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Arts-chipels.fr

L’expérience de l’Arbre. Un délicat parfum zen et des senteurs de pin pour une histoire d’aujourd’hui.

L’expérience de l’Arbre. Un délicat parfum zen et des senteurs de pin pour une histoire d’aujourd’hui.

Cet échange entre le théâtre nô et la tradition théâtrale occidentale autour de la vie d’un arbre est fascinant sur le plan théâtral et plastiquement très beau.

Au sol, une aire carrée en bois blond et une passerelle qui y mène. Côté cour, derrière une haie de branches nues, l’espace du monde d’aujourd’hui, électrifié, du clavier électronique et de la guitare électrique qui accompagneront le spectacle. Un espace minimaliste auquel le bois communique sa chaleur. Le guitariste qui apparaît sur scène porte, à la manière de Bacchus coiffé de vigne, une couronne de feuilles. Deux personnages entrent. L’un est européen, sans autre apprêt qu’un costume de tous les jours, l’autre porte une tenue japonaise noire, pantalon ample qui forme une jupe et tunique. Ils sont à la croisée de l’Orient et de l’Occident, dans la rencontre des cultures.

© Louise Quignon

© Louise Quignon

Un dialogue théâtral qui transcende l’espace et le temps

Le spectacle naît d’une initiation réciproque. Simon Gauchet, en résidence à Kyoto, est initié par Tatsushige Udaka aux arcanes du théâtre nô. En échange il lui fera partager son expérience du théâtre occidental. Nous voici projetés dans une tradition extrême-orientale des XIVe et XVe siècles, très ritualisée, dans laquelle la moindre position des mains – Tatsushige Udaka corrige avec indulgence le mouvement de celles de Simon Gauchet – et les appuis sur le sol dont on éprouve la matérialité avec des chaussons qui permettent un glissando lent sont réglés de manière millimétrée. De l’autre côté, suivant le fil de la tradition baroque, à cheval entre la fin du XVIe et le XVIIe siècle, Simon Gauchet fait revivre ce théâtre qui s’épanouit dans un contexte historique mouvementé et s’ouvre sur un public plus mêlé que celui de l'aristocratie cultivée. Sang, drame et amours s’épanouissent dans une langue parlée qui nous est aujourd’hui étrangère et que Simon Gauchet restitue : un accent du terroir aux « r » roulés qui prononce les terminaisons de mots muettes de nos jours et fait chanter la langue, une gestuelle qui anticipe et souligne le texte afin que nul n’en ignore… Ces accents baroques dialoguent avec la diction tourmentée, urgente et compulsive d’un Antonin Artaud désireux de retrouver dans un cataclysme fondateur l’essence derrière l’apparence, l’art détaché de la culture. Un savoureux mélange que la musique vient à son tour commenter en revisitant des mélodies baroques dans une électrification très contemporaine.

© Louise Quignon

© Louise Quignon

Le vivant pilier de l’Arbre

Cette leçon théâtrale ne serait qu’un exercice de style artificiel s’il ne touchait, sur le plan symbolique, à une question que n’a cessé de poser le théâtre : notre rapport à la nature et à l’ordre du monde. Un arbre peint en arrière-plan figure dans chaque scène du théâtre nô. Il rappelle le lien entre la terre et le ciel, le passage de l’un à l’autre, le rapport entre passé et avenir, la transmission qui s’opère dans le temps. Les anciennes traditions provençales de Noël voulaient que le plus jeune et le plus vieux de la famille portent au feu une branche de cerisier, symbolisant, à travers ce relais des générations, le passage de l’ancienne à la nouvelle année et le lien entre avant et après. Le spectacle rappelle cette image de l’arbre « De qui la tête au ciel était voisine / Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts » (La Fontaine, le Chêne et le roseau) et les Correspondances de Baudelaire s’invitent au banquet de notre mémoire, tout comme Shakespeare. À l’heure où l’on découvre que les arbres communiquent entre eux et où se pose la question de la survie de la planète, la préservation de la vie de la Nature revêt une actualité brûlante. « Les arbres, dit Simon Gauchet, tout comme les acteurs de Nô, sont des survivances d’un monde ancien dont il nous parvient des bribes qui interrogent. »

© Louise Quignon

© Louise Quignon

Quand meurent les arbres

Aussi, lorsque meurt un arbre, comme ces Matsu – ces vieux pins noueux qui dressent vers le ciel l’ombrelle de leurs branches – déracinés par un typhon, ce ne sont pas seulement des arbres qui disparaissent mais une partie de notre histoire qui s’effondre avec eux, qui se déchire dans leurs troncs arrachés, qui s’éteint lorsqu’ils se couchent à terre. Et quand l’un d’entre eux, farouche, résiste et persiste à se dresser, les hommes lui font fête, le soutiennent jusqu’à ce que peu à peu, une étrange maladie portée par les flots s’empare de lui, le ronge et finit par le miner de l’intérieur. Alors les hommes qui veulent encore y croire le remontent pièce à pièce dans une reconstruction qui n’est plus que le simulacre de la vie qu’il a incarnée… Au moment où le spectacle se clôt, le passé rejoint le présent et croise les catastrophes nucléaires qui sont l’œuvre des hommes. Imprégné de la chaleur du bois et de la douceur intimiste des éclairages, le spectateur, pensif, quitte la salle en méditant sur la folie humaine.

L’Expérience de l’Arbre

Ce projet de L’École Parallèle Imaginaire a été créé lors de la résidence de Simon Gauchet en 2018 à la Villa Kujoyama (Institut français du Japon et Fondation Bettencourt Schueller).

Conception, mise en scène et scénographie Simon Gauchet

Avec Simon Gauchet, Tatsushige Udaka, Joaquim Pavy

Avec la collaboration artistique d’Éric Didry, Benjamin Lazar et Arnaud Louski-Pane

Musique Joaquim Pavy

6, 7, 8 novembre 2019 Théâtre La Paillette (Rennes) dans le cadre du Festival TNB

15 & 16 novembre  – Maison de la Culture du Japon à Paris

Tournée 2020/2021

Théâtre de Lorient, CDN

Théâtre de l’Union, CDN du Limousin

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