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Arts-chipels.fr

Électre des bas-fonds. La tragédie grecque dans l’œil du cyclone contemporain

Électre des bas-fonds. La tragédie grecque dans l’œil du cyclone contemporain

Le spectacle attachant et poétique de Simon Abkarian livre dans un déploiement d’énergie gorgé d’éclairs de conscience une relecture de la tragédie grecque, revisitée au fil de ses résonnances dans le temps présent.

Dans la pénombre seulement éclairée par une méchante lampe à huile, une vieille femme parle. Elle est aveugle et, comme le veut la tradition, clairvoyante. C’est la nourrice d’Électre et d’Oreste, les enfants perdus d’Agamemnon. Leur mère, Clytemnestre, a assassiné leur père de retour de Troie, pour épouser Égisthe. Électre, image vivante du reproche à sa mère, a été écartée de l’entourage royal. Avilie, elle est servante au lupanar, mariée de force à un homme sans condition qui ne l’a pas touchée. Oreste, contraint de fuir déguisé en femme, n’a plus pour compagnon que le seul Pylade. Mais Apollon a décidé de le ramener à Argos pour en faire l’instrument de la vengeance et, en dépit qu’il en ait, Oreste plie et prend la route du retour. Aujourd’hui, c’est la fête des morts, la nuit où les défunts reviennent hanter les vivants, le soir où la grande inversion brouille les frontières entre riches et indigents, hommes et femmes, sans grade et puissants.

© Antoine Agoudjian

© Antoine Agoudjian

La tragédie des tragédies

Électre des bas-fonds est un condensé de tragédies grecques passé au filtre de la lecture très personnelle qu’en fait Simon Abkarian. Le destin malheureux des enfants d’Agamemnon a, depuis Homère, inspiré Eschyle, Sophocle et Euripide – sans parler de Giraudoux, entre autres. Eschyle, dans les Choéphores, met en avant  moins le sort d’Oreste que la malédiction qui s’attache aux pas des Atrides. Sophocle et Euripide à travers leurs Électre se focalisent davantage sur le sort des enfants du roi d’Argos. Chez Sophocle, Électre incarne le bras vengeur, la fureur inextinguible qui fait d’elle l’héroïne tragique par excellence. Les versions diffèrent sur le sort réservé à Électre, sur son mariage forcé, sur les éléments qui lui permettent de reconnaître son frère déguisé lors de leurs retrouvailles. Tous ces textes, qui courent de manière souterraine, Simon Abkarian les assimile, les intègre comme un fondement immémorial qui traverse le spectacle et vient nourrir une rêverie personnelle, un songe qui emprunte à la nuit et à l’exil ses lamentations, ses victimes et ses monstres.

© Antoine Agoudjian

© Antoine Agoudjian

Le parti des exclus

Si l’on retrouve l’idée chère à la tragédie grecque des hommes emprisonnés dans une destinée préalablement écrite par les dieux – Oreste doit revenir pour tuer sa mère –, le spectacle met en lumière une autre vision de la tragédie, comme l’envers d’une peau lissée par des siècles de représentations, qui se retourne. Il donne la parole aux exclus, aux laissés-pour-compte. Électre, c’est la captive dans son propre pays, mariée contre son gré, déchue de sa puissance passée, femme et victime dans sa chair et dans sa vie. Elle clame son malheur, s’ébroue avec rage, se débat contre le sort de victime qui lui est fait, se révolte. Le Chœur, lui, s’emparera du groupe de ces femmes captives, survivantes de Troie en flammes et tribut du vainqueur. Violées, prostituées au bordel, esclaves du bon vouloir de leurs maîtres, elles ont payé au prix fort la liberté de Pâris et d’Hélène. Ces voix de femmes qui s’élèvent du lupanar disent, chez Simon Abkarian, la dureté de la privation de liberté, les exactions qui sont le sort des vaincus, les difficultés de l’exil, mais aussi la résistance nécessaire, éternelle. Réduites à moins que rien, elles ont conservé la parole, la liberté de penser dans un corps contraint et asservi. C’est à travers leurs yeux que se regarde la tragédie.

© Antoine Agoudjian

© Antoine Agoudjian

Ambivalences

À l’exception d’Électre, droite dans ses bottes, qui n’hésite jamais, dressée sur ses ergots, consumée par son désir de vengeance, et d’Égisthe, le salaud intégral, pleutre et concupiscent, les personnages doutent et se débattent dans les incertitudes. Oreste, meurtrier malgré lui, ne veut pas tuer, il aspire à la paix, à l’oubli. « Apollon, déclare-t-il, me présente une dette que je n’ai pas contractée […] Devrais-je sacrifier ma conscience ? ». Travesti en femme dans son corps d’homme, il n’a pas que l’habit. Il en a la lucidité. Car c’est à travers les voix des femmes que s’écrit l’autre pièce, que se diffuse un autre regard. Vue par le Chœur, Électre n’est pas seulement la victime, elle est l’instrument de son propre malheur. Face à elle, Chrysothémis, sa sœur, a choisi, comme les putains, la résistance passive. Mais le prix qu’elle paye – perdre sa virginité et céder à Égisthe – pour éviter que la chevelure de sa sœur ne soit rasée valait-il vraiment la peine ? Quant à Clytemnestre, meurtrière sans état d’âme de son époux, n’était-elle pas fondée à supprimer celui qui n’avait pas hésité à sacrifier sa fille Iphigénie à ses velléités de mâle guerrier soucieux de son orgueil et avide d’affirmer sa puissance ? Le bon et le mauvais sont affaire de point de vue.

© Antoine Agoudjian

© Antoine Agoudjian

D’hier, de partout et toujours

Le texte antique revisité par Abkarian déborde ses frontières en s’emparant de la musique, de la danse et du chant. Rock et blues illustrent et ponctuent sur scène avec bonheur les péripéties. Les instruments mêlent guitare électrique, claviers, batterie et contrebasse au saz, au banjo, au youkoulélé ou au djura grec. Ils tressent ensemble les temps et les cultures comme pour souligner l’intemporalité des enjeux. Le chœur se fait multiforme. Les danseuses sacrées qui initient Oreste à la féminité empruntent au kathakali, cette danse sacrée du sud de l’Inde traditionnellement interprétée par des hommes. Disparates au physique, la tête couronnée d’un 33 tours en guise de coiffe, elles disent la diversité dans le temps et l’espace. Elles deviendront les prostituées des bas-fonds, rappelant, épingles piquées au sommet du crâne, les geishas aux gestes menus et appliqués, ou un corps de ballet de petits rats en tutu virevoltant de manière cocasse autour des personnages.

© Antoine Agoudjian

© Antoine Agoudjian

Tragédie antique, tragédies contemporaines

Au-delà de cet assemblage hétéroclite et assumé qui mêle Orient et Occident, passé et présent, le théâtre cite ses origines, celles du théâtre – « Tu t’enfuis côté cour / Sans prévenir tu attaques côté jardin » – et Abkarian les siennes. « Terre d’Asie, c’est à contrecourant de mon cœur que je quitte tes paisibles vallées », fait-il dire à Oreste. Le parler d’aujourd’hui et la truculence s’invitent au festin, le drame aussi. De cette remontée à la source qui convoque les morts émerge la poésie intense qui marquait l’épopée des temps anciens avec ses fulgurances traversant les batailles, ses désespoirs à éteindre le soleil. « Au cœur d’un antique royaume / Posée sur le miroir du monde […] Une barque tangue sur une mer inquiète. » Le spectateur, lui, navigue au gré de ces courants contraires qui le prennent et l’entraînent dans un monde où se dévide l’essence de la tragédie et toutes les tragédies contemporaines.

Électre des bas-fonds de Simon Abkarian (publié chez Actes Sud-Papiers)

Mise en scène : Simon Abkarian.

Dramaturgie ; Pierre Ziadé, en collaboration avec Arman Saribekyan

Lumière : Jean-Miche Bauer et Geoffroy Adragna

Décor : Simon Abkarian et Philippe Kasko

Chorégraphie sous l’égide de Catherine Schaub et Marie Chouinard

Costumes : collectif

Musique : Trio Howlin’ Jaws

Avec Simon Abkarian (Sparos et Mr Loyal), Catherine Schaub (Clytemnestre), Maral Abkarian (Kilisasa, la nourrice), Aurore Fremont (Électre), Assaad Bouab (Oreste), Eliot Maurel et Victor Fradet (Pylade, en alternance), Rafaela Jirkovsky (Chrysothémis et Choreute), Christina Galstian Agoudjian (Choreute et Hélène), Chouchane Agoudjian (Choreute et Fantôme d’Iphigénie), Nathalie Le Boucher (Choreute et Coryphée de danse), Frédérique Voruz (Coryphée et chef de Chœur), Nedjma Merahi (Coryphée Choreute), Laurent Clauwaert (deuxième Mr Loyal et fantôme d’Agamemnon), Olivier Mansard (Egisthe), Maud Brethenoux (Chanteuse Choreute), Annie Rumani, Suzana Thomaz (Choreutes), Anais Ancel et Manon Pélissier (Jumelles)

Théâtre du Soleil

Du 25 septembre au 3 novembre 2019, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h, le dimanche à 13h30

Cartoucherie de Vincennes, Route du champ de manœuvre  – 75012 Paris

Navettes à partir du métro Château de Vincennes (sortie n° 6), entre 20 minutes et 1h45 avant le début du spectacle.

www.theatre-du-soleil.fr

Tél. 01 43 74 24 08

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