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Arts-chipels.fr

Les Bonnes. Un Jean Genet revisité, aux ramifications contemporaines.

Les Bonnes. Un Jean Genet revisité, aux ramifications contemporaines.

La mise en scène de Robyn Orlin explore avec beaucoup de force et d’originalité ce qui aurait pu n’être qu’un fait divers et qui était devenu, sous la plume de Jean Genet, l’un des grands textes emblématiques du théâtre.

Un écran s’éclaire en fond de scène. Un véhicule de police débarque place Vendôme pour procéder à une interpellation. Histoire sans parole ni bruit. Les dialogues ont disparu. La musique distille l’inquiétude et le suspense à coups de martèlements rythmés. Un générique apparaît : celui du spectacle. Le temps qu’on trouve ses repères, deux personnages sont apparus sur scène. Deux hommes. Noirs. L’un porte une salopette vert vif et cache son visage derrière une visière à franges, l’autre va revêtir un habit de femme. Sur l’écran le commissariat a fait place à un appartement bourgeoisement meublé en style ancien.

 

© Jérôme Séron

© Jérôme Séron

Vertige de la domesticité

Elles, ce sont les bonnes. En l’absence de leur patronne, elles jouent à être Madame à tour de rôle. Elles adoptent ses mimiques maniérées, s’agacent comme elle soudainement pour un rien, révèlent les velléités tyranniques de leur patronne que la bonne doit satisfaire. Elles essaient les tenues de Madame, se pavanent sur scène tout en balançant des vérités bien senties à celle à qui l’on répond avec déférence et obséquiosité en courbant la tête sous le joug. Le jeu tourne vinaigre jusqu’à un simulacre d’étranglement où se révèle leur volonté de tuer leur patronne. Inspirée ou pas par l’affaire Papin, l’histoire de deux sœurs qui se vengent de manière atroce de leur patronne et de sa fille dans les années 1930, ce thème de la vengeance des exclus s’inscrit dans l’image de voyou que véhicule la légende de Jean Genet popularisée par Sartre. Les deux bonnes, dans la pièce, décident d’empoisonner leur patronne mais, si le jeu tourne au tragique, il n’ira pas dans le sens attendu. Il faut imaginer ce que représenta la pièce dans les années d’après-guerre – elle est montée en 1947 par Louis Jouvet – et le parfum de scandale qu’elle traînait derrière elle.

© Jérôme Séron

© Jérôme Séron

Éros et Thanatos

Genet installe entre les domestiques et leur patronne un rapport de fascination mêlé de haine. Solange et Claire détestent Madame mais voudraient en même temps être Elle. Robyn Orlin, en choisissant deux hommes pour jouer les bonnes et un troisième pour jouer Madame, met en lumière une fable homosexuelle cohérente avec la personnalité de Jean Genet. Le dialogue est empli d’allusions plus ou moins explicites à la charge érotique de la situation, la gestuelle des comédiens manifeste la puissance de la relation physique qui unit les personnages, faite d’approches et d’effleurements, de corps-à-corps parfois, les costumes de femmes disent la séduction, voire même la prostitution. Un moment on craint que le jeu ne reste à la surface des choses, que ces « tantes » maniérées et caricaturales ne réduisent la force de la situation, mais à mesure que la pièce avance, l’exagération des attitudes se dépouille pour laisser apparaître l’os nu de la violence qui est le corollaire de l’érotisation. Éros et Thanatos ont partie liée. La violence fait tomber les masques.

© Jérôme Séron

© Jérôme Séron

Noir et blanc

Robyn Orlin choisit pour jouer les bonnes deux acteurs à la peau noire, et pour la patronne un acteur blanc, introduisant une relation de maître à esclave qui fait référence à un passé pas si lointain. On se souvient des paroles de Jean-Marie Le Pen répondant aux accusations de racisme en disant qu’elles étaient fausses puisqu’il avait des domestiques noirs. Au-delà d’une interprétation purement utilitaire de réactualisation, de remise au goût du jour de la situation – si la domesticité s’est beaucoup réduite, l’exploitation demeure – la mise en scène rappelle que l’égalité des droits pour les Noirs est récente dans certains pays – les années 1960-70 aux États-Unis, 1992 pour la fin de l’apartheid en Afrique du Sud d’où la metteuse en scène est originaire. Loin de constituer une entorse par rapport au texte de Jean Genet, elle met en lumière ce théâtre de l’opprimé, des laissés-pour-compte qui intéresse l’auteur.

© Jérôme Séron

© Jérôme Séron

D’apparences en faux semblants

Genet revient à plusieurs reprises dans son théâtre sur le jeu entre réalité et apparences. La vraie vie n’est-elle que le jeu qu’on y joue, de l’image qu’on veut donner de soi aux autres ? Robyn Orlin souligne de manière magistrale le jeu de miroirs dans lequel est piégée la réalité en instaurant un dialogue des personnages avec l’écran devant lequel ils jouent. Lorsque le spectacle commence, une bonne, silhouette toute de noir vêtue apparaît à l’écran. Elle sort du film de Christopher Miles tourné dans les années 1970, qui sert de décor en fond de scène. L’une des bonnes présente sur scène s’approche de l’écran. Il-elle va rejoindre la silhouette de la bonne filmée dont il-elle prend la place et dans laquelle il-elle se fond. Désormais les personnages qui apparaîtront sur l’écran seront ceux que l’on voit sur scène. Ainsi, ultime avatar de ce jeu sans cesse remis sur le tapis, la fiction cinématographique vient rejoindre la fiction théâtrale pour recréer devant nos yeux un monde d’apparences qui n’est pas moins réel que la réalité. Le principe n’est pas très éloigné des apparences emboîtées que développe Genet avec virtuosité dans le lupanar du Balcon. Si dans les Bonnes, la forme échappe à la fidélité au texte, la représentation en explore les potentialités. La chorégraphe se fait metteuse en scène sans renoncer au ballet des corps qui se joue et fait exploser les barrières entre les formes artistiques. Nos points de repères se font mouvants, multiformes et fuyants. N’est-ce pas d’une certaine manière aussi l’essence du théâtre que d’offrir la complexité des multiples facettes d’une insaisissable réalité ?

Les Bonnes. Un Jean Genet revisité, aux ramifications contemporaines.

Les Bonnes de Jean Genet (éd. Gallimard)

Présenté en coréalisation avec le Festival d’Automne à Paris

Mise en scène : Robyn Orlin

Avec : Andréas Goupil, Arnold Mensah et Maxime Tshibangu

Création lumières : Laïs Foulc

Création vidéo : Éric Perroys

Création costumes : Birgit Neppl

Création musique : Arnaud Sallé

Régisseur général : Fabrice Ollivier

Théâtre de la Bastille – 76, rue de la Roquette – 75011 Paris

Tél. 01 43 57 42 14. Site : www.theatre-bastille.com

Du 4 au 15 novembre 2019 à 20h, relâche les 7 et 10 novembre

En tournée

  • Du 20 au 23 novembre, Théâtre Garonne, Toulouse
  • Les 26 et 27 novembre 2019, CDN de Rouen
  • Le 30 novembre 2019, Théâtre Louis Aragon, Tremblay en France, Festival d’Automne à Paris
  • Le 4 mars 2020, Kinneksbond, Mamer (Luxembourg)
  • Du 17 au 21 mars 2020, CDN, Tours

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