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Arts-chipels.fr

La Cagnotte. Labiche, pourfendeur jouissif de la petite bourgeoisie de province.

La Cagnotte. Labiche, pourfendeur jouissif de la petite bourgeoisie de province.

Eugène Labiche a le trait acéré lorsqu’il dépeint la petite bourgeoisie. La Cagnotte est à cet égard exemplaire de la cruauté avec laquelle il dessine les caractères en les plaçant dans des situations extrêmes où le vernis éclate. Une comédie acide, menée tambour battant.

Dans la vie d’une société de province, la partie de cartes le plus souvent hebdomadaire introduit un rituel de changement factice dans le cours uniforme des jours. C’est la tradition à laquelle sacrifient les Chambourcy. Ce soir-là, à la Ferté-sous-Jouarre, sont présents un jeune notaire, amoureux de la fille Chambourcy, venu pour demander la main de la donzelle, et deux autres comparses, un vieux garçon très enveloppé guère tenté par la sœur, veuve, de Chambourcy, et un paysan fruste, plus préoccupé d’histoires de vaches que d’autres choses. Le rituel veut qu’une obole soit versée chacun de ces soirs dans une cagnotte et, ce soir-là, justement, on casse la tirelire pour utiliser l’argent.

© Shawn Berdah

© Shawn Berdah

Une peinture de mœurs très acerbe

Ils ne s’aiment pas beaucoup, les membres de cette société disparate que seul l’ennui rassemble. Poussé par sa sœur qui envisage de retrouver à Paris un candidat possible à un remariage à la suite de la publication d’une petite annonce, Chambourcy l’emporte, avec le projet de visite à la capitale, sur la dinde truffée ou la foire agricole. Voici nos lascars lancés à l’assaut de la grande ville avec leur sac d’économies en petites pièces et leur mentalité de gagne-petit. C’est alors que la machine déraille. Peu au fait des mœurs de la capitale, ils se font arnaquer au restaurant, refusent de payer, finissent en prison, s’évadent et jouent les SDF sans argent, sans toit ni relations pour les aider, victimes désignées des charlatans de tous ordres. Mais le notaire amoureux devient l’homme providentiel et gagne la main de la jeune fille. Quant aux autres, ils retournent à la médiocrité de leur existence.

© Shawn Berdah

© Shawn Berdah

Des archétypes plus que des personnages incarnés

Pour dépeindre les personnages, Labiche force à plaisir le trait. La sœur, c’est une vieille fille au cœur ratatiné, aigre et aigrie, qui persiste à penser qu’elle peut trouver l’amour. Chambourcy est le prototype du bourgeois les yeux toujours fixés sur son porte-monnaie – un sou est un sou. Le paysan est un balourd qui ne pense que veaux-vaches-cochons-couvées et parle un français truffé de fautes. Il se laisse abuser par son fils qui prétend fréquenter une école agricole quand il court le guilledou à Paris. Quant à la jeune première, innocente un peu nunuche, elle a cependant la rouerie des débutantes et le notaire est un beau parti. Il est d’ailleurs presque toujours et essentiellement question d’argent dans la pièce, qu’il s’agisse de dots pour les femmes ou d’économies pour les hommes. On compte et on recompte, on négocie, on ratiocine tout au long du spectacle. Avarice et escroquerie sont de la partie pour notre plus grand divertissement.

© Shawn Berdah

© Shawn Berdah

À perdre haleine

Au comique des dialogues qui s’enchaînent parfois sans rime ni raison s’ajoute le comique des situations lorsque le père paysan découvre avec stupeur son fils dans un restaurant parisien ou que la sœur en quête de mari se retrouve en face de candidats potentiels qui ne sont autres que son partenaire de cartes à la Ferté-sous-Jouarre ou le commissaire de police qui les a interrogés avant qu’ils ne s’enfuient. Des intermèdes chantés, façon opérette, ajoutent, s’il en était besoin, à la partie de ping-pong que se livrent les protagonistes. Les comédiens, qui sont aussi musiciens et chanteurs, s’engouffrent dans les brèches sans cesse ouvertes par Labiche en mode grotesque. Jouant plusieurs personnages, ils accentuent encore davantage l’impression d’artificialité que les situations engendrent. Megan Dendraël est inénarrable lorsqu’elle incarne le jeune paysan en rupture, les mains dans les poches façon Poulbot. Et quand l’affrontement entre Chambourcy et l’un des joueurs surgit à propos de l’utilisation des fonds de la cagnotte, le duel oratoire se transforme en duel mimé où chacun des adversaires cherche à porter à l’autre l’estocade. De fait on rit beaucoup, même si la peinture est noire, très noire. Si le ridicule ne tue pas, il confine cependant au jeu de massacre.

La Cagnotte d’Eugène Labiche

Mise en scène et musiques : Thierry Jahn

Avec : Meaghan Dendraël (Blanche, Sylvain, chant), Xavier Fagnon (Cordembois, Béchut, Officier de paix, chant), Thierry Jahn (Benjamin, Cocarel, Félix Renaudier, chant, piano), Christophe Lemoine (Chambourcy, chant, saxophone), Céline Ronté (Léobnida, chant), Vincent Ropion (Colladan, Joseph, chant)

Du 26 août au 1er novembre 2020, du mardi au samedi, 20h, dimanche à 17h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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