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Arts-chipels.fr

Trop de jaune. Un Van Gogh fantasmé qui sort résolument de la biographie d’artiste.

Trop de jaune. Un Van Gogh fantasmé qui sort résolument de la biographie d’artiste.

Si on laisse au vestiaire toute velléité d’une énième lecture d’un « vrai » Van Gogh, si on s’autorise à errer avec le peintre entre passé et présent au milieu d’une galerie de personnages improbables, alors on trouvera un vrai plaisir à cette dérive iconoclaste qui chemine entre cocasse et tragique.

Au centre, une table d’hôpital. Un homme nu est allongé. C’est Vincent Van Gogh. Il vient de tenter de se suicider en se tirant une balle dans l’abdomen. Il s’est raté mais décèdera cependant de sa blessure deux jours plus tard. Autour de lui gravitent les personnages qui ont joué dans sa vie un rôle important. Chacun y va de son analyse et ce n’est pas tendre.

Trop de jaune. Un Van Gogh fantasmé qui sort résolument de la biographie d’artiste.

Ils sont venus, ils sont tous là…

Même les morts se pressent autour du lit du moribond. Premier d’entre eux, le père, un pasteur rigoriste et obtus pour qui la peinture se résume à une copie de la réalité et à l’art du paysage et qui a voulu le faire mettre à l’asile. Une mère qui a projeté sur lui ses espoirs d’un enfant mort-né, aussi prénommé Vincent et qui ne le comprend pas. Ils disent l’étroitesse de leurs conceptions dans lesquelles l’enfant tente de se débrouiller, de trouver une place, sa ferveur religieuse qui n’aboutit qu’à des échecs, les ennemis qu’ils constituent, au sein de sa propre famille. Parmi les convives de cette cérémonie mortuaire rythmée par ce que la musique classique offre de plus beau dans le genre, on compte Gauguin, tourné vers lui-même et peu enclin à suivre Vincent dans ses errements, le docteur Gachet, thérapeute amateur de peinture et peintre amateur qui aimerait bien avoir l’air mais n’a pas l’air du tout, Sien, la prostituée néerlandaise aux deux enfants avec laquelle Vincent s’installe et la logeuse dont Vincent voudrait épouser la fille.

Trop de jaune. Un Van Gogh fantasmé qui sort résolument de la biographie d’artiste.

La tragédie d’une vie

Tous se détournent de celui qui ressemble aux gisants qu’on contemple sculptés dans la pierre dans le sein des églises et qui cherche désespérément à qui parler, comment se faire entendre. Qui comprendra la douleur de celui qui vit écartelé entre des désirs qu’il ne parvient pas à concilier, qui partage la vie d’une prostituée qu’il ne touche pas tout en allant voir ailleurs, qui a échoué dans toutes ses tentatives de prêtrise ? Qui est prêt à entendre celui qui aime à peindre les gens de peu, tels ces Mangeurs de pommes de terre ou descend au fond de la mine pour connaître la vie des exilés du monde souterrain ? Qui peut partager avec lui ses aspirations mystiques et le désir d’absolu qui l’éloignent de toute vie en société, le sentiment qu’il a de se fondre dans la nature mais de goûter si peu le commerce des hommes ? Même son frère Théo, celui des enfants qui a « réussi » en devenant galeriste bien que les tableaux impressionnistes qu’il expose soient relégués au premier étage, celui qui le soutient sans relâche en lui fournissant couleurs et toiles semble se détourner de lui – du moins Vincent le perçoit-il ainsi. Héros tragique écrasé par un destin trop lourd, Van Gogh n’est plus en mesure de porter le monde sur ses épaules. L’or des blés est trop jaune et les corbeaux qui planent trop noirs.

Trop de jaune. Un Van Gogh fantasmé qui sort résolument de la biographie d’artiste.

Vivre, c’est mourir chaque jour un peu

Ce n’est pas tant le génie de la peinture nommé Van Gogh, en tant que tel, qui intéresse Emmanuel Fandre, mais l’homme déjà condamné avant presque de venir au monde, écartelé entre désirs et frustrations, peurs et audaces. La créature créée pour souffrir et que sa souffrance d’être au monde est telle qu’il ne peut qu’en finir. L’homme broyé comme la société d’aujourd’hui broie les individus, les lamine jusqu’à les faire disparaître. L’artiste dont l’espace mental excède et transgresse des règles dont il ne peut être que la victime.

La comédie de la danse macabre

Le spectacle cependant n’a rien du lamento et de la seule plainte sans fin du peintre martyr ou de l’inévitable litanie déjà cousue et rebattue du destin contraire et de l’incompréhension du génie. Dans une belle langue poétique et haute en couleurs s’écrit une histoire où le monde contemporain se fait une place. Les personnages jouent au billard de l’existence sur une table d’opération sous le regard d’un Christ de néons. Mélange des genres, la musique électronique côtoie le baroque, l’ampoule électrique dore le décor, le médecin prend parfois des allures de cow-boy, les gardiens qui escortent Van Gogh se muent en clones des Mr Anderson de Matrix tandis que se répand sur la scène la multitude d’objets dérivés, sacs, chaussure, cravate, tapis de souris, tee-shirts, etc. que Van Gogh fait vendre. Dans cet univers décalé, onirique où les fous sont des sages et les « sages » des caricatures d’êtres vivants, on trouve dans Trop de jaune autre chose que Van Gogh, et c’est bien.

Trop de jaune d’Emmanuel Fandre

Adaptation et mise en scène : Oriane Moretti

Scénographie : Laëtitia Franceschi. Lumières : Cynthia Lhopitallier. Costumes : Orianne Moretti, assistée de Laëtitia Franceschi. Sons : Clément Atlan.

Avec : Thomas Coumans (Vincent Van Gogh), Laurent Richard (Le père), Malik Faraoun (le Dr Gachet), Xavier Fabre (Paul Gauguin), Francisco Gil (Théo Van Gogh/Poulet), Edouard Michelon (Trabu/Un journaliste), Brigitte Aubry (La mère, Anne), Lise Maulin (Sien/Une prostituée/La Mort), Carole Massana (La logeuse).

Du 8 janvier au 16 février à 21h, les dimanches à 14h30

Studio Hébertot – 78 bis, boulevard des Batignolles – 75017 Paris

Tél. 01 42 93 13 04. Site : www.studiohebertot.com

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