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Arts-chipels.fr

Une femme se déplace. Comédie musicale ou petits drames quotidiens entre amis et familles ?

Une femme se déplace. Comédie musicale ou petits drames quotidiens entre amis et familles ?

David Lescot livre sur les faux-semblants de l’existence une fable douce-amère pleine d’humour ravageur, en musique et chansons et à rythme enlevé.

Un décor blanc, immaculé. Des tables et chaises modernes mais neutres, métal et plexiglas, sont disposées là. Nous sommes dans un bistrot branché, « Platitudes » dit le serveur qui se déplace à angles droits avec de brusques torsions du cou qui entraînent tout le corps dans une rotation à 90 degrés. « Platitudes », ajoute-t-il, comme « plat » et « attitude ». Là on déguste de l’eau comme des crus rares de vin. Là on mange bouilli et cuit vapeur dans des silences enregistrés à l’autre bout du monde. Le ton est donné. Nous voici chez les bobos, où le socialement correct du minimalisme et du retour vers les choses « vraies » est de rigueur, où le rien a valeur de quelque chose et où il est de bon ton de s’extasier de ce qui n’est en réalité qu’une imposture.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Éplucher le bonheur

Deux femmes sont assises. L’une, Axelle, a entraîné l’autre, Georgia, dans cet endroit branché qu’elle veut faire découvrir à son amie. Elles parlent de tout et de rien et Georgia vante sa vie sans histoire, son bonheur au travail, sa famille, le départ qu’elle anticipe. Mais la belle machine se grippe. Elle a oublié qu’elle devait voir ses étudiants, sa fille s’est voilée et son collègue a récupéré pour lui-même le séjour qu’elle escomptait. Le ton monte, le bonheur se fissure et laisse voir des abîmes. Rien ne va plus. Les faux-semblants sont engloutis dans une angoisse frénétique. Et, pour comble d’ennuis, Georgia n’a plus de batterie sur son téléphone portable. Aussi confond-elle dans sa panique un brumisateur placé sur la table pour diffuser un air sain forcément venu d’ailleurs et une prise de courant. Court-circuit. Extinction des feux.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Voyage à travers une vie de femme

Lorsque la lumière revient se rejoue la même scène. Axelle et Georgia sont assises à la même table, le serveur leur sert le même discours, avec le même verre d'eau. Georgia découvre qu’elle est s'est, dans l'intervalle, transportée en arrière avant de revenir au point de départ de la situation initiale. Une autre convive, Phœbe, partage avec elle sa propre expérience. Entre passé et avenir, et en allers-retours permanents, Georgia voyage dans le temps, revient à son enfance, revit ses amours de jeunesse, entre les militants jusqu’au-boutistes et les chevelus taiseux, ses grossesses mal venues, ses velléités d’avortement, son insupportable mère dont elle doit assumer toutes les bêtises, ses enfants à la dérive, sa « dette » familiale, bref une vie pas exactement euphorisante, loin s’en faut. En explorant la possibilité de se téléporter vers le futur, elle découvrira qui elle est et comment devenir elle-même.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

En musique et chansons

Il faut ici écouter les paroles, se laisser glisser le long de ces bouts rimés alignés avec entrain par les comédiens chanteurs et danseurs, et sur tous les tons, accompagnés en live par les quatre musiciens qu’on voit parfois apparaître en transparence derrière le rideau du fond de scène. De la complainte au rap, de la goualante désespérée au récitatif ou à l’opéra rock, on passe d’un style musical à l’autre sans transition. David Lescot fait feu de tout bois dans ce musical qui n’est plus vraiment une comédie mais reprend les lois du genre en passant sans transition du parlé au chanté et au dansé sans se refuser aucun style de musique. Menée tambour battant par des interprètes montés sur ressort, avec ses alternances de flash-back revenant en permanence vers un présent où s’installent une exaspération croissante et un rythme qui va crescendo, la trame dramatique s’intensifie au fil du temps. Le procédé du retour en arrière, maintes fois répété, finit cependant par faire un peu long feu. Des séquences moins entrecoupées, plus ramassées, auraient sans doute pallié ce léger défaut. Le spectacle n’en est pas moins remarquable, avec sa chorégraphie millimétrée et cocasse, la richesse de son parcours musical et l’allant dont font preuve les interprètes.

© DR

© DR

Une femme se déplace

Texte, musique & mise en scène: David Lescot, Cie du Kaïros

Chorégraphie : Glysleïn Lefever, assistée de Rafael Linares Torres. Direction musicale : Anthony Capelli. Collaboration artistique : Linda Blanchet. Scénographie : Alwyne de Dardel. Costumes : Mariane Delayre. Lumières : Paul Beaureilles. Son : Alex Borgia.

Avec : Candice Bouchet, Élise Caron, Pauline Collin, Ludmilla Dabo, Marie Desgranges, Matthias Girbig, Alix Kuentz, Emma Liégeois, Yannick Morzelle, Antoine Sarrazin, Jacques Verzier.

Musiciens : Anthony Capelli (batterie), Fabien Moryoussef (claviers), Philippe Thibault (basse), Ronan Yvon (guitare).

Théâtre de la Ville - Abbesses 31, rue des Abbesses – 75018 Paris

Du 11 au 21 décembre 2019 à 20h00, vendredi à 20h30, dimanche à 18h00.

Tél : 01 42 74 22 77. Site : www.theatredelaville-paris.com

Tournée

3 & 4 décembre : Théâtre de Villefranche

27 et 28 février 2020 : Théâtre de Sète, scène nationale

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