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Arts-chipels.fr

Perdre le Nord. Égarer les mots pour reconquérir le sens et retrouver la sensation.

Perdre le Nord. Égarer les mots pour reconquérir le sens et retrouver la sensation.

Le théâtre sera convulsif, excessif, démesuré et poétique ou il ne sera pas. Telle pourrait être la définition qu’en donne Marie Payen dans une performance qui convoque les paroles des migrants venus d’Afghanistan, d’Afrique ou d’ailleurs.

Trois projecteurs posés au sol projettent une lumière directionnelle qui accentue les traits et introduit un dialogue fort entre lumière et obscurité. Dans un coin, une couverture de survie dit la précarité. Marie Payen apparaît, mariée de misère traînant derrière elle un long voile de plastique, madone fatiguée aux traits noircis, pasionaria de ceux qui n’ont plus rien et qui se pressent porte de la Chapelle ou ailleurs sans l’attente de jours meilleurs. Coiffée d’une couronne de fil de fer, elle campe tour à tour une vieille dont la raison vacille, un enfant cherchant tant mal que bien à affronter les frimas et une réfugiée mourante dont les mots éclatés en différentes langues se mélangent. Côté cour, un musicien l’escorte, presque invisible tant sa musique est ténue parfois, plus présent quand le ton s’enfle et débouche sur le cri.

© Arnaud Bertereau – Agence Mona

© Arnaud Bertereau – Agence Mona

La vieille Europe

Cette vieille à la mamelle désormais stérile, c’est l’Europe. Elle ne nourrit plus les enfants qui l’entourent, reine toujours couronnée mais déchue, sans force et sans rêve. Elle a perdu l’imaginaire, elle a largué la poésie et si elle veut encore jouer les souveraines, elle n’en a plus que l’apparence. Elle n’est plus le havre accueillant et protecteur dont elle reste parée. Ne lui restent que le simulacre et le mythe qui lui demeure accroché aux basques, comme une pauvre défroque qui tombe en ruine. Elle se lamente et se tord, déroule une longue plainte traversée de fulgurances, de colères et de désespoirs. L’éclairage qui vient du sol accentue son allure spectrale, en fait comme une apparition dans un monde peuplé par des morts en puissance.

© Arnaud Bertereau – Agence Mona

© Arnaud Bertereau – Agence Mona

Performance, dites-vous

C’est ce qu’annonce la comédienne au début du spectacle. À partir de ces trois situations d’origine, trois actes d’une tragédie d’aujourd’hui, le reste fluctue et varie dans une constante de sang, de bruit et de fureur chaque soir réinventés au gré de l’inspiration de Marie Payen. Dans un aller-retour entre musique et acteur, un dialogue s’instaure où chacun, tour à tour, se met aux commandes. Parler du spectacle dans sa durée, dans son nombre de représentations devient donc malaisé. N’en demeurent comme un fil conducteur que les histoires elles-mêmes et cette manière de raconter si personnelle de Marie Payen. Elle s’exprime comme si les mots parfois lui échappaient, comme s’ils peinaient à sortir de sa bouche, bribes ramassées à la volée chez ces gens pour qui le français n’est justement que fragments mêlés à la poussière d’autres langues, celle du pays d’où ils viennent, celles des pays qu’ils ont traversé dans leur quête incessante d’un point d’ancrage. On reconnaît au détour de phrases embryonnaires, inachevées, un anglais approximatif, un français limité, des expressions arabes tant l’errance linguistique est significative de l’errance tout court.

© Arnaud Bertereau – Agence Mona

© Arnaud Bertereau – Agence Mona

Entre Loïe Fuller et Antonin Artaud

La belle machine du langage est déréglée, et avec elle les attitudes convenues de l’ordre social. Gonflés par l’air que projettent les ventilateurs, les voiles de plastique avec lesquels la comédienne joue, tantôt enfermée en leur sein comme dans un cocon de fortune, tantôt en les faisant flotter comme les ailes d’une liberté précaire et peut-être illusoire, rappellent le refus du corps contraint que développèrent Isadora Duncan et Loïe Fuller qui prolongeait ses membres de longs bâtonnets actionnant des voiles qu’elle faisait flotter au gré du mouvement. Quant à la diction déstructurée et paroxystique de Marie Payen, elle évoque invinciblement la voix d’Antonin Artaud, tordue dans sa recherche d’un absolu au-delà des conventions sociales du langage, à la recherche d’un cri originel, primal, d’une expression non frelatée rendue à sa force première. Perdre le nord c’est tout aussi bien jeter aux orties notre culture d’Occidental que voyager dans ces Orients que les migrants emportent dans leur peu de bagage. Au spectateur la liberté de se laisser absorber ou pas par cette parole dépaysante, faite de sensations plus que de raison, parfois dérangeante, de s’aventurer sans réticence sur ces terres étrangères ou au contraire de résister, arc-bouté sur la réalité. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de « juste » milieu. Mais parlons-nous encore de paroles de migrants ou de l’errance de Marie Payen sur ce thème ?

Perdre le Nord

Un spectacle imaginé, conçu et avec Marie Payen
en étroite collaboration avec Leila Adham
Création son et musicien Jean-Damien Ratel
Création lumière Hervé Audibert

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 4 au 29 décembre 2019, à 20h30, dim à 15h30, le 24 décembre à 18h30, relâche les lundis et les 8 et 25 décembre.

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

Le 20 janvier 2020, au Carré, Scène nationale, Château-Gontier (53)

 

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