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Arts-chipels.fr

Cuckoo. Le riz amer de la désespérance.

© DR

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Que reste-t-il à des hommes quand ils en viennent à ne considérer la communication qu’à travers les objets connectés, quand leur cuiseur de riz devient le réceptacle de leurs échanges, l’unique témoin de l’impasse dans laquelle ils se débattent ? Un spectacle poignant sur la Corée d’aujourd’hui.

Sur scène trois autocuiseurs de riz occupent le devant de la scène. L’un d’entre eux laisse échapper un peu de vapeur. Jaha Koo entre, silhouette noire lunettée de jeune Monsieur tout-le-monde. Sur l’écran, en fond de scène, des images de manifestations violemment réprimées par la police. Le ton est donné : la sphère de l’intime et la situation économique et politique forment les deux pôles entre lesquels la performance oscille.

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Des mises à mort programmées

Jaha Koo raconte. En 1997, la Corée subit une grave crise économique. L’aide du Fonds monétaire international, sous la pression de Robert Rubin, Secrétaire américain au Trésor sous la présidence de Bill Clinton, est assortie de taux d’intérêts exorbitants. Elle enfonce encore plus le pays dans la crise, provoquant des fermetures d’entreprises, du chômage et des révoltes de la population que la police matte sans état d’âme. Matraquages, acharnement sur des manifestants à terre, visages ensanglantés font escorte à la remontée à la surface de cette évocation. Un désespoir profond s’abat sur la population, sur les jeunes en particulier. Un prompteur souligne qu’environ toutes les 37 minutes, un suicide se produit en Corée.

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Une situation générale vécue dans l’intime

Cette analyse, Jaha Koo ne la regarde pas comme une donnée statistique, indépendante de sa propre vie, il en évalue les répercussions dans son propre environnement. Il évoque, sans pathos inutile, sa vie d’enfant entre les manifs, le sentiment d’impasse dans laquelle on se trouve enfermé sans espoir d'en sortir, le désespoir de ses amis qui conduit certains d’entre eux au suicide. Jerry, l’un de ses meilleurs amis, s’est défénestré et cette mort continue de le hanter. Quant à lui, il vit hors de Corée. Les Coréens sont pris au piège d’un système qu'ils ne maîtrisent pas et chacun d’entre eux porte sa blessure au cœur de sa vie personnelle.

© Wolf Silveri

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Sonate pour trois autocuiseurs

L’autocuiseur Cuckoo, c’est le symbole de la Corée. Installé dans l’intimité de millions de foyers, il est le monde à soi tout seul. Machine sous pression, il symbolise celle que subissent les populations soumises aux diktats américains. Appareil destiné à cuire le riz, ses productions nourricières, transformées en briques blanches et fragiles s’effondrent sous la pression des événements. Connecté, il incarne le « miracle » technologique coréen qui alimente la planète en appareils de haute technologie. Ces machines sont aussi l’ultime interlocuteur d’une société qui ne peut plus échanger. Poupée parlante de compagnie, l’autocuiseur, avec sa voix synthétique, devient, dans le traitement que lui applique Jaha Koo, un être autonome. Les autocuiseurs se comparent entre eux, jouent à se valoriser, se querellent, s’insultent. Ils ont remplacé les humains de chair et de sang à la manière des tamagotchis japonais qui jouent les animaux de compagnie.

Cette vision humoristique ne masque pas, loin s’en faut, l’amertume et le désespoir profond qui émanent de cette performance. Vus de loin, la Corée, comme le Japon, ont pu apparaître comme un modèle de réussite économique. Le spectacle donne à voir un aspect moins riant. Celle d’une Corée occidentalisée jusque dans ses références culturelles, en train de perdre son âme dans un vertige technologique qui conduit à la solitude.

Cuckoo

Conception, mise en scène, texte, musique et vidéo, Jaha Koo
Avec Duri, Seri, Hana, Jaha Koo
Dramaturgie, Dries Douibi
Manipulations informatiques, Idella Craddock
Scénographie et multimédia, Eunkyung Jeong
Production Kunstenwerkplaats Pianofabriek (Saint-Gilles). Producteur délégué CAMPO. Coproduction Bâtard Festival. Coréalisation Théâtre de la Bastille (Paris) ; Festival d’Automne à Paris

Théâtre de la Bastille – 76, rue de la Roquette – 75011 Paris

Tél. 01 43 57 42 14. Site : www.theatre-bastille.com

Du 9 au 13 décembre 2019 à 20h

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