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Arts-chipels.fr

L’Âge d’or de la peinture anglaise. L’émancipation picturale d’un grand empire.

L’Âge d’or de la peinture anglaise. L’émancipation picturale d’un grand empire.

Le long règne de George III, de 1760 à 1820, est pour la Grande-Bretagne une période décisive, tant sur le plan économique qu’artistique. L’exposition que le musée du Luxembourg consacre aux œuvres de la peinture anglaise de cette époque, conservés par la Tate Britain offre un panorama éclairant de l’émancipation d’une île devenue grand empire.

L’histoire de la peinture anglaise n’est pas séparable, à cette époque, du contexte dans lequel elle se développe. Après avoir emprunté aux Hollandais ou aux Allemands des peintres invités à travailler Outre-Manche tels Holbein au xvie siècle ou plus tard Van Dyck, l’Angleterre vit au rythme des soubresauts qui agitent l’Europe à cette époque. Quand les conflits s’apaisent avec la France, la voie est ouverte aux peintres pour accomplir le Grand Tour qui les mène à travers la France vers l’Italie et les merveilles antiques. Quand ils se réveillent, le repli s’impose. Cette situation s’accompagne d’une période de prospérité sans pareille. L’Angleterre domine les mers et étend son empire très au-delà de ses frontières. Déjà l’empire colonial espagnol a vacillé. Ruiné par ses dépenses militaires l’Espagne n’a pu éviter la banqueroute. La désaffection de la France pour les territoires américains laisse, le temps de moins de deux décennies, la voie libre à l’Angleterre, avant que ne survienne l’indépendance américaine qui pousse les Britanniques vers d’autres rives, en Inde ou dans les Caraïbes. Dans ce contexte d’émergence d’une grande puissance, la revendication d’une identité culturelle propre s’impose comme une évidence.

Joshua Reynolds, Miss Crewe (v. 1775). Huile sur toile. Tate : collection particulière, en dépôt à la Tate Britain, depuis 2009 © Tate, London, 2019

Joshua Reynolds, Miss Crewe (v. 1775). Huile sur toile. Tate : collection particulière, en dépôt à la Tate Britain, depuis 2009 © Tate, London, 2019

La Royal Academy of Arts, un manifeste d’identité artistique

Fondée en 1768, la Royal Academy s’inspire du modèle des autres académies artistiques existant en Europe, en France notamment. Mais à la différence de son aînée française, elle ne se fixe pas des règles contraignantes, n’établit pas une hiérarchie des genres aussi stricte que la française. Le système social du pays explique en partie cette particularité. Alors que la France vit les dernières heures de l’absolutisme, la monarchie anglaise est déjà réellement parlementaire. Terre de commerce de longue date, elle offre un modèle industriel prospère faisant coexister une bourgeoisie riche et une aristocratie terrienne. C’est à ces deux marchés, avides de manifester leur être-là, que s’adresse la peinture. Contrairement au modèle français où domine le « grand » genre de la peinture d’histoire et de la peinture mythologique, reflet d’un art officiel centralisé, c’est sur le goût des consommateurs que se modèlera la peinture anglaise. Le portrait, le paysage et les scènes de genre « champêtres » y figureront en bonne place.

John Constable, Marlvern Hall, dans le Warwickshire (1809). Huile sur toile, 51,4 × 76,8 cm. Tate : légué par George Salting en 1910 © Tate, London, 2019

John Constable, Marlvern Hall, dans le Warwickshire (1809). Huile sur toile, 51,4 × 76,8 cm. Tate : légué par George Salting en 1910 © Tate, London, 2019

Une peinture « anglaise »

L’exposition présentée au musée du Luxembourg interroge tour à tour, au fil des salles, les thèmes abordés par la peinture anglaise. Dans le domaine du portrait, elle installe face à face les deux figures tutélaires mais néanmoins antagonistes que sont Joshua Reynolds et Thomas Gainsborough. Si l’on peut remarquer plus de grandiloquence chez le premier, un sens plus aigu du paysage chez le second, si la palette du premier est plus rugueuse, plus épaisse parfois, et celle du second plus translucide, plus légère, plus éthérée, si l’un se plaît à déguiser richement ses personnages et l’autre à les dépeindre plus quotidiennement vêtus, souvent sur un fond de verdure, sans décor oppressant lorsqu’ils sont en intérieur, il ressort de ces portraits une forme de quotidienneté. Leurs poses, sauf exception quand il s’agit d’un portrait officiel, ne sont ni raides ni empruntées, leurs vêtements non apprêtés en plis bien ordonnancés. Ils sourient parfois, comme l’Honorable Miss Monckton (1777-1778) de Reynolds, nonchalamment appuyée sur un socle de pierre, se regardent mutuellement lorsqu’ils sont rassemblés sur le mode d’une conversation piece. Le Portrait de Mr et Mrs Dalton avec leur nièce Mary de Heulle (1765-1768) de Johan Zoffany qui montre une jeune fille invitée par son oncle à dessiner une sculpture antique est à cet égard éclairant.

Joseph Mallord William Turner, La Tamise près de Walton Bridges (1805). Huile sur placage d’acajou, 37,1 × 73,7 cm. Tate : parvenu dans les collections nationales avec le legs Turner en 1856 © Tate, London, 2019

Joseph Mallord William Turner, La Tamise près de Walton Bridges (1805). Huile sur placage d’acajou, 37,1 × 73,7 cm. Tate : parvenu dans les collections nationales avec le legs Turner en 1856 © Tate, London, 2019

Entre terre et ciel

Caractéristique est aussi l’attention portée au paysage. Dans ce pays où la lumière change d’un moment à l’autre de la journée de manière inattendue, passant d’un ciel d’orage à une trouée de ciel bleu et d’un moutonnement nuageux aux brumes noyant les contours, où la couleur du ciel se reflète dans l’eau des étangs et sur le fil des rivières, le spectacle de la nature est un objet de fascination. Qu’il s’agisse des effets d’ombre et de lumière de la Tamise, près de Marble Hill, Twickenham (v. 1762) de Richard Wilson ou de Malvern Hall dans le Warwickshire (1809) de John Constable , première véritable toile en plein air de l’artiste qui deviendra « le maître des ciels » où se déploie un moutonnement diffus de nuages qui vont du gris au rose orangé et se reflète en symétrie sur la calme surface d’un étang, ou encore de ces paysages de Turner qui semblent esquissés en petites touches rapides, on comprend la fascination des peintres pour cette nature aux tons doux où dominent les demi-teintes. L’exposition rappelle la place que l’aquarelle joua dans ce marché de l’art florissant : d’exécution rapide, de coût moins élevé, elle ne pouvait que satisfaire une clientèle avide d’éléments décoratifs destinés à son intérieur.

George Stubbs, Cheval attaqué par un lion (1769). Émail sur cuivre, 24,1 × 28,3cm. Tate : acheté avec l’aide de la Société des Amis de la Tate Gallery en 1970 © Tate, London, 2019

George Stubbs, Cheval attaqué par un lion (1769). Émail sur cuivre, 24,1 × 28,3cm. Tate : acheté avec l’aide de la Société des Amis de la Tate Gallery en 1970 © Tate, London, 2019

Animaux et scènes de genres

Bien que la peinture animalière ait occupé un rang inférieur dans la hiérarchie académique des genres, George Stubbs en fait une spécialité et ennoblit la représentation animalière. Passionné par les chevaux – il acquiert même des carcasses d’animal pour en étudier l’anatomie – il introduit entre l’homme et l’animal un dialogue ou le présente, comme dans Cheval attaqué par un lion (1769) dans une référence à une sculpture antique. La torsion du cou et du poitrail du cheval qui se débat pour échapper à l’emprise du lion, l’expression angoissée du visage de l’animal, crinière hérissée, gueule ouverte dans un hennissement douloureux n’a rien à envier à un Géricault ou à Delacroix. George Morland, de son côté, se fait une réputation en dépeignant la vie rurale. Son Intérieur d’une écurie, exposé à la Royal Academy en 1791, par son très grand format qui l’apparente à la peinture d’histoire, donne une dimension épique au dur labeur quotidien des paysans.

John Martin, La Destruction de Pompéi et d’Herculanum (1822). Huile sur toile, 161,6 × 253 cm. Tate : Acheté en 1869 © Tate, London, 2019

John Martin, La Destruction de Pompéi et d’Herculanum (1822). Huile sur toile, 161,6 × 253 cm. Tate : Acheté en 1869 © Tate, London, 2019

Romantisme et « grande » peinture

Ce temps est aussi, sur le plan littéraire, celui du Château d’Otrante d’Horace Walpole, du Moine de Lewis et du Frankenstein de Mary Shelley. Roman gothique et fantastique imprègnent les méditations mystiques de William Blake, les mondes peuplés de créatures rêvées de Füssli devenu Fuseli ou les visions de fin du monde que reprend la peinture d’histoire avec la Destruction de Pompéi et Herculanum de John Martin (1822) ou la Destruction de Sodome de John Turner exposée dans sa galerie personnelle en 1805. Lorsque s’ouvre le xixe siècle, toute l’Europe marche au pas du romantisme et l’Angleterre n’échappera pas à la règle.

À l’écart du Vieux Continent, durant un demi-siècle, l’Angleterre aura, sans fonder d’école ni de mouvement, développé de nouveaux modèles. La mode des parcs à l’anglaise qui fera fureur au siècle suivant, au-delà du rousseauisme ambiant et de l’héritage des Lumières, a sans doute quelque chose à voir avec cette perception-là.

L’Âge d’or de la peinture anglaise. De Reynolds à Turner, chefs d’œuvre de la Tate Britain

Du 11 septembre 2019 au 16 février 2020, tlj sf le 1er mai de 10h30 à 19h, les lundis jusqu’à 22h

Musée du Luxembourg – 19, rue de Vaugirard – 75006, Paris

Site : www.museeduluxembourg.fr, tél. 01 40 13 62 00

Commissaire de l’exposition : Martin Myrone, conservateur en chef de la Tate Britain.

Conseiller scientifique : Cécile Maisonneuve (RMN)

Scénographie : Jean-Paul Camargo-Saluces

 

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