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Arts-chipels.fr

Phèdre. Dans les abîmes magnifiques de la passion

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Peu de pièces ont porté à un tel degré visionnaire le thème de la malédiction de l’amour. La mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman en restitue la force avec un dépouillement remarquable qui dévoile l’os de la tragédie.

Un plateau nu comme une boîte refermée par un mur en fond de scène. Seule une protubérance qui émerge du sol permet le jeu du caché et du révélé. La lumière rythme l’avancée de l’action. Elle se fera sanglante à mesure qu’on approche du dénouement. Point de palais au décor chamarré, point de colonnes doriques, ioniennes ou corinthiennes. C’est dans ce lieu abstrait d’où le contexte a été banni que repose l’essence de la pièce : son texte. L’un des plus beaux textes, sans doute, qui aient jamais été écrits sur la passion.

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Le dernier tribut au monde profane de Racine

Phèdre est la dernière pièce profane de Racine. Elle clôt une décennie qui débute avec l’éclatant succès d’Alexandre le Grand, qui recueille les faveurs du Roi, l’avènement d’Andromaque qui consacre la place de l’intrigue amoureuse dans la tragédie classique, les pieds-de-nez que fait Racine, en marchant sur leurs terres, à Molière avec les Plaideurs et à Corneille avec Britannicus, et qui compte aussi Bérénice, Bajazet ou Iphigénie. Le long silence de quinze ans qui lui succède, dédié à l’historiographie du Roi, sera suivi de pièces à tonalité religieuse. Comme si le parcours de cet enfant éduqué chez les jansénistes de Port-Royal s’achevait, d’une certaine manière, là où il avait commencé, après avoir traversé la légèreté des cabarets, les ors de la cour, la réussite et le luxe. Lorsqu’il écrit Phèdre, Racine approche de la quarantaine. Considéré comme le continuateur de Corneille, il a fait, suivant en cela les engouements du temps, à côté de la valorisation de la raison d’État et de l’héroïsme, une large place dans ses pièces aux tourments de l’amour dont Phèdre est une acmé.

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Une tragédie mythologique dans une langue magnifique

L’argument de Phèdre est connu. Phèdre, sœur d’Ariane que Thésée a abandonnée sur une île après lui avoir promis le mariage, a épousé Thésée. Elle tombe éperdument amoureuse de son beau-fils, Hippolyte. Hippolyte, de son côté, rétif à l’amour, s’est, en dépit de son devoir, laissé séduire par les attraits de la captive de son père, Aricie. On annonce la mort du roi. Les passions se déclarent, les intrigues politiques commencent. Mais Thésée revient. Abusé par la servante de la reine, Œnone, il maudit son fils et appelle Neptune à le venger. Lorsqu’il découvre la vérité, il est trop tard, le sort a été jeté. Il ne peut revenir en arrière. Hippolyte meurt, Phèdre se suicide « proprement » sur la scène en absorbant du poison.

Au-delà de l’intrigue, la force de cette pièce réside dans la stupéfiante beauté du texte de Racine, la pureté de sa langue, sa fluidité qui n’est pas sans rappeler Euripide. Une musicalité des vers qu’on absorbe comme une liqueur rare et que Brigitte Jaques-Wajeman s’emploie à nous faire entendre à travers la diction claire, qui détache chaque mot, des comédiens. Sans se laisser emprisonner dans la valse des vers, tout en les indiquant, ils énoncent le texte comme si parler était la manière naturelle de dire les vers, comme si le sens n’était pas occulté par la musique de la rime.

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Une tragédie à l’état pur

Posant ses pas dans les traces laissées par ses prédécesseurs grecs – Racine a lu dans le texte les tragédies d’Euripide et de Sophocle – l’auteur nous fait entendre les malédictions diverses qui émaillent la mythologie grecque. Victimes désignées de vengeances qui les dépassent, les personnages sont pris dans la nasse. Hippolyte, pour avoir dédaigné Vénus, tombe amoureux à son corps défendant de la fille d’un ennemi de son père, lequel est le meurtrier des trois frères de la jeune fille. Phèdre aussi est poursuivie par la vindicte de Vénus. Descendante d’Hélios, elle porte la faute de son aïeul qui avait dénoncé les amours coupables de la déesse avec Mars. Quant à Thésée – est-il fils d’Égée qui ne pouvait pas avoir d’enfant ou de Neptune-Poséidon qui fréquenta sa mère au même moment ? – ses ennemis ne se comptent plus. Outre la pauvre Ariane, abusée, il déclenche une guerre pour avoir enlevé Hélène, descend aux Enfers pour ravir Perséphone et provoque la colère d’Hadès, enlève une Amazone, Antiope, dont naît Hippolyte. Lorsque décillé, il ne peut empêcher la mort de son fils, le monstre surgi de la mer pour tuer le jeune homme ressemble à s’y méprendre au Minotaure. La vengeance de Poséidon poursuit Thésée car le Minotaure est sa créature. Pour se venger d’une offense du roi de Crète, Minos, père de Phèdre, Poséidon s’en était pris à l’épouse du roi, Pasiphaé, en plaçant sur son chemin un taureau blanc dont elle était tombée amoureuse. Leur enfant, c'est le Minotaure. Un destin écrit par les dieux pèse donc sur chacun des protagonistes. Ils sont le jouet des dieux et Phèdre l’exprime avec clarté : « Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée / C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. »  (acte I, sc. 3)

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Les affres de la passion

Mais au-delà, la pièce reste emblématique de la passion pure, crue, sans limite qui dévore ce qui l’entoure sans espoir de rédemption. Passant outre à la dénonciation moralisatrice des excès auxquels elle conduit les personnages, dans l’amour comme dans la haine, elle a la scintillance d’un diamant aux arêtes coupantes, elle porte des accents qui s’apparentent au cri, elle laisse ses victimes pantelantes, éperdues, et livrées sans défense à un penchant qui les dépasse. Ils ne s’appartiennent plus et Brigitte Jaques-Wajeman pousse les personnages vers cette « physicalité » de la passion. Ils sont de chair et de sang, non des abstractions. Leur corps parle dans l’attirance comme dans la répulsion, dans la haine comme dans l’amour. La fluidité des costumes laisse voir cet engagement des corps dans la relation entre les personnages. Point ici d’équilibre classique malgré les demi-mots et les périphrases. Les attitudes disent ce que le texte exprime à demi-mots. Éros et Thanatos se donnent la main pour composer un univers finalement plein de bruit et de fureur qui entraîne le spectateur sur les voies aventureuses du désir sans limite. Phèdre dépoussiérée de son image de « petit classique » a encore bien des choses à nous dire…

Phèdre, de Jean Racine. Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman

Dramaturgie : François Regnault, Clément Camar-Mercier. Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar. Scénographie : Grégoire Faucheux. Costumes : Pascale Robin. Lumières : Nicolas Faucheux. Maquillages & coiffures : Catherine Saint-Sever

Avec : Pascal Bekkar, Pauline Bolcato, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Lucie Digout, Kenza Lagnaoui, Raphaël Naasz, Bertrand Pazos

Théâtre des Abbesses 31, rue des Abbesses – 75018 Paris

Du 8 au 25 janvier 2020, à 20h00, les dimanches à 15h00.

Tél : 01 42 74 22 77. Site : www.theatredelaville-paris.com

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