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Arts-chipels.fr

Madame de la Carlière. Diderot au pays du marivaudage et du qu’en-dira-t-on.

Madame de la Carlière. Diderot au pays du marivaudage et du qu’en-dira-t-on.

En situant ce conte à cheval entre le xviiie siècle et nos jours, Hervé Dubourjal jette un pont sur les dérives de la médisance et les errements de l’opinion publique. Une leçon à méditer en ces temps de diffusion virale de fausses informations sur la Toile.

Ils sont en habit du soir, Elle, robe écarlate et rouge à lèvres assorti, Lui veste impeccable et souliers vernis. Ils esquissent ensemble un ballet de séduction qui rappelle furieusement Fragonard ou les jeux amoureux et subtils de Watteau. Libertins tous deux ils sont, au sens où le xviiie siècle entendait ce mot : libres de leurs amours tout autant que libres penseurs, ouverts sur la diversité du monde et curieux de tout. Ils échangent à fleurets mouchetés, se racontent des histoires, naviguent dans le marivaudage entre fidélité et infidélité, évoquent l’histoire tragique de Mme de la Carlière.

De quelques considérations sur l’amour et le mariage

Un petit habit qu’on endosse et voilà nos deux personnages entrés dans la peau de Mme de la Carlière et de son amoureux, le chevalier Desroches. Jeune veuve mariée contre son gré à un époux trop vieux, Mme de la Carlière s’est juré de ne plus céder sa liberté retrouvée à quiconque. Mais voici qu’un mauvais drôle, inconstant, désargenté et coureur de jupons, blessé à la jambe, échoue chez elle. C’est le coup de foudre. Il lui propose le mariage. Mais la belle a été échaudée, elle se méfie. Pourquoi, lui dit-elle, ne pas poursuivre la relation sans y rien changer ? Si elle doit l’échanger contre le mariage, ce sera « toi pour moi-moi pour toi » et rien d’autre… Le chevalier Desroches hésite brièvement devant cet « amour toujours » mais il est si épris qu’il souscrit au contrat. La lune de miel dure deux années avant qu’une ancienne amie ne fasse naître chez le chevalier de nouveaux émois. Tombée sur la correspondance de son époux, Mme de la Carlière se réfugie chez sa mère avec son fils. Le mari a beau faire amende honorable, rien n’y fait. L’enfant décède et sa mère le suit. Dans ce texte, Diderot fustige les mariages arrangés. Dans le même temps, l'auteur qui condamnait Boucher, jugé trop immoral, ne prône pas plus le jusqu’au-boutisme mortifère de l’épouse trompée.

© Jan Malaise

© Jan Malaise

Méfiez-vous du jugement public !

Pendant que se déroule l'histoire, les langues s’en donnent à cœur joie, elles vont bon train. On impute au chevalier les malheurs qui surviennent à sa femme, mais aussi ceux de toute sa famille, y compris la mort de son épouse. « C'est ainsi que de bouche en bouche, échos ridicules les uns des autres, un galant homme est traduit pour un plat homme, un homme d'esprit pour un sot, un honnête homme pour un coquin, un homme de courage pour un insensé, et réciproquement ». Le chevalier lui-même évite à grand-peine la lapidation d’une foule en colère. Qu’il se repente et cherche le pardon ne lui vaut rien. L’opinion a tranché et il est le méchant de l’histoire. Le décès de Mme de la Carlière au beau milieu de la messe à Saint-Eustache en est le point d’orgue. Mais bientôt le discours se retourne. On brocarde la rigidité de la femme, on condamne son intransigeance imbécile. L’opinion galope en sens inverse. Comment ne pas entendre aujourd’hui le message que nous adresse l’auteur ? son appel à plus de mesure, à peser les arguments en toute connaissance de cause avant de prononcer des jugements hâtifs ? Comment ne pas le transposer ?

Madame de la Carlière. Diderot au pays du marivaudage et du qu’en-dira-t-on.

À malin, malin et demi

Hervé Dubourjal ne se contente pas de reprendre le conte. Il l’enrichit d’un florilège d’extraits de textes de Diderot. La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient qui fustige l’idéalisme voisine avec des extraits de la correspondance de l’auteur avec Sophie Volland, Madame Riccoboni et Mademoiselle Jodin ou avec les extraits des Pensées philosophiques. Ses considérations sur le théâtre, clin d’œil de théâtre dans le théâtre du metteur en scène, reprennent le Fils naturel où Diderot prône un certain « vérisme » entre comique et tragique, mais aussi le Paradoxe sur le comédien. Dans ce texte, Diderot rejette l’étalage d’une expression sensible même sincère de l’acteur, pour les effets contraires qu’elle peut susciter sur le spectateur. L’art du comédien doit, pour lui, être un exercice de lucidité froidement assumé qui fait de l’acteur « un pantin magnifique ». Quant à Rousseau, le frère chéri devenu ennemi dans les méandres de complications amoureuses doublées d’oppositions philosophiques, il est aussi de la partie.

Je, tu, il, elle et le jeu : une vérité entre-deux

Le jeu de piste, oscillant chaque fois entre deux pôles, est lancé. Entre les énigmatiques Lui et Elle dont on ne peut rien dire sinon dégager quelques traits, entre Mme de la Carlière et le chevalier Desroches qu’ils incarnent tout en les commentant, entre l’un qui conte de première voix et l’autre qui rapporte les on-dit, entre les amants qui jouent à jouer et qui jouent à s’aimer et dans le va-et-vient entre le xviiie siècle et aujourd’hui, place au ludique ! Et il est heureux que la belle diction, claire et classique, des comédiens ne nous égare pas, qu’elle nous fasse voir où nous trouvons et à qui nous avons affaire parce qu’Hervé Dubourjal fausse aussi la fin et qu’il imagine à Madame de la Carlière un dénouement plus léger, plus heureux, plus alerte aussi, davantage dans l’esprit de son siècle. Au-delà de ces passes ferrailleuses et discursives où se révèle le génie de Diderot reste encore aux amateurs de jeux une dernière spéculation à mettre sur le tapis : la possibilité de pister les extraits d’œuvres et de les identifier…

Madame de la Carlière d’après L’Inconséquence du jugement public de Denis Diderot

Adaptation et mise en scène : Hervé Dubourjal

Mise en scène : Hervé Dubourjal

Avec : Hervé Dubourjal et Caroline Silhol

Du 28 août au 3 novembre 2019 (sauf 21-22 sept.), du mardi au samedi, 20h, dimanche 17h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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