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Arts-chipels.fr

Eau chaude à tous les étages. L’une chante, les autres aussi.

Eau chaude à tous les étages. L’une chante, les autres aussi.

Quatre chanteuses lyriques se sont lancées dans un spectacle de femmes très vintage. Pour dresser un portrait doucement barré sur le statut de la femme et ses échappatoires, elles puisent dans l’opérette des airs restés au fond de notre mémoire et les retournent comme des crêpes pour nous proposer une version impertinente et gaie. Rire garanti à tous les étages…

Voilà bien une eau chaude de nature à nous réchauffer le cœur. Elles sont quatre, l’une au piano, les trois autres lancées dans une évocation qui croise l’opérette et la comédie musicale, le théâtre et le chant. Elles nous racontent sur un mode fantaisiste une drôle d’histoire, l’aventure de ces femmes qui ont eu tant de mal à faire admettre leur droit à l’existence en tant qu’êtres autonomes. Elles nous projettent dans les années 1950, sous la forme de quatre employées d’un hôtel sur le point recevoir un quarteron d’exposants du Salon des Arts ménagers. Ce soir-là, le patron est absent. Les ingrédients sont réunis pour qu’elles se lâchent.

 

Eau chaude à tous les étages. L’une chante, les autres aussi.

Soyons légers pour les choses graves

N’allez pourtant pas croire qu’elles vont se livrer à l’un de ces nombreux plaidoyers pour la cause féministe, revendicatifs, revêches et revanchards, qui enfilent les slogans en sautoir comme les perles du collier dont les hommes, de leur côté, affublent les femmes qu’ils aimeraient voir en objets modelés selon leur bon plaisir, au gré de leurs désirs. Ondoyantes, toutes en dérobades, en faux-fuyants, elles s’échappent, insaisissables, du rôle que les hommes leur assignent, leur glissent entre les doigts. On est du côté de l’humour et de la bonne humeur, dans le train de la dérision, dans le regard amusé qu’elles portent sur les défroques dont on les affuble. À travers les extraits d’opérettes judicieusement choisis qui composent le spectacle, le regard critique et l’amusement sont de mise, dévoilant les contradictions et les bonds en avant d’une société malgré tout en train de changer.

 

Eau chaude à tous les étages. L’une chante, les autres aussi.

Femmes années 1950

Elles sont quatre pour évoquer la femme au seuil des années 1950, cette femme à qui l’on avait promis en 1918 qu’elle aurait le droit de vote mais qui a dû attendre la fin du deuxième conflit mondial pour qu’enfin la promesse fût tenue. Près de trente ans, c’est long quand la femme qui s’émancipe dans les années 1920 n’a d’autre statut que celui de fille ou d’épouse, quand elle n’existe pas au regard du droit. Il lui faudra vingt ans de plus après le droit de vote, soit 1965, pour gagner le droit d’avoir son propre compte bancaire et un carnet de chèques à son nom… À cette femme à qui l’on dénie la qualité d’adulte responsable, qui s’inscrit dans l’ivresse de la prospérité retrouvée et d’une consommation qui se développe de manière exponentielle, on concède cependant dans les années 1950 la possibilité d'un mieux-être. La cocotte Seb, le robot Moulinex, la machine à laver et le frigo, la lessive qui lave plus blanc, l’aspirateur et le fer à repasser électrique, sans compter les innombrables visions mécanisées d’un univers radieux, enchantent la ménagère du futur qu’on imagine oisive dans sa cuisine tandis que son environnement, de plus en plus automatisé, la dispense des tâches ménagères… Le spectacle rappelle cette vision idyllique qui continue de faire de la femme une femme au foyer, mijotant de bons petits plats pour son maître et époux et s’occupant du linge de son homme et de ses enfants.

Eau chaude à tous les étages. L’une chante, les autres aussi.

Quatre silhouettes de femmes pour quatre modèles du féminin

Elles sont quatre et elles incarnent chacune un visage de la femme. Il y a la coquette, qui fait tourner les têtes et qui aime ça, qui s’amuse de voir les mâles se dresser du col et faire les beaux sur son passage, la femme entretenue ou qui voudrait l’être, qui veut faire payer son statut de femme objet au prix fort. À l’autre bout, on trouve la féministe qui lutte et se bat, rue dans les brancards, revendique son droit à l’identité. Entre les deux il y a celle qui s’amuse, suit le cours capricieux de ses amours, la volage virevoltante et joueuse qui, tel un papillon, se pose une fois ici et une fois là, et l’amoureuse qui a cherché l’amour dans les petites annonces et fini par le rencontrer. Celle-là rêve de foyer et d’enfants, de ménage et de petit train-train. Ces personnages, nos quatre complices féminines les campent avec une jouissance critique non dissimulée. Elles volent les robes des clientes pour se la jouer riche, se renvoient la balle en permanence, s’amusent de leurs personnages, en accentuent les traits.

Florilège

Les textes, même s’ils sont souvent très antérieurs aux années 1950 et couvrent plus d’un demi-siècle d’opérette, jouent la même partie de ping-pong. Qu’ils empruntent la griserie à Offenbach (la Périchole, 1874), la coquetterie du « bien chapeauté » à Phi-Phi (1918) ou s’amusent de la confusion des genres masculin/féminin avec le « Duo du travesti » des Aventures du roi Pausole (Arthur Honegger, 1930, d’après un texte de Pierre Louÿs), ils donnent chaque fois une version différente des relations entre les sexes. « Depuis l’histoire de la pomme », extrait de l’Amour masqué (1923), renvoie dos à dos l’image de la femme tentatrice qu’a fabriquée une tradition manipulée par l’homme au plaisir de la femme qui se joue de lui. « Blanche Marie et Marie Blanche » s’amuse de la confusion entre origines nobles et populaires avec l’histoire de ces deux sœurs dont la paternité est indécise. Quant aux trois souris malicieuses qui « potinent » et « adorent ça », elles dressent un portrait à charge non exempt de cruauté joyeuse des travers sociaux avant de se mettre à minauder à l’approche d’un homme. Le mélange du XIXe et des premières décennies du XXe siècle avec les années 1950 révèle d’où l’on vient et ajoute une petite note surannée à cet ensemble plein de bonne humeur. Les dames du Quatuor Ariane, qui pratiquent aussi professionnellement l’opéra et l’opérette « classiques », offrent un remarquable équilibre, bien timbré, de leurs voix de sopranos et de mezzo-soprano. Le naturel avec lequel ces comédiennes chanteuses prennent possession de leurs rôles et passent de l’un à l’autre à rythme soutenu ajoute au dynamisme du spectacle. Elles ont une pêche d’enfer et nous la font partager...

Eau chaude à tous les étages. L’une chante, les autres aussi.

Eau chaude à tous les étages, Texte et mise en scène de Yves Coudray

Avec : Morgane Billet (soprano), Flore Fruchart (mezzo-soprano), Agathe Trébucq (soprano), Éléonore Sandron (pianiste, voix).

Auguste Théâtre 6, Impasse Lamier – 75011 Paris

Du 22 au 29 avril 2019, les lundis à 21h, les samedis à 19h30

Le 3 (ven.) et le 21 mai (mar.) à 21h, le 5 (dim.) et le 18 (sam.) à 16h30.

Tél : 01 43 67 20 47. Site : www.augustetheatre.fr

En Avignon

Du 5 au 27 juillet 2019  à 12h45 (sf lundi)

Au Théâtre Notre-Dame : 13, rue du Collège _ 84000 Avignon

Tél : 04 90 85 06 48. Site : www.theatrenotredame.com

Extraits :

Ouverture, Enlevez-moi (Gaston Gabaroche), « La griserie », (La Périchole, Jacques Offenbach),  « Bonjour Philippine » (Philippine, Marcel Delannoy), « J’ai confondu » (Enlevez-moi, Gaston Gabaroche), « C'est toujours ça d'pris » (Maurice Yvain), Sortie des Reines (les Aventures du roi Pausole, Arthur Honegger), Duo du travesti (les Aventures du roi Pausole, Arthur Honegger), « Amour toujours » (Azor, Gabaroche), « On va courir, on va sortir » (la Vie parisienne, Jacques Offenbach), « Bien chapeautée » (Phi-Phi, Henri Christiné), Couplets de la femme aimant (Philippine, Marcel Delannoy), Couplets du charme (l’Amour masqué, André Messager), « Est-ce bien ça? » (Pas sur la bouche, Maurice Yvain), « Depuis l’histoire de la pomme » (l’Amour masqué, André Messager), « Non, non jamais les hommes » (Ta bouche, Maurice Yvain), « Blanche-Marie et Marie-Blanche » (les P'tites Michu, André Messager), Chœur des fermières (les Aventures du roi Pausole, Arthur Honegger), « On potine » (J'adore ça !, Henri Christiné), « J’ai deux amants » (l’Amour masqué, André Messager), « L’amour à quatre sous » (Farandole d'amour, Jack Ledru), Le cocktail (le Temps d'aimer, Reynaldo Hahn ), « Ô mon bel inconnu » (Ô mon bel inconnu, Reynaldo Hahn), Entrée de Lucette (Dame en décolleté, Maurice Yvain).

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