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Arts-chipels.fr

Berthe Morisot – Une femme dans son siècle

Berthe Morisot – Une femme dans son siècle

L’exposition présentée par le musée d’Orsay donne à voir, au-delà de la fidélité de l’artiste au mouvement impressionniste, une femme au parcours volontaire et novateur, en prise avec l’évolution de la société et les mutations artistiques de son temps.

Berthe Morisot se résume souvent dans nos mémoires à une figure féminine, peu individualisée, toujours rapportée aux travaux de ses pairs du mouvement impressionniste. L’exposition du musée d’Orsay en donne une vision plus affirmée et radicale, non exempte de surprises. Elle rend à Berthe Morisot sa dimension d’artiste à part entière, de peintre énergique, au pinceau tourmenté, dont l’impact pictural fut, en son temps, minoré par la critique en raison de sa condition de femme.

Le lac du Bois de Boulogne (Jour d'été), v. 1879. Londres, national Gallery

Le lac du Bois de Boulogne (Jour d'été), v. 1879. Londres, national Gallery

Morisot l’impressionniste

On connaît celle qui participa de manière active au refus manifesté par les impressionnistes de la « belle » peinture, à leur volonté de portraiturer la vie moderne, à leur revendication du travail en plein air pour traduire l’instant qui passe, saisir l’impression lumineuse fugitive qui fait éclater les silhouettes en multitude de touches colorées. Berthe Morisot fut de toutes les expositions impressionnistes excepté après la naissance de sa fille unique, Julie. Fidèle entre les fidèles dès le début, elle excelle à rendre la fugacité du moment. Absorbés par le décor de la nature, les personnages s’y diluent dans un océan de verts d’où ils émergent comme taches semblant esquissées dans un fond qui les engloutit, tels Femme et enfant dans une prairie à Bougival (1882). Ils sont silhouettes posées dans la nature, indicatives de la présence humaine plus que personnages de chair et de sang.

Le Berceau, 1872. Musée d'Orsay

Le Berceau, 1872. Musée d'Orsay

Une femme de la fin du xixe siècle

L’œuvre de Berthe Morisot n’échappe pas, en matière de sujets, aux œuvres des femmes ayant une activité artistique à l’époque. C’est dans la sphère de l’intime qu’elles trouvent leur expression. On pense aux femmes photographes de la fin du siècle, attachées à magnifier un quotidien fait de petits riens, témoignant de ce qui fait la vie au jour le jour de la femme – bourgeoise – de l’époque : les enfants, les soirées mondaines, les rencontres au parc, les villégiatures, les natures mortes et le spectacle de la nature. Morisot ne déroge pas à la règle. Sur les traces de l’impressionnisme qui s’affirme comme une vision du monde contemporain, tournant le dos à la peinture d’histoire, elle puise ses sujets dans la vie des femmes : femme regardant son bébé dormir, enfants jouant sur une pelouse, chasse aux papillons, femmes se préparant pour la vie mondaine, bals, réceptions… La grande bourgeoise fille de préfet, qui tient un salon où se pressent les impressionnistes mais aussi Mallarmé ou Puvis de Chavannes, mène la vie de sa condition. Elle s’intéresse au quotidien des femmes de sa classe, les regarde se contempler dans leur psyché, les portraiture en robe de bal. Elle croque femmes, enfants et pères de son environnement immédiat, sa sœur Edma penchée sur le berceau du bébé (le Berceau, 1872), son époux attentif aux jeux de sa fille au parc (Eugène Manet et sa fille dans le jardin à Bougival, v. 1881). Mais elle pousse plus avant dans cette vision de l’intérieur. Elle montre les femmes dans leur intimité, à demi dévêtues devant leur miroir ou sortant du lit, sa sœur enceinte, ventre proéminent au cœur du tableau, mais aussi les domestiques, une blanchisseuse étendant le linge, une nourrice très « jeune fille à la perle » (la Nourrice ou Nourrice et bébé, v. 1880) portant un enfant sur ses genoux ou une petite fille portant une vasque trop lourde pour elle.

Femme à sa toilette (1875-1880). Chicago, The Art Institute of Chicago

Femme à sa toilette (1875-1880). Chicago, The Art Institute of Chicago

Scènes de la vie familiale

Edma, la sœur de Berthe Morisot, lui fournit maints sujets d’inspiration. Elle traduit d’une certaine manière le sort fait aux femmes dans la société. Attachée avant son mariage, comme Berthe, à l’exercice de la peinture, elle a été rattrapée par le poids des conventions. Elle contemple d’un air ennuyé, devant un balcon ouvert qui ne suscite chez elle aucune curiosité, un éventail qu’elle déplie rêveusement (Jeune femme à la fenêtre, 1869). Son mariage a sonné le glas de ses ambitions artistiques. Dans la sphère de l’intime qui est l’apanage des femmes, les enfants occupent aussi une bonne place et Morisot ne déroge pas à la règle. On les voit, figures occupées à faire des pâtés sur la plage de Nice (Sur la plage, 1882) ou dans les Pâtés de sable (1882), fondues dans leur environnement de beiges et de blancs, absorbées dans leur activité, absentes au monde, ou bien installées à une table ou dans un fauteuil, une poupée dans les bras. De profil ou de trois-quarts dos, ils sont comme étrangers, regardant ailleurs par de larges baies vitrées comme l’Enfant au tablier rouge (1886). Ils vivent leur vie, insoucieux de ce qui les entoure. Eugène Manet, attentif à sa fille, y prend place. Il apparaît, dépouillé de son statut social, dans le cadre de la campagne environnante. Quant à sa fille Julie, Berthe Morisot ne cessera, au fil des années, de la représenter, pensive (Portrait de Julie Manet ou Julie rêveuse, 1894), faisant de la musique ou installée au salon, sa levrette à ses pieds.

Eugène Manet et sa fille (1883). Coll. particulière

Eugène Manet et sa fille (1883). Coll. particulière

Une femme singulière parmi les femmes

Ses personnages semblent le plus souvent comme abîmés dans une réflexion qui les absorbe et les éloigne. La mélancolie, plus que la joie de vivre, émane de ces scènes. Réduites à leur fonction de mère veillant leurs enfants et posant sur eux un regard qui mêle tendresse et tristesse, ramenées au statut de femmes décoratives attentives à leur paraître et destinées à se fondre dans le décor, ou de créatures oisives qui n’ont pour seule perspective que la contemplation des lointains, elles sont comme absentes de l’endroit où on les a plantées, rêvant à je ne sais quel ailleurs inatteignable… Le portrait que Berthe Morisot fait sans complaisance d’elle-même (Autoportrait, 1885) se pose, à l’inverse, comme une revendication. Elle semble fatiguée et vieillie mais elle se montre dos raidi, à la verticale, le regard dirigé droit vers le spectateur, la palette à la main comme pour affirmer sa volonté de s’imposer en tant que peintre. Cet autoportrait vient rappeler ce qu’il lui a fallu de force pour vaincre les préjugés de son époque qui n’admettaient pas qu’une femme exerce un métier, à plus forte raison artistique, et qui lui fermèrent les portes des Beaux-Arts, la contraignant à suivre des cours de manière privée – fussent-ils avec Corot. Il sonne comme une affirmation à la face du monde de cette femme dont les très nombreuses œuvres (plus de 400) sont davantage disséminées dans les collections privées que dans les musées publics, tant le préjugé attaché aux femmes était fort. Il vient, comme en contrepoint, témoigner des difficultés que rencontra Morisot à se faire reconnaître en tant qu’artiste et dont la critique de son époque, condescendante à son époque, fut partie prenante.

Autoportrait (1885). Musée Marmottan Monet

Autoportrait (1885). Musée Marmottan Monet

Une artiste à part entière

Au-delà de la qualification de « peinture féminine » qu’on a donnée à l’œuvre de Berthe Morisot, se qui frappe dans sa manière de peindre, c’est une énergie très éloignée de la « douceur féminine ». Sa touche est rapide, accentuée, dynamique. Pour saisir l’immédiateté, elle trace ses sujets, à coups de brosse impatients, ne reculant pas devant le non réalisme des figures, parfois silhouettes seulement esquissées avec cependant une vérité des expressions qui traverse le volontairement flou, l’inachevé manifeste et assumé. Elle utilise le pinceau comme le pastel, avec une maîtrise dans le trait qui rappelle Toulouse-Lautrec. Morisot ne craint pas de laisser apparents à certains endroits la trame de la toile. Elle ne remplit pas l’espace, joue du plein et du vide, alterne légers empâtements et tracés lisses. Dans ses étagements de plans qui mêlent l’intérieur à l’extérieur, la nature fait irruption dans la pièce comme si le peintre ramenait le décor à un aplat, dans un japonisme traversé par l’impressionnisme (Eugène Manet à l’île de Wight, 1875). Marchant sur les traces très coloristes de Renoir, elle crée un univers lumineux dans lequel les blancs, les gris nacrés mâtinés de beiges, de roses et de bleus, les nuances de vert assez fraîches et les teintes douces distillent une clarté et une harmonie de teintes, alliées à une richesse de tons remarquable.

Devant la psyché (1890). Martigny, Fondation Gianadda)

Devant la psyché (1890). Martigny, Fondation Gianadda)

Un peintre au tournant du xxe siècle

La fidélité indéfectible de Berthe Morisot au mouvement impressionniste n’en fait pas pour autant une artiste au style monolithique, enfermée une fois pour toutes dans les canons du groupe et réductible à ses seuls préceptes. Ses toiles réalisées dès les années 1880 révèlent au contraire l’audace de son évolution picturale. De plus en plus dépouillés et proches de l’esquisse, ses tableaux semblent gouvernés par l’urgence, une impatience qui ne s’embarrasse plus des faux-semblants du réel. On y retrouve le mouvement du crayon des dix-huitiémistes, l’emportement d’un Fragonard dont elle fut la petite-nièce. Ses teintes se font acides, révélant l’os de la couleur, un peu à la façon des maniéristes. Émerge une peinture qui se rapproche du symbolisme, affranchie du décor, avec des visages reflétant une inquiétude profonde qui sature la toile et s’exprime en teintes froides, en bleus légèrement verdis (la Mandoline, 1889), en roses tyriens, en mauves, en turquoises (Devant la Psyché, 1890). Aux portraits de ses proches s’ajoutent les modèles à demi-nus, jouant avec les figurations de dos et les miroirs qui laissent entrevoir ce que masque le dos. Morisot aborde aux rives de la peinture faite par des hommes et impose sa présence.

Enfant au tablier rouge (1886). Providence, Rhode Island School of Design Museum

Enfant au tablier rouge (1886). Providence, Rhode Island School of Design Museum

L’exposition coorganisée par des musées américains (Dallas, Québec) et le musée d’Orsay avait pour ambition de donner à voir non seulement la femme à l’œuvre dans la peinture mais un peintre à part entière. Pari réussi. Si l’on voit passer à travers la peinture de Berthe Morisot les influences de ses amis (Manet, Renoir…), elle emprunte à ses contemporains une moelle qu’elle se réapproprie. Elle fait feu de tout bois et on découvre une femme inclassable en prise sur son temps, en recherche permanente dans un discours résolument personnel, qui ouvre la voie au xxe siècle.

Berthe Morisot (1841-1895)

Une exposition organisée par les musées d’Orsay et de l’Orangerie, le musée des Beaux-Arts de Québec, la Fondation Barnes (Philadelphie) et le Dallas Museum of Art.

Commissaires : Sylvie Patry (musée d’Orsay), Nicole R. Myers (Dallas Museum of Art) et la participation de Lucile Pierret

18 juin – 22 septembre 2019. Tlj sauf lundi, 9h30-18h, jeudi jusqu’à 21h45.

Musée d’Orsay – 1, rue de la Légion d’honneur – Paris 75007

Tél. 01 40 49 48 14. Site : www.musee-orsay.fr

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