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Arts-chipels.fr

Vittorio Forte, voyage d’un explorateur du piano au toucher sensible

Vittorio Forte, voyage d’un explorateur du piano au toucher sensible

Vittorio Forte aime placer ses pas là où le pousse sa curiosité, là où ne vont pas les autres. Il récidive avec un programme qui le mène du clavicorde et de l’apparition du piano forte aux formes musicales du xxe siècle où savant et populaire se mêlent dans le jazz.

Vittorio Forte avait proposé – disque à la clé – de l’un des fils de Jean-Sébastien Bach, Carl Philipp Emanuel, un autre visage que celui de compositeur un peu fade. Il nous avait révélé, dans le choix des morceaux, l’image d’un homme à la recherche d’une nouvelle définition de la musique, à cheval entre baroque et classicisme. Des compositions qui, avec leurs faux airs d’inabouti, leurs arrêts brusques de phrasé, leurs fractures stylistiques, laissent échapper un parfum de nouveauté et se mettent à exister furieusement dans leur imperfection même. et, pour le compositeur, l'image d'un être qui doute, mais qui explore et qui inspirera Mozart, Haydn et Beethoven.

Fréderic II, Coltaire et Carl Philipp Emanuel Bach

Fréderic II, Coltaire et Carl Philipp Emanuel Bach

Du clavicorde au piano forte, l’hommage au défricheur CPE Bach

Vittorio Forte reprend dans son concert du 23 janvier 2020 l’Adieu à mon clavicorde de Silberman (rondo Wq66, 1781), originellement composé pour cet ancêtre du piano à la sonorité un peu grêle et métallique qui apparaît comme l’instrument de transition entre le clavecin, le pianoforte et le piano moderne. On retrouve là l’entre-deux nourricier où se forment les sons du futur qui inspire Vittorio Forte. En le jouant au piano, il lui donne une épaisseur toute de sensibilité et de nuances. Quant aux 12 variations sur la Folia (Wq 118-119, 1778, pour pianoforte), qui plongent leurs racines dans une danse du xve siècle dont le thème a tant séduit les compositeurs qu’on en connaît plus de cent cinquante reprises par des compositeurs aussi divers que Bach père, Lully, Vivaldi ou Rachmaninov, la version de Carl-Philipp Emanuel Bach, oscillant comme toujours entre des extrêmes en manière de tempo distille ici une douceur nostalgique, une légèreté aérienne et une profondeur qui rapprochent sa musique du romantisme.

Muzio Clementi

Muzio Clementi

Muzio Clementi, à cheval entre les siècles

De par sa longévité – quatre-vingts ans d’âge, si on les compare aux trente et une années que vécut Schubert – Muzio Clementi traverse toute la seconde moitié du xviiie siècle et un tiers du siècle suivant, et un champ musical qui va du baroque au romantisme. Célèbre en son temps mais complètement éclipsé par Mozart qui le liquida aux yeux de la postérité avec la formule lapidaire « … il n’a pas un kreutzer de goût. En un mot, c’est une simple mécanique », allant même jusqu’à le traiter de « charlatan », il lui a fallu la caution de Vladimir Horowitz pour le sortir de son placard de musicien pour exercices d’entraînement au piano difficiles tirés de son Gradus ad Parnassum abusivement réduit au pire et raillé par Debussy et Satie qui en firent des parodies. En présentant la Sonate en si mineur op. 40 n°2 (1795), Vittorio Forte rend à cette œuvre sa place dans l’histoire de la musique. Le virtuose qui fut en son temps considéré comme « le père du piano forte » et par sa technique pianistique le créateur du piano moderne avec ses élans, ses ruptures de ton, sa liberté formelle, ses brusques changements de registre et l’exploration de l’étendue du clavier et des possibilités orchestrales du piano mérite qu’on l'écoute aujourd’hui, encore au moins pour une partie de son œuvre. Musicien de la charnière, Muzio Clementi incarne une page de l’histoire de la musique non dans ses ruptures de genres mais dans son continuum, dans ce qu’elle a de mobile, de non figé, d’évolutif, et c’est passionnant. La Sonate en si mineur, dans sa délicatesse pleine de gravité reflète la profondeur et le sentiment d’urgence qui meut cette musique, au-delà de toute virtuosité. Elle nous transporte dans un monde poétique et mouvementé où se côtoient romantisme et classicisme.

Frédéric Chopin

Frédéric Chopin

Chopin, le fil originel

Connu pour la finesse de ses interprétations de Chopin, Vittorio Forte n’a pas dérogé à la règle. S’il est difficile de faire découvrir des œuvres de Chopin tant celles-ci ont été jouées et rejouées, on saluera le choix particulier fait par l’interprète d’œuvres peut-être moins connues mais d’un intérêt incontestable. La Barcarolle op. 60 en fa majeur, ensoleillée et lumineuse, avec son rythme délicatement balancé et sa fluidité mélodique, installe un climat apaisé mais non exempt d’audaces stylistiques. Construite en trois mouvements, comme un nocturne, la pièce enferme un mouvement pendulaire déchiré par une série d’arpèges entre deux balancements rythmiques propres à la barcarolle. Le miroitement de l’eau sur laquelle se balancent paresseusement les gondoles semble comme une réminiscence nostalgique de ce qui n’a pas été mais dont le rêve persiste. L’esprit se prend à errer comme la musique, qui invente de nouvelles combinaisons. Une certaine agitation cependant trouble le reflet trop lisse de ce bonheur oisif, comme si le rêve charriait avec lui un souvenir plus tendu qui en interrompt le cours, introduisant comme des hiatus musicaux dans le cours invariable des friselis de l’eau. Tout aussi mélodieux, l’Impromptu n°3 en sol bémol majeur, minimaliste et tout en subtilités, distille une poésie pure et aérienne qui prolonge une rêverie que viennent interrompre les accords martelés qui ouvrent la Polonaise fantaisie op. 61. Dernière des Polonaises de Chopin, elle marque aussi l’infléchissement du thème. Avec ses accords violents auxquels succèdent de douces plaintes, l’image de la Pologne martyre renvoie à une souffrance tout intérieure. Dans ce morceau très dramatique au rythme heurté, ce qui frappe, ce sont ses décalages, ses distorsions, ses suspensions, ses ruptures de style et ses alternances de tempos. La violence d’un monde qui se déglingue comme se défait une âme réduite au désespoir qui se débat pour tenter de revoir la lumière. Et une extrême modernité. En musicien des nuances Vittorio Forte en souligne les accents sans pour autant vouloir casser le piano…

George Gershwin

George Gershwin

Gershwin, entre plusieurs mondes

Le choix de Summertime arrangé pour le piano par Earl Wild n’est pas innocent. Broderie au petit point pleine de finesse autour du thème de Porgy and Bess, toute en variations virtuoses qui baladent les mains sur toute l’étendue du clavier, la mélodie s’ouvre sur l’infini des spéculations qu’engendre la simplicité de l’air. Si le rythme reste jazzy, on perçoit comme une évidence son rattachement à la « grande » musique. Presque paresseusement, en balancements rythmiques, le thème se répète tandis qu’autour de lui volètent des myriades de notes comme flopée de papillons. L’arrangement d’Earl Wild avec son détachement millimétré des motifs donne à la musique de Gershwin une ampleur insoupçonnée dans laquelle s’engouffre Vittorio Forte. Dans le même esprit, reprenant la version pour piano de Rhapsody in Blue écrite par Gershwin lui-même, il en détache et fait ressortir la complexité d’écriture, l’éloignant en cela du côté « musique de bastringue » ou de piano-bar. La musique savante devient lisible derrière la mélodie populaire rythmée par le roulement des roues sur les rails du train de Boston qui emporte le compositeur. Si le jazz y perd un peu – mais déjà le morceau évolue au fil de l’œuvre vers un style plus mixte –, le propos reste fidèle à la volonté du chef d’orchestre qui avait commandé l’œuvre d’introduire le jazz dans des lieux réservés au « classique » et la musique y gagne beaucoup tant l’effeuillage auquel procède Vittorio Forte en fait apparaître toutes les composantes et le caractère profondément novateur. Avec sa manière d’aller chercher dans les creux ce qui demeure généralement caché, il affine au fil du temps un style qui lui est propre et une lecture des œuvres qui n’appartient qu’à lui avec une réflexion qui chemine au fil d’une histoire de la musique non conventionnelle dans laquelle on s’aventure avec curiosité et plaisir.

 

Vittorio Forte

Le 23 janvier 2020 à la Mairie du 17e arrondissement à Paris

Carl Philipp Emanuel Bach : Adieu à mon clavicorde Silbermann ; 12 variations sur « la Folia »

Muzio Clementi : Sonate en si mineur op. 40 n°2 ; Fantaisie sur « Au clair de la lune » op. 48

Frédéric Chopin : Barcarolle op. 60 en fa dièse majeur ; Impromptu n°3 op. 51 en sol bémol majeur ; Polonaise fantaisie op. 61

George Gershwin / Earl Wild: Summertime (extrait de la Fantaisie sur Porgy and Bess)

George Gershwin: Rhapsody in Blue

Concerts 2020

5 avril – Pamiers, salle Aglaé Moyne. Saison Promusica. C.P.E. Bach, Beethoven, Chopin

12 avril – Biscarosse, festival, à l’Arcanson. C.P.E. Bach, Beethoven, Chopin, Gershwin

27 avril – Genève, salle des Abeilles, "Sérénades du palais".  Concert-portrait "Dans la maison Schumann" avec Charles Siegel, producteur et journaliste radio.

15 mai – Compesières, Eglise

23 mai – Thèze, château

5-7 juin – Pierrelatte, concert et master class autour des Nocturnes de Chopin

24 juin – Hossegor, Casino (salon vert)

20 juillet – Nohan, festival Chopin

23 juillet – Alba-la-Romaine, château

18 août – Festival du Périgord noir

11 octobre – Umea, Opéra

18 octobre – Miribel

15 novembre – Paris, salle Cortot, concert lancement du disque « Hommage à Earl Wild »

27 novembre – New York, Bargemusic

Discographie de Vittorio Forte

Chopin, Waltzes (Aevea Classic)

Voyage mélodique de Schubert à Gershwin (Lyrinx)

Muzio Clementi, Œuvres pour piano (Lyrinx)

Robert Schumann, Œuvres pour piano (Lyrinx)

Affinités retrouvées Couperin-Chopin (Lyrinx)

Abschied (Lyrinx)

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