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Arts-chipels.fr

El Baile. Une plongée chorégraphiée dans un demi-siècle d’histoire argentine.

El Baile. Une plongée chorégraphiée dans un demi-siècle d’histoire argentine.

Mathilde Monnier a souvent œuvré à des collaborations avec des personnalités venues de divers champs artistiques. Elle récidive de belle façon, cette fois avec l’écrivain argentin Alan Pauls.

Les danseurs se présentent face au public l’un après l’autre avant de prendre place sur des chaises de part et d’autre de l’espace central, le carré de parquet où l’on danse. Hauts souliers à talons aiguilles et à lanières pour les femmes, souliers vernis pour les hommes. L’un d’entre eux s’en différencie : un géant barbu aux éclatants escarpins de femme rouge. Une femme au look androgyne, toute de noir vêtue, lui fait pendant. Tous forment une assemblée disparate, diverse comme des échantillons d’humanité singuliers au sein d'un groupe. Bien vite, les accessoires tombent. Les escarpins et souliers vernis cèdent la place aux baskets, les vêtements sexy au short. Le ton est donné : traversée de l’histoire et individualités sont au programme.

© Christophe Martin

© Christophe Martin

À l’origine : le Bal

Le spectacle puise son inspiration dans une double référence. Il y a d’abord le film d’Ettore Scola, le Bal (1983), puis, en remontant le fil, la création collective du Théâtre du Campagnol initiée et mise en scène par Jean-Claude Penchenat à l’aube des années 1980. L’idée de départ : sur le thème d’« Une ville se raconte », créer une histoire sans parole pour accompagner une grande fête à Châtenay-Malabry. Quoi de mieux que le « p’tit bal du samedi soir » pour relier entre eux les membres épars de la communauté ? Au rythme d’un pot-pourri musical qui traverse le temps, les comédiens s’inventent un personnage qu’ils font évoluer à mesure que les années passent. Il y a là tout l’échantillon hétéroclite de la population, de tous genres et de tous milieux, et chacun s’y dépeint tel qu’il voudrait qu’on le voie, ce qui est aussi une manière de se raconter. Le succès est tel que d’autres « bals » voient le jour. Une vidéo « live » du spectacle avait été réalisée. L’engagement des comédiens dans une histoire qui met en scène les corps et le rapport au public impressionnent la chorégraphe. Le producteur, Nicolas Roux, fait le lien avec l’Argentine et son prolongement « naturel » : le tango et, plus généralement, la danse.

© Christophe Martin

© Christophe Martin

L’Argentine au cœur

Comme dans le Bal, le propos de Mathilde Monnier est de faire de la danse le vecteur non seulement d’elle-même mais aussi d’une manière de vivre, d’un modèle de société. À la manière des « social clubs » fédérant les habitants des quartiers de Buenos Aires autour d’une activité, Mathilde Monnier rassemble autour d’un parquet de danse une douzaine de personnages. Séparément, en duo ou en groupe, sur des musiques de carnaval, des salsas suggestives, du hip hop à la mode argentine, du rock ou des musiques actuelles, les danseurs explorent cinquante années de l’histoire argentine, depuis la dictature militaire des années 1970-1980. La légèreté côtoie l’horreur, les renaissances les chutes au fond du trou et les exactions de toute sorte. À la différence du Bal, la fiction est absente mais les images demeurent tels ces danseurs malmenés et tirés par les cheveux dont la tête ballote, ou le bruit de l’hélicoptère qui plane sur les têtes. L’histoire politique passe par les rapports d’espace et de mouvement, par la manière dont ils sont vécus dans les corps. Lorsque le football se met de la partie, c’est la beauté de la rotation du pied qui est mise en lumière. Et si le corps féminin se fait aspirateur avec lequel le danseur fait le ménage, c’est encore dans la danse que le thème se joue, dans la vitalité des corps synonyme de liberté.

© Christophe Martin

© Christophe Martin

En danse et en chansons

« Toute la pièce, dit Mathilde Monnier, est écrite à partir d’un répertoire de chants, de chansons d’enfance ou de chants populaires et patriotiques qui sont comme les citations d’une époque. ». Fil conducteur de la pièce, ils sont portés par les danseurs et couvrent l’échelle du temps, comme les changements de costumes qui substituent aux corsages habillés les T-shirts amples et les shorts de nylon. Quant à la danse, elle reprend pour les déconstruire les traditions argentines urbaines et populaires : tango, escondido, chacarera, valse tanguera, samba argentine… Farouchement campée les deux pieds dans le sol, comme si s’enraciner en formait la base, la danse tantôt détache un mouvement de cou, tantôt détaille et divise en petites unités l’architecture d’un mouvement de bras, tantôt s’appuie sur les ondulations sensuelles du bassin avant de s’échapper parfois dans l’espace. Et lorsque le tango éclôt, avec ses alternances de glissements subitement immobilisés, avec ses martèlements du pied nerveux et rythmés, il n’est plus le corps à corps de deux individualités, soudées à la limite du déséquilibre, mais le sujet d’une farandole où chacun à son tour reprend avec les autres son déplacement alternant petits pas, larges enjambées et brusques torsions du cou.

Ce bal argentin qui cite et mélange genres et références échappe aux poncifs pour s’installer dans une réalité contemporaine tangible où la jeunesse et le dynamisme triomphent des fantômes du passé.

© Christophe Martin

© Christophe Martin

El Baile, très librement inspiré du Bal, une création collective sur une idée et une mise en scène de Jean-Claude Penchenat

Conception : Mathilde Monnier et Alan Pauls

Chorégraphie : Mathilde Monnier

Avec : Martin Gil, Lucas Lagomarsino, José Lugones, Ari Lutzker, Carmen Pereiro Numer, Valeria Polorena, Lucia Garcia Pulles, Celia Argüello Rena, Delfina Thiel, Florencia Vecino, Daniel Wendler

Dramaturgie : Véronique Timsit . Scénographie et costumes : Annie Tolleter. Lumière : Eric Wurtz. Son : Olivier Renouf. Conseil musical : Sergio Pujol. Coaching vocal : Barbara Togander et Daniel Wendler.

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 5 au 15 septembre 2019, tlj à 18h30 sauf les 9 et 10, dim. à 15h

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

EN TOURNÉE

Le 17 septembre 2019 : Espace 1789, Saint-Ouen (93)

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