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Arts-chipels.fr

Le Sourire au pied de l’échelle. L’histoire du clown qui voulait être lui-même.

Le Sourire au pied de l’échelle. L’histoire du clown qui voulait être lui-même.

Dans ce texte surprenant d’Henry Miller, « l’histoire la plus étrange que j’aie écrite » selon les termes de l’auteur, Denis Lavant révèle une facette circassienne de son personnage tout à fait attachante.

On connaît Henry Miller pour ses variations semi-autobiographiques romanesques qualifiées de pornographiques par l’Amérique puritaine. L’importation sous le manteau aux États-Unis du Tropique du cancer et du Tropique du Capricorne dans les années 1940 avant que ce le premier des deux romans ne fasse dans les années 1960 l’objet de procès retentissants pour obscénité, masque sous les couleurs du scandale une œuvre puissante, socialement critique, qui prône la libération sexuelle et fera de lui une figure phare de la littérature et un symbole pour la Beat Generation.

Le Sourire au pied de l’échelle. L’histoire du clown qui voulait être lui-même.

Sous la provocation, le questionnement de l’être

Le Sourire au pied de l’échelle livre une autre facette de l’écrivain, masquée sous l’aura provocatrice qui l’entoure. Au travers de l’histoire de ce clown métaphysique qui cherche, derrière sa face violemment colorée et ses habits d’emprunt, à communiquer à son public un ailleurs, une joie intérieure qui n’a plus rien à voir avec la farce que dessine à gros traits le personnage de l’auguste, Miller livre d’autres clés de sa personnalité. « Le clown, écrit-il, c’est le poète en action. […] entre le monde et lui se dresse le rire […] un rire silencieux sans gaieté comme on dit. Le clown nous apprend à rire de nous-mêmes. Et ce rire-là est enfanté par les larmes. » Son Auguste est parent de l’august, ce grotesque, cet idiot, ce personnage ridicule créé en Allemagne à la fin du XIXe siècle qu’on dit inspiré par un ivrogne invétéré coutumier des chutes notoires ou par la mascarade d’un écuyer de cirque ayant troqué sa tenue pour celle d’un autre pour échapper à une corvée. Il a des liens avec le personnage qui se pose en grand naïf irresponsable, innocent et rusé tout à la fois, en butte aux persécutions de l’establishment qu’incarnent le clown blanc et Monsieur Loyal. Mais il porte autre chose. Sous son visage grimé, derrière le pantin en déséquilibre permanent, qui tombe et se relève sans cesse, parle trop fort et force la mimique se niche quelqu'un d'autre, invisible aux yeux du tout-venant.

Le Sourire au pied de l’échelle. L’histoire du clown qui voulait être lui-même.

Du livre d’artiste à l’ouvrage autonome

Le texte de Miller fut commandé à l’origine par Fernand Léger pour illustrer ses dessins sur le thème des clowns. On peut imaginer que le caractère très intériorisé, réflexif et romancé du texte gêna l’artiste qui accordait à ses clowns une valeur plus plastique que métaphysique, s’attachait plus à la surface qu’à la profondeur. Toujours est-il que les deux hommes ne s’accordèrent pas et que Miller, finalement, publia son texte en 1948 avec des illustrations de Picasso, Chagall, Rouault et Klee avant de choisir de le rééditer dix ans plus tard avec ses propres œuvres picturales. L’œuvre de commande était devenue objet littéraire à part entière, que l’écrivain comptait, avec le Colosse de Maroussi, parmi ses textes préférés.

Une histoire polymorphe et partiellement énigmatique

L’Auguste de Miller est un clown célèbre. Il fait rire mais il veut aller plus loin, faire percevoir et transmettre la joie qui l’habite et qu’il traduit chaque soir dans un état de transe. Un soir, il s’aventure trop loin et ne réintègre pas sa peau d’auguste. Chassé, il prend la route et fait le deuil de son métier. D’une errance à l’autre, entre deux eaux, entre deux peaux, il devient palefrenier dans un cirque ambulant, goûtant la vie comme elle vient, simple et loin de ses folies passées. Dans ce cirque de seconde zone officie un clown de seconde zone, médiocre, qui ne tarde pas à tomber malade. Auguste propose de le remplacer en inventant un personnage que le malade, Antoine, une fois rétabli, pourra jouer à son tour. Le succès, une fois de plus, est au rendez-vous, mais Antoine meurt de ce succès hors d’atteinte pour lui : Auguste l’a précipité dans la tombe. Auguste reprend donc son errance. Sa quête initiatique lui fera s’accepter comme il est, clown ou pas, un être dont la joie mystique ne peut exister que dans le partage. Une métaphore de l’écrivain, peut-être, entre être et paraître, conscient de lui-même, conscient de son « message » et de sa marginalité. Mais aussi une réflexion teintée d’amertume sur le partage et la perception des autres face à soi.

Le Sourire au pied de l’échelle. L’histoire du clown qui voulait être lui-même.

Entre cirque et théâtre

Sur la scène, une échelle de guingois, aux barreaux inégaux, s’élève vers l’infini. Une paire de gants blancs attendent Auguste qui apparaît grimé. Sur le plateau, un morceau de bord de piste cache du matériel de maquillage ou un miroir de loge. Une chaise d’enfant, l’accessoire par excellence du clown dans sa disproportion, trône au centre, renversée. Un écho de la musique des Clowns de Fellini apporte sa réminiscence poignante… Le clown, lui, est enfermé dans la lumière, prisonnier du faisceau qui le cache ou le dévoile, montre un détail de son corps, révèle un mouvement, éclaire une mimique. Comme au cirque, la poursuite s’attache à ses déplacements. La lumière projette sur la paroi du fond de scène sa silhouette de clown, une ombre gigantesque qui amplifie les mouvements du personnage. Elle renvoie au théâtre mais aussi au cinéma expressionniste. L'ombre de Nosferatu plane sur Dresde et Charlot disparaît au loin dans un cercle lumineux qui rétrécit et s’amenuise.

Le Sourire au pied de l’échelle. L’histoire du clown qui voulait être lui-même.

Une interrogation pour un homme seul

Denis Lavant est. Seul. Avec son visage marqué, ridé, couturé, qui porte la trace de ses combats personnels, de son inquiétude d’être. Avec sa gestuelle aux bras déliés, aux mains sans cesse mobiles. Avec sa présence. Il nous jette à la face les questionnements existentiels, mais aussi les joies qui illuminent son regard. Il saute, joue les illusionnistes, fait apparaître et disparaître des lucioles lumineuses comme autant de pensées qui surgissent avant de s’évanouir pour revenir à nouveau. Un chapeau lui suffit pour endosser l’assurance impérieuse d’un directeur de cirque ou évoquer la timidité respectueuse du clown. Il retrouve l’endroit d’où il vient, le cirque et le mime, le temps de ses premières années de scène. Il transforme un barreau de l’échelle infinie en une sorte de flûte aux sonorités primitives, fait surgir d’on ne sait où un instrument à petit soufflet, mini bandonéon au clavier limité, comme un jouet d’enfant. Oiseau déplumé portant encore sur son dos quelques vestiges de la splendeur disparue de son plumage, ange qui a perdu ses ailes, tantôt virevoltant et tantôt jeté à terre, livrant sa fragilité en pâture, il habite son clown, avec toutes les interrogations qu’il suscite et auxquelles il ne répond pas, avec les points de suspension qu’il sème au fil du texte et où s’inscrit la littérature, avec la tête dans les étoiles…

Le Sourire au pied de l’échelle d’après l’œuvre d’Henry Miller, avec l’autorisation de Georges Hoffman. Traduction : Georges Belmont. Adaptation : Ivan Morane

Mise en scène : Bénédicte Nécaille

Avec : Denis Lavant

Ombre et magie : Philippe Beau

Costume : Géraldine Ingremeau. Maquillage Catherine Bloquère

Poursuite : John Guiguet

Du 27 mars au 14 avril 2019, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 16h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

 

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