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Le Prince Igor à l’Opéra Bastille. Quand Borodine fait son entrée, escorté par Rimski-Korsakov et Glazounov

Le Prince Igor à l’Opéra Bastille. Quand Borodine fait son entrée, escorté par Rimski-Korsakov et Glazounov

L’Opéra Bastille inscrit à son répertoire l’unique opéra de Borodine, achevé après la mort du compositeur par ses amis du Groupe des Cinq. L’occasion de découvrir un opéra surtout connu par les Danses polovtsiennes.

Rien ne prédisposait ce fils naturel d’un riche propriétaire terrien à devenir compositeur. Après des études de médecine et de chirurgie à Saint-Pétersbourg, il était devenu médecin militaire avant d’enseigner la chimie à l’Académie.  Mais ardent mélomane, compositeur dès l’enfance par amour pour une belle dame, il avait rejoint, après avoir rencontré Miki Balakirev, César Cui, Nikolaï Rimski-Korsakov et Modest Moussorgski pour former le Groupe des Cinq.

Revivifier une musique russe détachée des canons occidentaux

Ces musiciens, quoique plus tardivement, revendiquent, dans la lignée « nationaliste » du printemps des peuples, une musique identitaire puisant son inspiration dans la tradition populaire russe. Le manifeste rédigé par César Cui sonne comme un appel à la liberté musicale, détachée des « moules traditionnels de la routine ». Il prône l’accord de la musique vocale et du texte chanté, des formes qui naissent de la situation dramatique et des exigences du texte, restituent fidèlement sans anachronisme les couleurs locales et ignorent la banalité et la vulgarité. Mais surtout – et en particulier avec Rimski-Korsakov – ils cherchent les racines musicales d’un pays à cheval entre l’Europe et l’Asie, l’Occident et l’Orient. Le Prince Igor, qui tire son origine d’une chanson de geste de la littérature slave, incarne cette volonté de créer, dans la lignée de Mikhaïl Glinka, une musique authentiquement russe.

Le Prince Igor à l’Opéra Bastille. Quand Borodine fait son entrée, escorté par Rimski-Korsakov et Glazounov

Du Dit de la campagne d’Igor au Prince Igor

Étrange histoire que narre cette chanson de geste écrite à la fin du XIIe siècle. Celle d’un héros sans victoire, d’un perdant de l’Histoire dont le peuple russe fait un drapeau. Le prince Igor part combattre l’envahisseur polovtsien venu des steppes orientales. Vaincu, il est fait prisonnier et ne devra son salut qu’à la fuite, déguisé en animal sauvage. Ce qui sauve Igor, ce ne sont pas ses prouesses guerrières. C’est la protection de la Nature, comme un état immanent de l’ordre du monde, qui le ramène à son peuple dont il est l’incarnation. L’adaptation qu’en fait Borodine en est tout aussi curieuse. Une première fois, dressé sur ses ergots, Igor refuse de s’évader en catimini du camp de ses ennemis et son vainqueur, impressionné, offre une fête en son honneur. Mais pendant ce temps son beau-frère plonge en Russie dans le stupre et la débauche. Il est temps pour Igor d’y mettre bon ordre. Faisant taire son orgueil, il s’évade pour rejoindre les siens qui célèbrent son retour. Le peuple russe a retrouvé son âme.

Les tourments de l’âme russe

Le patriotisme et la foi résonnent. La ferveur russe s’exprime dans le prologue, les chants religieux orthodoxes et les chœurs qui saluent le départ d’Igor. Le peuple russe doit combattre pour préserver son identité. Mais celle-ci est largement battue en brèche dans cette société qui fait une large place aux cultures venues d’Occident. La perte des racines, l’exil et le manque sont au cœur du propos. Igor a perdu la guerre, son armée est décimée, il est prisonnier et son peuple est orphelin. La Russie est défaite et sa reconstruction problématique. La nostalgie d’un temps depuis longtemps révolu hante l’histoire du prince Igor et imprègne la musique russe.

Entre l’Orient et l’Occident

La guerre entre les Russes et ces peuplades venues des steppes, c’est aussi le combat que se livrent l’Orient et l’Occident. La musique russe témoigne de cet entre-deux mondes où les traditions s’entrechoquent, de cet espace où, bon gré mal gré, elles cohabitent. Avec Shéhérazade, Rimski-Korsakov disait la fascination de cet ailleurs aux valeurs si différentes. Borodine, à sa manière, porte un discours similaire. L’exotisme et la sensualité toute féminine du monde polovtsien, la culture du plaisir s’opposent à l’âpreté du monde russe. Puisant une fois encore dans le fonds populaire, Borodine mêle les chansons d’Afrique du Nord et les mélodies hongroises. Il reviendra à la double nature de la culture russe avec le poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale.

Le Prince Igor à l’Opéra Bastille. Quand Borodine fait son entrée, escorté par Rimski-Korsakov et Glazounov

Un opéra inachevé et reconstruit

La composition de l’opéra durera dix-huit années et Borodine mourra en 1887 sans avoir achevé son œuvre. Ses compagnons, Glazounov et Rimski-Korsakov, finiront d’orchestrer la partition et de compléter les parties manquantes. La version que propose l’Opéra de Paris se rapproche au plus près de ce qu’on peut attribuer à Borodine. Ainsi, de l’acte III largement réécrit ne subsiste que l’ouverture dont on sait que le motif est issu d’une partition au piano que Borodine joua pour ses amis. Quant à la détresse d’Igor dans le camp polovtsien, qui donne lieu à un long monologue, elle est réinsérée dans le quatrième tableau.

Une mise en scène qui mêle les codes

La mise en scène pouvait-elle adopter un point de vue ethnographique en faisant la part belle aux images folkloriques russes et à l’histoire du prince Igor, inconnue en Occident ? Ne valait-il pas mieux essayer de voir en quoi elle nous parle, encore aujourd’hui ? C’est la solution qu’a adoptée Barrie Kosky qui fait cohabiter des éléments contemporains qui renvoient à la globalisation de notre monde. L’analyse dramaturgique de l’opéra où cohabitent de multiples séquences sans que l’action les caractérise mais où la présence des chœurs domine a amené le metteur en scène à postuler que le vrai protagoniste du spectacle était le peuple, un peuple orphelin quand il n’a pas de maître et qui éprouve le besoin maladif de se trouver un leader, fût-il un perdant. Un constat aussi noir que la défaite du prince Igor.

 

Le Prince Igor, d’Alexandre Borodine

Opéra en quatre tableaux (1890)

Musique et livret : Alexandre Borodine

D’après Vladimir Stassov, lui-même adapté du Dit de l’ost d’Igor

Version originale, 1890

Le second monologue d’Igor a été orchestré par Pavel Smelkov

En langue russe, surtitrage en français et en anglais

Direction musicale : Philippe Jordan

Mise en scène : Barrie Kosky

Décors : Rufus Didwiszus. Costumes : Klaus Bruns. Lumières : Franck Evin

Chorégraphie : Otto Pichler

Chef des chœurs : Jose Luis Basso

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris

Avec : Ildar Abdrazakov (Prince Igor), Elena Stikhina (Iaroslavna), Pavel Černoch (Vladimir), Dmitry Ulyanov (Prince Galitski), Dimitry Ivashchenko (Kontchak), Anita Rachvelishvili (Kontcharovna), Adam Palka (Skoula), Andrei Popov (Ierochka), Vasily Efimov (Ovlour), Marina Haller (la Nourrice), Irina Kopylova (une jeune Polovtsienne)

Opéra Bastille

Du 28 novembre au 26 décembre 2019.

10 représentations du 28 novembre au 26 décembre 2019

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