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Arts-chipels.fr

L’autre fille. L’ombre des morts est plus grande que leur vie même.

L’autre fille. L’ombre des morts est plus grande que leur vie même.

Annie Ernaud aime faire d’elle-même la matière de son écriture. Elle se fouille, s’analyse, se regarde sans compassion. Avec ce spectacle, elle ne déroge pas au principe de la mise à nu.

Au point de départ du texte, il y a Kafka et sa « lettre au père » soigneusement remisée dans un tiroir et jamais envoyée. Et la proposition des éditions Nil d’écrire une lettre imaginaire, qu’on aurait pu envoyer mais qu’on garde par devers soi, comme un secret de l’intimité, dans laquelle on livre ce qu’on sait que l’autre ne lira pas. Cette omniprésente absence, c’est elle qui fournit la matière d’une forme de confession qui s’exprime sans fard et se déploie en liberté. Une parole insoucieuse des réactions de l’autre qui ne prend plus de gants et s’exprime dans sa vérité nue.

© DR

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L’omniprésence de l’absence

Ainsi en est-il de l’Autre fille. L’autre, c’est une sœur enfouie dans le silence des parents, une absente qui pèse cependant terriblement. Une fille emportée par la diphtérie très jeune, et dont l’auteur ne saisit l’existence qu’à travers des bribes volées au fil des conversations. Des mots qui viennent la marquer au fer rouge. Elle n’a pas d’existence, cette sœur, enfouie qu’elle a été dans la mémoire des parents qui ont érigé un mur de silence pour protéger celle qui reste, la vivante. Et pourtant, à partir du moment où elle apprend son existence, elle envahit tout l’espace, elle lui mange la vie. Elle sent cette comparaison permanente et non dite, elle la vit dans sa chair, se sent rejetée, de trop, exclue de cette famille qui est la sienne. Elle renâcle, s’ébroue, pousse le bouchon un peu plus loin pour se définir contre cette sœur qui lui a, pense-t-elle, tout pris. Celle-là était « gentille », celle-là était une sainte et on ne peut rien contre les statues qu’érige le souvenir. Elle se sent flouée de ce pas de temps pour des mots jamais échangés, de cette absence qu’elle n’a pas pu compenser, de cette inexistence qu’elle ne parvient pas à remplir sinon dans le ressentiment qu’elle éprouve et qui a envahi sa vie.

© DR

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Le miroir de l’ombre

Par rapport à celle qui n’aura de nom qu’à la fin du spectacle, la deuxième sœur se définit avec rage. Elle, la mauvaise, la maligne, l’ingérable qu’on comparait toujours implicitement avec « l’autre ». Pourtant qu’avait-elle de moins ? La maladie a aussi été son lot. Du tétanos, qui a coûté à ses parents « les yeux de la tête » selon leurs dires, elle a réchappé, comme de tout le reste. Cette sœur invisible, elle l’a portée comme le miroir à travers lequel elle s’est regardée. Elle a nourri avec elle un dialogue imaginaire. « Est-ce que je t’écris juste pour te tuer ? », dit Annie Ernaud qui évoque la naissance en elle de l’écriture, ce moyen qu’elle a trouvé d’échapper à l’exclusion, d’apprivoiser l’absence, de trouver le moyen de se tenir droite. Elle évoque le suicide de Pavese à Turin, dresse une pierre tombale à sa sœur et à ses parents, composée de livres sur lesquels elle dépose les fleurs du souvenir.

 

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Une sobriété pleine de complexité

Sur le plateau nu de la scène, habillé dans le fond des seules lettres de « gentille » et parsemé de livres, Laurence Mongeaud donne avec justesse le point de vue de cette femme déchirée, qui se sent mise à l’écart de sa vie, reléguée au second rang, et qui cherche le moyen d’exister. Elle traduit sans pathos mais avec une intériorité remarquable non pas la réalité d’une situation mais la perception qu’en a l’auteur. La littérature en émane avec une présence et une certitude aveuglantes. Elle nous renvoie aussi à la complexité des rapports familiaux, faits de complicités et d’incompréhensions, d’actions et de réactions, d’amour et de haine.

L’Autre fille d’Annie Ernaux

Mise en scène : Nadia Rémita

Interprétation : Laurence Mongeaud

Studio Hébertot – 78 bis, bd des Batignolles – 75017 Paris

Tél. 01 42 93 13 04. Site : www.studiohebertot.com

Du 16 avril au 19 juin, les mardis et mercredis à 21h

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Bureau Antisthène 29/04/2019 09:59

Bonjour,
Je suis Gustave Simonnet, chargé de communication pour antisthène, qui coproduit le spectacle.
Nous voulions vous remercier pour votre merveilleuse critique ! Malheureusement il y a une petite erreur sur l'horaire du spectacle : il se déroule à 21h et non pas à 20h comme écrit dans les infos pratiques ci-dessus.
Merci encore, bien à vous
Gustave Simonnet
Chargé de communication Antisthène
1, rue de Liège
75009 Paris
09 72 65 84 62
www.antisthene.fr

29/04/2019 12:37

je le corrige immédiatement
Bien à vous
Sarah