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Arts-chipels.fr

L’Effort d’être spectateur et l’Histoire d’une femme. Pierre Notte en de multiples visages.

L’Effort d’être spectateur et l’Histoire d’une femme. Pierre Notte en de multiples visages.
L’Effort d’être spectateur et l’Histoire d’une femme. Pierre Notte en de multiples visages.

Deux spectacles de Pierre Notte se succèdent au Théâtre du Rond-Point. L’un où il se met en scène lui-même pour nous parler de nous, spectateurs, l’autre où il met en scène la figure d’une femme qui décide de dire « Non ! ». Réjouissant.

Pierre Notte aime le théâtre et il ne cesse de l’affirmer. Il réfléchit sur les codes et la manière de faire du théâtre, ce n’est pas moins évident. Avec faconde et humour, les deux petites formes à un personnage qu’il présente sur scène établissent avec le spectateur une relation de complicité à l’intérieur même de la représentation.

Vous avez dit quatrième mur ?

La question fondamentale du théâtre, au-delà de la force des textes ou de la mise en scène, c’est d’abord la relation qu’il entretient avec ses destinataires : les spectateurs. Pas de théâtre sans représentation, même si l’analyse textuelle des pièces, souvent isolée des conditions de la représentation, fait les beaux jours des cours de français. Pas de représentation sans public. Et le rôle qu’on lui assigne n’est pas innocent. Acteur du spectacle, même s’il n’intervient pas sur scène – sauf en quelques mises en scène parfois orientées vers le happening où sa participation au spectacle est sollicitée, il franchit, à sa manière, l’invisible « quatrième mur » qui sépare la scène de la salle. Pierre Notte décrit, d’une plume acérée mais bienveillante, le spectateur qui s’endort, plus ou moins discrètement, celui qui toussote pour conjurer l’ennui, se tenir éveillé, celui qui, le dos droit, s’émerveille, réagit, rit aux bons mots ou s’absorbe dans la contemplation. Il démonte avec humour la tradition des applaudissements – discrets et pleins de retenue au Japon, bruyants et passionnés à Naples – et des faux-semblants des rappels.

© DR

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Le vertige des conventions

Ce spectateur-là, il a du mérite d’accepter les vessies qu’on lui présente pour des lanternes, d’entendre des gens boire un verre autour d’une piscine qui n’existe pas ou de se satisfaire d’entendre dire qu’il pleut sans contempler la pluie de sa fenêtre. « C’est par le manque qu’on donne à voir », souligne Marguerite Duras, conviée à ce festin qui rassemble Koltès, Minyana, Godard ou Enzo Cormann, aussi bien qu’Alain Badiou ou Leslie Kaplan. À sa manière le spectateur repeuple le spectacle, reconstruit avec son imaginaire propre ce qui n’existe pas, assimile le mensonge comme une condition nécessaire, suspend, le temps de la représentation l’incrédulité – je ne crois que ce que je vois – qui gouverne sa vie de tous les jours. Il est décidément méritant, ce public qui abdique un certain nombre de ses prérogatives et accepte de faire travailler son imagination pour combler tous les manques !

© DR

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À chaque pièce le spectateur qu’elle mérite

Le théâtre doit répondre à cet effort méritoire. Si le spectateur est passif, c’est que la pièce n’a pas cherché, ou pas trouvé, le chemin d’accès qui mène à lui, ou que son expérience individuelle est par trop antinomique du spectacle. S’il entre dans la boîte, c’est que le théâtre lui a permis d’entrer, lui a ouvert les portes d’ivoire et de corne qui mènent à l’autre monde. « C’est l’irrecevable qui fait la magie », qui nous fait rêver, nous insère dans le simulacre qu’est le théâtre. Sur scène, la vérité vraie est obscène. Établissant un parallèle avec la définition que donne Deleuze de la littérature, Pierre Notte, dans une avalanche de mots accumulés, empilés, déroulés qu’il savoure comme autant de friandises, souligne la nécessité pour le théâtre de se différencier de la pratique « lavomatic » du divertissement, d’offrir au spectateur autre chose que le reflet de son histoire privée. Si on rit beaucoup, en particulier lorsque Pierre Notte se livre à une démonstration de hoola hoop de plusieurs minutes, gants de boxe aux mains pour un combat imaginaire dont le théâtre est l’enjeu, tandis qu’il aborde la catharsis au théâtre ou le Théâtre de la peste d’Artaud, la pièce n’en demeure pas moins une touchante déclaration d’amour au théâtre et un vibrant plaidoyer pour une manière exigeante de le pratiquer.

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

Si j’étais une femme…

L’Effort d’être spectateur interpellait l’assistance sur les spectacles marquants qu’elle gardait en mémoire, l’Histoire d’une femme invite le public à un quiz sur les femmes. Dans le jeu du « qui a dit » et de « combien de fois », on s’aperçoit qu’on est rarement gagnant et qu’il y a beaucoup à faire pour que l’égalité homme-femme entre dans les mœurs. Aussi l’histoire de cette femme qui s’absente du monde, refuse de jouer le jeu, se tait pour résister a-t-elle, avec sa manière têtue de refuser les conventions sociales, une force dérangeante. Elle vient perturber les arcanes du discours revendicatif aussi bien qu’elle dénonce la place faites aux femmes.

Une « poupée » qui ne dit rien

Quelque part-n’importe où dans une rue. Un homme à vélo donne une claque sur les fesses d’une femme, juste en passant. Pour rien. Ou peut-être pour quelque chose. Qu’elle est une femme, une proie, et lui un prédateur pour qui les femmes sont des objets. Elle tombe. Lorsqu’elle se réveille, plus rien n’est pareil. Elle n’explique pas, ne cherche pas à convaincre, ne se bat pas contre. Elle se barre, se met en réserve, s’abstrait des rapports. Une manière de refus du combat, d’une règle du jeu préétablie par la société, même dans l’opposition.

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

Dans la misogynie ambiante des relations ordinaires

Elle n’a pas eu une histoire terrible, à susciter les articles des gazettes. Un père aimant, un compagnon qui ne comprend pas, les accusations de « pute » ou les remarques un peu graveleuses, less attitudes condescendantes ou méprisantes… la routine quand on est une jolie femme qui vit « normalement », travaille, va chez le médecin, fait ses courses. Il n’empêche qu’à un certain moment trop c’est trop. Alors elle ne se bat pas pour dénoncer le système, ce qui serait rentrer dans le système, mais pour le nier, lui refuser le droit d’exister. Elle ne renonce pas pour autant au désir, au plaisir.

Cette histoire, composée par Pierre Notte avant les développements de l’affaire Weintein et les actions des Me Too, Muriel Gaudin en explore les facettes en jouant tour à tour avec beaucoup de virtuosité la quinzaine de personnages qui gravitent autour de cette femme et l’interpellent. Femme caméléon, elle nous offre sa vision, sa perception et son refus. Elle pose par là même la question de savoir si les femmes doivent ou pas se battre avec des armes forgées par les hommes ou inventer leur propre rapport au monde.

 

L’Effort d’être spectateur

Texte (éd. Les Solitaires intempestifs), mise en scène et interprétation Pierre Notte

Regard extérieur Flore Lefebvre Des Noëttes Conception lumières Éric Schoenzetter Musiques originales Pierre Notte Arrangements Clément Walker-Viry

6 novembre – 1er décembre 2019, 18h30, dimanche 15h30, relâche les lundis

 

L’Histoire d’une femme

Texte et mise en scène Pierre Notte

Avec Muriel Gaudin

Lumière Antonio De Carvalho Musiques Originales Pierre Notte Arrangements Clément Walker-Viry

6 novembre – 1er décembre 2019, 20h30, dimanche 17h30, relâche les lundis

En tournée

L’Effort d’être spectateur

28 septembre 2019 Les 3t / Châtellerault (86)

1er — 19 octobre 2019 TNP / Villeurbanne (69)

6 décembre 2019 L'Atelier Du Neez / Jurançon (64)

10 décembre 2019 Théâtre De L'olivier / Istres (13)

17 janvier 2020 Théâtre Clin D'oeil / Saint-Jean-De-Braye (45)

13 février 2020 Théâtre De La Madeleine / Troyes (10)

19 mars 2020 Maison De La Culture / Nevers (58)

26 mars 2020 La Ferme Des Jeux / Vaux-Le-Pénil (77)

31 mars 2020 Maison Des Arts Du Léman / Thonon-Les-Bains (74)

2 ou 9 avril 2020 Le Carré / Cesson-Sévigné (35)

3 avril 2020 Théâtre De Vienne / Vienne (38)

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