Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Les Sorcières de Salem. Entre passé et présent, réalité et illusion, une fiction théâtrale en prise sur notre temps.

Les Sorcières de Salem. Entre passé et présent, réalité et illusion, une fiction théâtrale en prise sur notre temps.

Cette pièce emblématique d’Arthur Miller résonne à nouveau aujourd’hui avec acuité dans un monde où les fanatismes de tout poil refleurissent et où la fiction produite par les réseaux sociaux s’habille avec les oripeaux du réel.

1692. Dans Salem Village, la fille d’un pasteur et sa nièce se livrent avec d’autres jeunes filles à des pratiques divinatoires en pleine nuit dans la forêt. L’une d’entre elles, après avoir vu un spectre, semble frappée de paralysie. Les jeunes filles présentent très vite des troubles du comportement : elles s’expriment dans une langue imaginaire, sont sujettes à des convulsions et à des hallucinations. Si on attribue aujourd’hui ce phénomène à une paranoïa collective ou à un empoisonnement à l’ergot de seigle, qui contient une substance voisine du LSD, le bruit court, à l’époque, dans ce village puritain très rigoriste du Massachussetts, que ces jeunes filles seraient victimes d’un envoûtement. On les incite à dénoncer les coupables. Jeu ou incapacité de résister à la pression ? elles s’exécutent, impliquant dans leurs accusations un nombre croissant de leurs concitoyens. La chasse aux sorcières est lancée. En un an, vingt-cinq exécutions et une centaine d’emprisonnements résulteront de ces dénonciations provoquées par la peur ou le désir de vengeance.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Dans les profondeurs des frondaisons

La forêt est le déclencheur qui ouvre la boîte de Pandore. Elle reste omniprésente dans la scénographie. Espace des peurs archaïques où l’ombre et la nuit règnent, elle enserre les personnages comme un leitmotiv obsédant apparaissant sur les multiples panneaux tissés et translucides qui forment comme une brume persistante dans laquelle baignent les personnages. La mise en scène, épurée, ne cherche pas à moderniser le thème, à lui donner une couleur contemporaine. Elle le met à distance, cite parfois son contexte d’origine comme avec les costumes. Tout au plus un téléphone portable, à un moment, vient-il nous rappeler que si la pièce nous parle d’un épisode du passé, il convient de rester en alerte car elle a des choses à nous dire sur le présent. L’inexistence du décor, qui rend l’espace abstrait, le dépouille de toute temporalité, renforce cette dialectique entre un passé assumé et une forme de généralisation, d’atemporalité du message.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

De l’histoire vraie à la fiction théâtrale

Les personnages créés portent le nom de personnes ayant existé. Le pasteur Parris, qui s’engouffre dans la rumeur de sorcellerie et la fait fructifier n’est pas une invention de romancier pas plus que les jeunes filles qui déclenchèrent cette furie meurtrière. Ceux qui s’y opposèrent et y laissèrent leur vie appartiennent aussi à l’histoire : John Proctor et son épouse, tous deux condamnés, tout comme Gilles Corey, qui refusa de mentir pour sauver sa peau. Ce qu’il est advenu des personnages correspond à ce qui fut. Les accusations ? elles sont guidées par l’idée de « punir » les inutiles ou les « différents » mais aussi motivées par la vengeance personnelle ou les oppositions sociales. Attestées aussi les conséquences de la frénésie paranoïaque qui saisit la population à l’été 1692 : des récoltes laissées à l’abandon, des bêtes sans soins, la fermeture des entreprises qui rendaient le commerce florissant… Quant à l’épilogue, il correspond à l’arrêt des procès édicté par le gouverneur royal du Massachussetts après l’appel formé par le clergé bostonien qui argue en particulier qu’il vaut mieux laisser dix sorcières s’échapper que de condamner un innocent. Miller glisse néanmoins dans l’histoire des considérations qui lui sont propres, une vision non manichéenne des personnages, et des réflexions qui nous projettent à travers l’histoire jusqu’au moment présent.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Sombres années 1950

Arthur Miller écrit cette pièce en 1953, alors qu’on traque sans relâche aux États-Unis les communistes ou prétendus tels. Le Comité des activités anti-américaines, créé en 1938 pour pister les ressortissants américains d’origine allemande soupçonnés de collusion avec le nazisme, s’attaque après la guerre aux sympathisants communistes dans un contexte de guerre froide avec l’Union soviétique. La psychose s’amplifie à mesure que les relations se tendent entre les deux grandes puissances. La Commission s’attaque dès 1947 à l’industrie cinématographique en créant une liste noire des producteurs, acteurs et réalisateurs qui refusent de répondre aux questions de la commission. Brecht, Chaplin et Welles, entre autres, interdits d’exercer, sont contraints à l’exil. Avec l’entrée en jeu du sénateur McCarthy en 1950, la pression s’intensifie. La « Peur rouge » donne lieu à une véritable « chasse aux sorcières » dans l’administration d’État d’abord, puis dans les laboratoires de recherche et à Hollywood. Les délits de pensée sont impitoyablement réprimés. La délation et les dénonciations sont encouragées. La machine s’est emballée. McCarthy fait fi du fonctionnement de l’institution judiciaire.

Miller, dans la tourmente du maccarthysme

Miller lui-même, après la sortie des Sorcières de Salem, est convoqué par la Commission, sur dénonciation d’Elia Kazan, pour avoir participé à des meetings du parti communiste américain et signé des pétitions et des appels à la paix. Au cours des auditions, il nie avoir été membre du Parti et refuse de citer d’autres personnes qu’il a rencontrées à ces meetings. Il est déclaré coupable d’« outrage au Congrès » avant que la sentence soit finalement annulée par la Cour d’appel en 1958. Dans cette période où on accuse sans preuve, où le soupçon peut conduire à l’emprisonnement et à la déchéance de droits, où les pressions exercées modèlent la vérité, où les époux Rosenberg, accusés d’espionnage, sont passés à la chaise électrique, l’affaire des « sorcières » de Salem constitue une transposition des atteintes portés à la liberté de penser et d’être, une métaphore troublante des conséquences extrêmes d’un autoritarisme aveugle et irresponsable, sans fondement ni raison.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Une vision du fanatisme religieux riche d’enseignements

Miller, dans sa pièce, va au-delà de cette conjoncture. En reprenant l’affaire des « sorcières » de Salem, il s’attaque aussi au fanatisme religieux et à ce qu’il entraîne dans son sillage de mensonges, d’hypocrisies et d’impostures. Il met en situation une communauté acculée, menacée dans son existence, où des fonctionnaires zélés et des religieux zélotes sont prêts à tout pour sauvegarder leur pouvoir. Nourris jusqu’à l’indigestion de la croyance que l’homme est foncièrement mauvais et qu’il n’y a point de salut, au moment même où le protestantisme étroit et rigide de la communauté est remis en cause par l’esprit du temps et où on leur promet mille morts, les habitants de Salem ont peur. Les Indiens sont à leur porte et continuent d’effectuer des raids dévastateurs, comme pour renforcer l’idée de la punition inévitable qu’ils portent inscrite dans leur chair. Dans ce royaume de la terreur, les réactions sont exacerbées, hors de proportion avec leurs causes. Le pasteur, que la communauté ne veut plus avoir à charge, trouve dans cette remontée des peurs archaïques et des obsessions sexuelles refoulées un bon terreau pour redorer son blason, reprendre la main. Il s’engouffre dans la brèche des croyances sans fondement, utilise la superstition. Tous les moyens sont bons, y compris de s’appuyer sur la prétendue innocence des enfants par la bouche desquels s’exprimerait la « vérité ».

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Une fiction riche et complexe

Mais Miller ne simplifie pas. Il met en scène les manipulations, les contradictions, les croyances aveugles, mais aussi la persistance de la raison, les oppositions à l’iniquité de la situation, telle celle de Giles Corey, étouffé sous les pierres pour avoir refusé de se défendre – en l’occurrence de dénoncer les autres – ou celui de Hale, un religieux qui passe du rôle d’accusateur à celui de défenseur des accusés, effrayé par une boucherie qui ne connaît plus de limite ni de fin. L’auteur met en scène une communauté sans guide, privée d’autorité administrative et judiciaire, où la peur, comme un flot qui déborde, débouche sur l’irrationnel que l’institution reprend à son compte. Chacun alors peut se prétendre investi de la charge de justice. Miller met en évidence ce qui est en cause : l’autre, le différent. Ainsi le sort de Tituba, l’esclave barbadienne qui pratique la divination, est-il scellé d’avance par sa différence. Miller, tout comme Michelet, reprend le thème de la peur des femmes que révèle la société. Incarnation du mal, elle est la tentatrice, la sorcière désignée, le bouc émissaire offert en holocauste pour tous les maux de la société. Parfois victimes, comme la femme de Proctor, condamnée parce qu’elle aimait la lecture, elles se muent aussi en bourreaux quand elles se conforment au modèle qu’on a créé pour elles comme ces jeunes filles qui se glissent dans la peau de l’ensorcelée en profitant du système.

La mise en scène ne tranche pas non plus entre les interprétations. Elle nous en livre l’ensemble avec clarté en mettant en lumière la complexité d’un propos qui montre sans condamner des individus en proie à leurs contradictions, victimes de leur propre aveuglement. Miller met en lumière la manière dont l’humanité peut s’oublier elle-même. Il fait aussi comprendre qu’il serait possible de faire autrement, dans le respect de l’autre et de sa différence. Ce message-là, à l’heure des dérives politiques, des fanatismes religieux, des fake news et des manipulations en tout genre, a un furieux parfum d’actualité.

Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller

Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota

Scénographie : Yves Collet

Avec :Élodie Bouchez (Abigail), Serge Maggiani (John Proctor), Sarah Karbasnikoff (Elisabeth Proctor), Philippe Demarle (Hale), Jauris Casanova (Danforth), Jackee Toto (Hathorne), Stéphane Krähenbühl (Thomas Putnam-Cheever), Sandra Faure (Anne Putnam), Gérald Maillet (Parris), Lucie Gallo (Betty Parris), Marie-France Alvarez (Tituba), Éléonore Lenne (Mercy Lewis), Grace Seri (Mary Warren), Charles-Roger Bour (Gilles Corey).

Espace Pierre Cardin, 1 avenue Gabriel – 75008 Paris

Reprise. Du 8 septembre au 10 octobre 2020à 20h, le 15 octobre à 15h et 20h

Tél : 01 42 74 22 77. Site : www.theatredelaville-paris.com 

Tournée. 19 et 20 février 2020 - La Coursive, scène nationale, La Rochelle

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article