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Arts-chipels.fr

Scènes d’Adolescent. Un Dostoïevski dépoussiéré et sans fard.

© Pierre Planchenault

© Pierre Planchenault

Le spectacle présenté par les élèves comédiens de l’École supérieure de théâtre de Bordeaux Aquitaine emmène avec passion l’auteur russe du XIXe siècle à la lisière du monde contemporain.

Une jeune fille primesautière et volubile débarque sur la scène. C’est elle, affirme-t-elle, qui incarnera Arkadi Dolgorouki, le « héros » de cette histoire. Elle, oui, mais pas toute seule. Elle présente, comme le narrateur qui raconte à la première personne, cette histoire en même temps qu’elle la commente. Et ils seront plusieurs, à tour de rôle, à entrer dans la peau de ce personnage, justement mal dans sa peau. Un décor sans âge et des costumes contemporains citent une autre origine que l’année 1875 où fut publié le roman. Parfois quelques éléments rappellent la Russie ancienne : une croix, une tenue à gilet. Mais on est bien ici et maintenant. Les comédiens d’aujourd’hui interrogent les personnages d’hier.

Au pays où rien ne va

Le roman de Dostoïevski, avant-dernier de l’auteur, met en scène un jeune homme qui s’interroge lui-même et interroge son devenir. En l’espace de quelques journées réparties sur quelques mois à peine vont se déclarer et sombrer ses espérances et ses velléités de changement. Il faut dire que pour lui la vie commence mal. Fils illégitime d’un noble déchu, ruiné, qui traîne ses incertitudes et son impossibilité à décider, à prendre parti, il a pour nom celui d’un prince – Dolgorouki – alors qu’il n’est qu’un roturier. Sur sa route, il ne rencontrera que nobles ruinés, femmes vénales et révolutionnaires aux idées plus que confuses. Quant à son idée – devenir Rothschild – elle ne résistera pas à l’appel du jeu.

© Pierre Planchenault

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Dostoïevski tel qu’en lui-même

On retrouve dans ce spectacle fleuve d’environ trois heures les thèmes qui traversent l’œuvre de Dostoïevski. Cette faillite que traînent les personnages et n’est autre que celle de la société. Qu’ils soient animés de nobles idéaux tels ces étudiants qui chercheraient à changer le monde, nobles en rupture de ban tel le père d’Arkadi, Versilov, Don Juan au petit pied qui n’hésite pas à fricoter avec la plèbe, voire même à épouser la mère d’Arkadi, mais qui conserve du grand seigneur la superbe en refusant un héritage qui lui tombe dans le bec, ils sont emblématiques d’un monde où rien ne va. Le mal de vivre d’Arkadi, sa volonté de se faire reconnaître, accepter par son père, lui le bâtard, n’est autre que la manifestation de sa difficulté à trouver sa place dans le jeu social. Et lorsqu’Arkadi développe son idée, comme il la qualifie, de devenir riche, ce n’est pas pour la richesse mais pour être reconnu, exister aux yeux du monde. Aux considérations sociales se mêle l’inquiétude mystique qui traverse l’œuvre de Dostoïevski. Une religiosité tourmentée qui va de pair avec une revendication d’identité, celle de la Sainte Russie, celle d’une âme russe distincte des canons européens qui gouvernent la bonne société.

© Pierre Planchenault

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Fidélité et trahison

Le spectacle, avec son vernis contemporain, ne gomme pas ces aspérités du passé, pas plus que la traduction d’André Markowicz qui veut restituer la langue brute du texte, son côté pas léché, son non-souci volontaire de style. Un texte âpre, véhément, sans apprêt ni fioritures, qui sonne vrai. On le voit passer, on ne l’évite pas, Dostoïevski, avec son écriture foisonnante et bourrée de contradictions, son style déstructuré, ses hantises, ses angoisses, son mysticisme. Le joueur, le fou de Dieu, les anarchistes, le révolté social. Des fous dans une époque devenue folle qui a des faux-airs de la nôtre. Ce que la pièce porte, c’est cette histoire invraisemblable portée par ces personnages contradictoires, incohérents. La peinture d’un monde en plein effondrement, qui vacille, avec ses personnages à la dérive. Les amours contrariées, les filiations ratées, l’argent, le pouvoir, les coups de revolver, les suicides, l’ivresse fournissent les ingrédients de la comédie humaine.

© Pierre Planchenault

© Pierre Planchenault

Un théâtre en jeu de miroirs

Ce spectacle inaugural de l’entrée dans la vie professionnelle des jeunes comédiens présents sur scène revendique l’inclassable qui forme la source de la vie. Vivre avec intensité, comme si demain n’existait pas, comme si être était l’enjeu, aujourd’hui et maintenant. Et c’est bien ce qu’ils font, ces jeunes toujours en mouvement, entraînant le spectateur dans leur dynamique infatigable, leur rythme effréné et frénétique, ne reculant devant aucune outrance, aucune exagération, aucun effet burlesque. Dans le double discours du théâtre, entre passé et présent, chacun joue double jeu, double JE, comme autant de reflets d’un kaléidoscope où tout le monde est perdant et où chacun traîne à sa manière un ennui de vivre qui est de tous les temps. Pas d’intériorisation des personnages, d’interprétation style Actors’ Studio mais un spectacle d’agit-prop, prop en moins, échevelé, nerveux, dynamique qui prend le public à témoin, à parti, circule parfois sur les gradins, où chaque acteur arrive avec son personnage, le commente, l’analyse. Les images de l’Opéra de quat’ sous remontent à la surface. Brechtienne, finalement, cette déglingue joyeuse… Vous r’prendrez bien un p-tit coup de distanciation, ça faisait longtemps qu’on n’y avait pas goûté… ça rafraîchit, ça décoiffe et finalement on s’en porte bien…

Scènes d’Adolescent, d’après l’œuvre de Fédor Dostoïevski, traduit par André Markowicz (éd. Actes Sud)

Mise en scène : Sylvain Creuzevault

Avec les 14 élèves-comédien·ne·s de la promotion 4 de l’éstba :Louis Benmokhtar, Étienne Bories, Clémence Boucon, Zoé Briau, Marion Cadeau, Garance Degos, Camille Falbriard, Léopold Faurisson, Shanee Krön, Félix Lefebvre, Alexandre Liberati, Léo Namur, Mickaël Pelissier, Prune Ventura accompagnés par Frédéric Leidgens et Sava Lolov

Espace Pierre Cardin 1, avenue Gabriel – 75008 Paris

Spectacle créé le 19 juin 2019 au TnBA, Bordeaux et présenté aux Ateliers Berthier /Odéon-Théâtre de l’Europe du 26 au 28 juin 2019 dans le cadre du Festival des écoles du Théâtre public-Théâtre de l’Aquarium.

Du 8 au 15 août 2019 : Festival d’Eymoutiers (87)

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