jeanne Langevin), Sian Brooke (Bronia), Anya Taylor-Joy (Irène Curie)

Chef décorateur : Michael Carlin. Chef monteur : Stéphane Roche. Chef costumière : Consolata Boyle. Chef coiffeuse et maquilleuse : Denise Kum

Musique originale : Evgueni Galperine, Sacha Galperine

Casting: Jina Jay

Producteurs : Tim Bevan, Eric Fellner, Paul Webster. Producteurs exécutifs : Joe Wright, Amelia Granger, Ron Halpern, Didier Lupfer. Co-productrice : Caroline Levy

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