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Arts-chipels.fr

Les Carnets d’Albert Camus. La dynamique du désespoir.

Les Carnets d’Albert Camus. La dynamique du désespoir.

Des notes rédigées par l’écrivain et journaliste entre 1935 et 1959 couvrent la quasi-totalité de sa vie et toute sa carrière de littérateur. Commentaires sur des projets en cours ou à venir ou journal intime d’un homme qui se sentit, tout au long de sa carrière, profondément seul, ces neuf cahiers donnent une vision de l’œuvre différente et plus riche. Le spectacle en restitue l’essence.

On connaît d’Albert Camus les romans tels que l’Étranger ou la Peste où s’exprime une conscience aiguë de l’absurdité de la condition humaine. On connaît l’auteur de théâtre de Caligula ou des Justes qui préfère la parodie du théâtre à la comédie de la vie. On connaît aussi le journaliste engagé de Combat, pourfendeur du franquisme, défenseur de l’Algérie où il passa son enfance et qui lui inspira de belles et poétiques pages en même temps qu’il dénonçait la misère qui frappait les populations, tout comme le résistant et le libertaire dans l’âme. Écrivain protéiforme à la pensée complexe, philosophe opposé à Sartre sur le terrain de l’engagement politique pour préserver son libre arbitre, Camus ne se laisse pas saisir, englober, maîtriser, réduire à des slogans, à des formules toutes faites. Dedans et dehors, engagé et à distance, partie prenante et détaché, il est ombre et soleil, lutte et tragédie.

© Elie Bekhazi

© Elie Bekhazi

Le gris paradis de l’enfance

Camus, dans ses cahiers, évoque son enfance. Un père trop tôt disparu, tué par la guerre et qu’il n’a pas connu, son enfance à Belcourt, un quartier d’Alger et les bagarres d’enfant, déjà, entre communautés. Sa mère, à qui il voue une admiration sans borne et une affection qui ne se démentira pas tout au long de sa vie. De cette femme, à demi-sourde, qui ne savait ni lire ni écrire, il se préoccupe sans cesse, se rend à son chevet dès qu’il la sait malade, l’entoure d’une sollicitude affectueuse. Lui, il est un petit garçon pauvre – « une certaine somme d’années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité » – que sa pauvreté éloigne de ses condisciples du lycée Bugeaud : « J’avais honte, dira-t-il, de ma pauvreté […] Auparavant tout le monde était comme moi et la pauvreté me paraissait l’air même de ce monde. Au lycée, je connus la comparaison. »

Il n’a pas vingt ans quand se manifestent les premières atteintes de la tuberculose qui le contraignent à abandonner le football. Il reviendra à plusieurs reprises dans ses Carnets sur ce mal qui lui mange la poitrine, ces crises qui le laissent sans force, sur ses tentatives vaines pour retrouver un air qui ne fraie plus son chemin vers ses poumons, sur la souffrance qu’engendre la maladie. Sa vie sera ponctuée de séjours à l’hôpital et en centres de convalescence et ses rechutes l’accablent, renforçant le sentiment de solitude qui l’habite.

© Elie Bekhazi

© Elie Bekhazi

L’Algérie au cœur

Pour ce voyageur, qui se rend aux États-Unis et en Amérique du Sud, en Italie pour des conférences ou pour accompagner à Venise la troupe qui joue les Possédés, son adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski, ou en Grèce sur l’invitation de ses amis, l’Algérie lui restera au cœur dans des pages magnifiques. Il évoque le site antique et désert de Tipasa, et l’intensité nourricière qui s’en dégage – « Alors que les cyprès sont d’ordinaire des taches sombres dans les cils de Provence ou d’Italie, ici, dans le cimetière d’El Kettar, ce cyprès ruisselait de lumière, regorgeait des ors du soleil. » –, les chemins de Blida où « la nuit [est] comme un lait de douceur, avec sa grâce et sa méditation. Le matin sur la montagne avec sa chevelure rase ébouriffée de colchiques – les sources glacées – l’ombre et le soleil – mon corps qui consent et refuse. » Cette Algérie, il ne cessera de la défendre, protestant contre les inégalités qu’il dénonce en Afrique du Nord en même temps qu’il se bat contre l’image caricaturale du pied-noir exploiteur. Menacé de mort pour son plaidoyer en faveur d’une solution équitable du conflit, il sera, après l’indépendance rejeté par la communauté pied-noir comme par les Algériens qui lui reprocheront de n’avoir pas milité pour cette solution.

© Elie Bekhazi

© Elie Bekhazi

L’écrivain incompris

Esprit libre, Camus se bat contre la peine de mort, démissionne de l’Unesco pour protester contre l’admission de l’Espagne franquiste, mais il dénonce aussi les méfaits du stalinisme à une époque où il est de bon ton pour l’intelligentsia de se ranger au côté de l’Union Soviétique. Il condamne la terreur des deux bords qui s’exerce dans les rues d’Alger. Il brocarde ses concitoyens. « Le Français, dit-il, a gardé l’habitude et les traditions de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac : il est devenu fonctionnaire, petit-bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil. » Un jugement sans concession qui trouve encore aujourd’hui un écho… Lorsqu’on lui attribue en octobre 1957 le prix Nobel de littérature, il accueille la nouvelle avec une perplexité bientôt teintée d’écœurement devant les attaques dont il fait l’objet.

© Elie Bekhazi

© Elie Bekhazi

L’étranger engagé

Ce sentiment intense de son isolement, « désormais solitaire en effet, mais par ma faute », dans Paris devenu une « jungle » où « les fauves sont miteux », il n’est pas seulement lié à aux prises de position qui le marginalisent. Cette « insupportable solitude » vient de plus loin, elle réside au plus profond de lui, elle fonde l’existence, elle émane du sentiment aigu de l’absurdité de la condition humaine face au « silence déraisonnable du monde ». « Je donnerais parfois tout au monde pour n’être plus relié par rien à l’univers des hommes. Mais je suis partie de cet univers et le plus courageux est de l’accepter et la tragédie en même temps. » On touche du doigt l’un des moteurs de l’œuvre de Camus : ce sentiment intense de l’inanité de l’homme, ce désamour de l’humanité qui ne l’empêche pas d’en être solidaire, de juguler sa propre nature pour « la faire servir à de plus grands desseins », dont « cette gauche dont je fais partie, malgré moi et malgré elle. »

Le mérite de ce spectacle, c’est de faire entendre cette voix dont l’obsession littéraire porte, en creux, le désespoir de vivre mais aussi l’insoutenable beauté du monde. « Ciel d’orage en août. Souffles brûlants. Nuages noirs. À l’est pourtant, une bande bleue, délicate, transparente. Impossible de la regarder. Sa présence est une gêne pour les yeux et pour l’âme. C’est que la beauté est insupportable. »

Les Carnets de Camus d’après Carnets d’Albert Camus (éd. Gallimard).

Mise en scène et interprétation : Stéphane Olivié Bisson

Collaboration artistique : Bruno Putzulu

Du 13 mars au 4 mai 2019, du mardi au samedi à 19h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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