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Arts-chipels.fr

Le Misanthrope. Molière sans la comédie.

Le Misanthrope. Molière sans la comédie.

Alain Françon offre de cette pièce « sérieuse » de Molière une vision austère et intemporelle qui nous interroge aussi bien sur le pouvoir que sur les rapports amoureux.

Un décor monumental qui pourrait aussi bien renvoyer au xviie siècle qu’à un salon officiel de ministère d’aujourd’hui. En fond de scène, un paysage d’hiver froid comme la solitude à laquelle seront confrontés Alceste et Célimène. Au mur un tableau monumental représentant une femme nue dans la position de la Vénus endormie de Giorgione, la main ramenée sur le sexe. Seuls quelques banquettes recouvertes de velours qu’on apporte au fil de la pièce et les changements de la lumière qui disent la course du jour modifient l’espace. Boileau est suivi à la lettre : « Qu'en un lieu, en un jour… ».

Le Misanthrope. Molière sans la comédie.

Une époque indécise

Si le décor pourrait faire référence à l’époque classique, il est contredit par les costumes modernes des personnages. Point de rubans, de soies chatoyantes et de perruques frisottées et poudrées, point de visages blanchis par le maquillage. Les personnages sont en costume moderne mais chic : costumes et cravates pour les hommes, robe au-dessous des genoux pour les femmes. Les petits marquis ont une chevelure de d’jeun’s : chevelure un peu longue artistiquement émaillée de mèches blondes pour l’un, coiffure à l’iroquoise pour l’autre. Si l’on ajoute les alexandrins dans lesquels s’expriment les personnages, nous sommes dans un no man’s land temporel qui dit cependant les hautes sphères et le pouvoir.

Le Misanthrope. Molière sans la comédie.

Un misanthrope dans le jeu social

Dans ce temps incertain se jouent plusieurs parties où les serviteurs ne sont plus que comparses. Plus de servante au verbe haut énonçant ces vérités populaires qui font triompher le bon sens comme dans l’ensemble des autres pièces de Molière. Nous sommes au sommet de la pyramide des classes et Alceste, cet « ennemi du genre humain », est un désespéré. L’hypocrisie des rapports humains, l’insincérité qui gouverne la société, les conventions de la bienséance le révulsent. Droit dans ses bottes, sans hésitation ni nuance, il érige sa vérité en dogme.

Bien qu’il présente Alceste comme too much – il faut raison garder, ainsi que l’incarne Philinte –, le double jeu établi par Molière laisse voir à la fois l’excès condamnable requis pour faire accepter la pièce et la critique acerbe qu’il fait de l’entourage du roi. Célimène comme les petits marquis ou Oronte, rival d’Alceste auprès de la belle, ont des postures de courtisan ramassant les miettes que leur jette le pouvoir. Les chuchotements et les murmures – surtout pas à voix haute– qui se répandent comme traînée de poudre envahissent l’espace sonore comme une douce et persistante rumeur. Alain Françon dépouille Célimène de sa sensualité et de sa légèreté volage de jeune veuve de vingt ans pour la ramener au tourbillon illusoire de la vie de cour, avec ses intrigues amoureuses et ses fêtes. Et lorsque Célimène, abandonnée de tous, se retrouve seule chez elle, ne lui restent que les échos lumineux et lointains d’un feu d’artifice, souvenirs volatiles de l’effervescence vaine à laquelle elle aspire.

Le Misanthrope. Molière sans la comédie.

De la détresse en amour

Ce qui frappe dans le spectacle, dépouillé en grande partie de son aspect vaudevillesque, c’est aussi la détresse d’Alceste, amoureux d’une futile étoile qui est son exact opposé. Françon fait d’Alceste un homme mûr, comme l’était Molière convolant avec une jeunette de vingt ans, Armande Béjart, quelques années avant la création de la pièce en 1666. La petite histoire veut que celle-ci l’ait trompé à bouche-que-veux-tu et que Molière ait été, face à elle, d’une jalousie obsessionnelle. Gilles Privat nous fait percevoir toute la complexité des sentiments qui se pressent dans ce cerveau intransigeant et l’agitation du personnage. Il donne une profonde humanité aux incohérences d’Alceste qui se débat jusqu’à l’extrême limite de la tolérance dans un dilemme qu’il ne peut résoudre.

Avec une diction impeccable de l’alexandrin, ni trop marquée ni trop peu, comme s’il avait constitué la langue naturelle des personnages, les comédiens laissent entendre un beau texte dans toutes ses nuances. Mais là où Molière avait brouillé volontairement les cartes, variant les épices entre la comédie et le drame, Françon les met en ordre en nous laissant voir l’os.

Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Alain Françon

Assistant à la mise en scène, dramaturgie : David Tuaillon

Décor : Jacques Gabel. Lumières Joël Hourbeigt. Costumes Marie La Rocca. Musique : Marie-Jeanne Séréro. Son : Léonard Françon. Coiffure maquillage :  Cécile Kretschmar

Avec : Gilles Privat (Alceste), Pierre-François Garel (Philinthe), Régis Royer (Oronte), Marie Vialle (Célimène), Lola Riccaboni (Éliante), Dominique Valadié (Arsinoé), Pierre-Antoine Dubey (Acaste), David Casada (Clitandre), Daniel Dupont (Du Bois), David Tuaillon (Basque).

Théâtre de la Ville Espace Pierre Cardin - 1 avenue Gabriel – 75008 Paris

Du 18 septembre au 12 octobre 2019, tlj sf lun. à 20h, dim. à 15h

Tél : 01 42 74 22 77. Site : www.theatredelaville-paris.com 

 

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