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Arts-chipels.fr

Vie et mort de mère Hollunder. Instantanés de la vie d’une femme entrée en résistance.

Vie et mort de mère Hollunder. Instantanés de la vie d’une femme entrée en résistance.

Avec un art certain du décalage, un homme mis en scène par un autre homme crée et incarne une femme libre. Jacques Hadjaje se glisse dans cette peau de belle façon.

Lorsque nous pénétrons dans la salle, le décor est éclairé. Une table de maquillage en fond de scène, un escalier en colimaçon dont ne demeurent que quelques marches et qui se perd dans les hauteurs et quelques poules naturalisées donnent une impression de bric-à-brac dépareillé, d’ensemble de vie disparate, d’insolite. Une vieille femme est déjà là. Elle contemple par la fenêtre le spectacle de la rue. Lorsqu’elle commence à parler, elle s’adresse à un personnage invisible, en haut de l'escalier, qu’on imagine jeune femme, cloîtrée volontaire à la suite d’un chagrin d’amour : Julie.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

De Ferenc Molnár à Jacques Hadjaje

Julie est l’une des protagonistes d’une pièce de théâtre de Ferenc Molnár, un auteur juif hongrois du début du xxe siècle : Liliom. La pièce raconte l’histoire d’une jeune fille qui tombe amoureuse d’un voyou aux beaux yeux. Par amour, celui-ci tente de se racheter mais un dernier casse raté le conduit au suicide. Monté au ciel, il est condamné au Purgatoire et demande l’autorisation de redescendre sur terre pour s’occuper de son enfant… Maintes fois adapté au cinéma, par Michael Curtiz qui s’appelle encore Kertész, par Fritz Lang ou par d’autres, en version musicale sous le titre de Carousel, la pièce est aussi jouée au théâtre à Broadway, interprétée par Charles Laughton et, à la radio, par Orson Welles. C’est en jouant Mère Hollunder, l’un des personnages de la pièce, que Jacques Hadjaje décide de lui inventer une vie. Il n’est pas innocent qu’il choisisse pour nom de jeune fille de Mère Hollunder Molnár et qu’il interpelle Julie ou évoque le paradis, entre autres, comme une manière d’établir un lien tout en mettant de la distance.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Une femme de peu

Jacques Hadjaje campe une femme « ordinaire », de ces petites gens invisibles que l’Histoire oublie, de ces figures de l’ombre, de ces anonymes sans gloire. Mère Hollunder a le parler et la truculence populaires. Elle qualifie de « quatre-quarts » un véhicule comme nous enverrions un importun au « diable Maubert », appelle un chat un chat, ne prend pas de gants pour dire ce qu’elle a à dire. Elle est de celles qui n’hésitent pas, pour calmer les ardeurs mâles, à filer « un bon coup sur la gueule et ça soulage ». C’est justement comme ça qu’elle a rencontré son mari, un petit juif maigrichon, mais « les juifs, ça fait partie des hommes », pas vrai ? Jacob, avec le pognon de papa planqué dans l’urne funéraire, a monté une petite officine de photographie. Alors, devenue Mère Hollunder, elle l’aide. Elle fait poser les clients, décide de leurs attitudes respectives, les volatilise dans un éclair au magnésium.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Une femme forte

De sa naissance à sa mort, elle livre le récit d’un combat de femme, du combat des femmes. Le mariage parce qu’il faut bien se marier, la dissolution de l’amour dans la sousoupe à maman, dans le haricot au porc fumé.  En écoutant sur son transistor l’air de Norma, où celle-ci se lamente d’avoir été larguée avec deux lardons pour plus jeune qu’elle, elle compatit. « C’est trop dur d’être une femme », dit-elle. Elle évoque dans les couples la première torgnole, bientôt suivie d’autres, de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. Elle, elle a appris à mordre, à résister. Et lorsque le désespoir pointe, qu’elle est gagnée par la fatigue, elle surmonte l’émotion passagère pour continuer d’aller de l’avant. Ne laisser personne décider à sa place, savoir encore et toujours dire « non » en toute conscience.

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Un homme dans un corps de femme, une femme dans un corps d’homme

Jacques Hadjaje cultive l’ambiguïté entre les sexes. Auteur du texte, il porte un regard d’homme sur l’attitude de ses congénères. Il exprime sa colère face au traitement infligé aux femmes et, plus généralement, face aux exclusions en tout genre. Engoncé dans son faux ventre et ses faux seins, la démarche lourde mais le verbe haut, il entre dans la peau des femmes pour imaginer ce qu’elles ressentent de l’intérieur, pour dire leur révolte. La vision duel-le, mais aussi pluriel-le de Mère Hollunder-Jacques Hadjaje, dans sa remontée du temps – 1909, peut-être, mais aussi notre époque –, change de registre au fil du spectacle. Le comique ne résiste pas à une certaine dramatisation, à une tension du discours. La pièce, commencée sur un ton ironique mais léger, s’achève crescendo dans une mise à nu acerbe où l’humour s’effiloche. Mère Hollunder adresse à Julie et, ce faisant, à toutes les femmes, un message de résistance. Dans le même temps, elle offre à Molnár, le juif hongrois, un dernier salut.

Vie et mort de Mère Hollunder

De et avec Jacques Hadjaje

Mise en scène : Jean Bellorini

Costumes : Laurianne Scimemi. Création sonore : Sébastien Trouvé

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 18 septembre au 13 octobre 2019, tlj sf lundi et le 22/09 à 20h30, dim. à 15h30

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

Tournée

5-8 novembre 2019 : Théâtre de Villefranche, Villefranche-sur-Saône (63)

15 novembre 2019 : Théâtre Clin d’œil, Saint-Jean de Braye (45)

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